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Expériences sensibles en bibliothèque : peut-on parler d’un tournant ?

Yolande Maury

Résumé : Depuis les années 1990, les bibliothèques vivent de profondes mutations marquées par le développement du numérique et l’évolution de leurs publics. Dans ce contexte, de nouvelles réalisations ont vu le jour, dans la mouvance des Learning centres ou des bibliothèques 3ème lieu, elles ont en commun de porter une attention spécifique aux espaces, avec l’objectif de favoriser confort, vivre-ensemble et lien social pour les usagers. Dans le même temps, elles expriment un intérêt marqué pour l’environnement sensoriel, les ambiances, les expériences des acteurs. Comment interpréter la montée en puissance de ces questions, spécifiques aux nouvelles formes de bibliothèques qui se développent aujourd’hui ? Au-delà du processus de réinvention de la bibliothèque, cette approche renouvelée des espaces permet-elle de repenser les formes sensibles de la vie intellectuelle, culturelle, sociale en son sein ? Peut-on parler d’un tournant (sensible) en bibliothèque ? Cet article retient une entrée « expérience » pour étudier les évolutions en cours.
 
Mots-clés : bibliothèque, espace, expérience sensible, tournant sensible, accès au savoir 

 

Abstract : Since the 1990s, libraries have undergone profound changes, in a context marked by digital development and the evolution of their audiences. In this context, new projects have emerged, in the movement of Learning Centres and third place libraries, they pay specific attention to spaces, with the aim of promoting comfort, living together and social links for users. At the same time, they express an interest in the sensory environment, the atmospheres, the experiences of the actors. How can we interpret the rise of these questions, specific to the new libraries that are developing today? Beyond the process of reinvention of the library, does this renewed approach to spaces help to rethink the sensitive forms of intellectual, cultural and social life within it? Can we talk about a (sensory) turn for libraries? This paper retains an entry "experience" to study these ongoing changes. 

Keywords : library, space, sensitive experience, sensory turn, access to knowledge

 

Avec le temps, toutes les bibliothèques semblent possibles, laissant
au bibliothécaire un vaste champ d’initiatives et d’expression.
(Michel Melot, Postface, Presses de l’Enssib, 2008, p. 179)

INTRODUCTION

A travers cette citation empruntée à Michel Melot, c’est la notion même de « modèle » et le « devenir » de la bibliothèque qui sont interrogés : une bibliothèque dont la nécessité normative ou culturelle, selon ses mots, n'est plus évidente, alors que « toutes les bibliothèques semblent possibles » (Melot, 2008, 179). Depuis les années 1990 en effet, les bibliothèques connaissent de profondes mutations, poussées par le développement du numérique et l’évolution de leurs publics, dont les attentes sont plurielles et évolutives. Divers projets plus ou moins ambitieux (construction, (ré)aménagement) ont vu le jour, dans l’esprit de la bibliothèque 3ème lieu et/ou de la démarche Learning Centre, sans forcément se rattacher à ce type de modèle, qui sont censés répondre à ce désir de renouveau, ouvrant à un « vaste champ d’initiatives et d’expression », faisant place dans un même mouvement, à l’empirique et au relatif. Si ces nouvelles réalisations témoignent d’une attention spécifique portée à l’agencement des espaces, visant à favoriser confort, vivre ensemble et lien social pour les usagers, dans le même temps, elles expriment, au-delà d’un cadre convivial et flexible, un souci de favoriser des parcours et des approches différenciés, en appui sur un large choix de ressources et de services, et un intérêt marqué porté à l’environnement sensoriel, aux sensations, aux ambiances, aux expériences des acteurs… Ceci, qu’il s’agisse d’expériences ordinaires, au quotidien de l’institution, ou d’expériences plus construites, à visée académique ou non, ouvrant sur l’extérieur, qui viennent à l’occasion bousculer l’ordre institué de la bibliothèque, l’accès aux savoirs et leur circulation dans ce contexte.

Comment interpréter la montée en puissance de ces questionnements propres aux nouvelles figures de bibliothèques qui se développent aujourd’hui ? Au-delà du processus de réinvention de la bibliothèque, cette approche renouvelée des espaces participe-t-elle à repenser les formes sensibles de la vie intellectuelle, culturelle, sociale, en son sein ? Qu’en est-il des rapports normes/invention, intelligible/sensible, perception/action dans ce contexte ? Peut-on parler d’un tournant pour les bibliothèques ? Ce sont ces évolutions que nous nous proposons de considérer dans cette contribution en étudiant, derrière le mouvement de reconfiguration des espaces, et en retenant une entrée « expérience », les parts de réinvention et de permanence en jeu dans ce processus. Après avoir présenté le contexte de notre étude et nos questions de départ, nous définirons ce que nous entendons par « expérience », avant de soumettre à l’analyse, en appui sur quelques résultats de recherches, l’idée d’un tournant (sensible) en bibliothèque aujourd’hui.

CONTEXTE(S), QUESTIONS DE DÉPART

Les nombreux rapports et études disponibles qui rendent compte des reconfigurations à l’œuvre dans les nouvelles formes de bibliothèques qui se développent aujourd’hui mettent généralement en avant, tous types de bibliothèques confondues (scolaires, universitaires et de lecture publique), leur caractère hybride, faisant état de mises en complémentarité concernant, tant les modes d’accès à l’information que les supports et les ressources, et soulignant les proximités établies entre domaines de connaissance. Ce qui est à même de satisfaire des usagers exigeants et omnivores, tandis que s’instaurent de nouvelles relations entre espaces de savoirs, sur un mode génératif, dans un rapport flexible aux conventions bibliothécaires, et plus généralement à la norme : rapprochement entre documentation, assistance à l’usager et formation, articulation formel/non formel, intellectuel/sensible, travail/loisirs, savoirs savants/savoirs profanes/savoirs d’action...

Du physique au symbolique, entre mutation de la demande et mutation de l’offre, est ainsi mis en évidence un jeu de mobilités et de tensions, révélateur d’une préoccupation de faire tenir ensemble mission de service public et ambition culturelle, ou dit autrement, d’une même volonté de (conjointement) conserver, informer, accueillir, éduquer, distraire… Dans cette intention, un des enjeux forts de ces évolutions est la mise en place de formes d’accompagnement et/ou de médiation alliant l’affectif, le culturel, le cognitif et le sensible (Maury, Kovacs & Condette, 2018, 251).

Les reconfigurations en cours orientent en effet vers une bibliothèque inclusive, prenant en compte les expériences des acteurs, leur intelligence créative[1], se plaçant au service de sa communauté d’usagers, à l’échelle de l’établissement et au-delà, à l’échelle du territoire : une bibliothèque qui intègre une pluralité de pratiques, culturelles, sociales, éducatives débordant des frontières de la bibliothèque au sens classique, quel que soit le type d’établissement considéré. L’objectif est de faire de la bibliothèque un espace de cohabitation harmonieuse entre groupes ayant des attentes et des normes de comportements différentes (calme studieux, concentration, temps long // culture-événement, co-créations, bricolages, rythme, mouvement), de manière à éviter les « tamponnades », comme le montre une recherche récente sur les bibliothèques municipales des métropoles du Grand Paris et Aix-Marseille-Provence (Urrutiaguer, 2018, 101-105) ; un espace où plasticité des espaces et plasticité des temps se conjuguent pour permettre, par l’expérimentation, la construction d’une familiarité diminuant le poids symbolique du lieu en le rendant ordinaire, tel qu’il ressort de l’étude menée dans la bibliothèque d’une grande université : ce qui favorise son appropriation par dépassement des tensions via la recherche d’alliance entre choix d’un emplacement et manière de déployer ses outils de travail autour de soi, et recherche d’une ambiance propice au travail, avec une reconfiguration/adaptation propre à chaque acteur (Micheau & Desprès-Lonnet, 2018, 270-271) ; un espace d’entraide, de co-construction entre usagers et bibliothécaires, et entre usagers eux-mêmes, « un vivier d’expériences en devenir » qui mutent et se renouvellent sans cesse, comme dans cette médiathèque du réseau parisien de lecture publique (Le Hein, 2017, 136) : le vivre ensemble trouvant là, suivant les cas, mais non de manière systématique, une déclinaison numérique. La bibliothèque est alors cet espace où s’exercent des forces complémentaires et contradictoires, en tout cas jamais figées selon les mots d’Annette Béguin-Verbrugge (2018, 17), ouvrant à de nouveaux imaginaires de la bibliothèque, un lieu des possibles, faisant une place au ressenti, à l’inattendu, à la fantaisie, dans un monde traditionnellement codé et normé.

Partant de ce constat, nous nous proposons d’interroger ces possibles, dans leurs dynamiques, en nous attachant à la bibliothèque en tant qu’espace sensible, et notamment aux expériences que les acteurs ont « de » et « dans » l’espace : la manière dont espaces et savoirs sont (ré-)envisagés et approchés dans un contexte en évolution, la manière dont se déclenche le processus symbolique d’appropriation (Laudati, 2015[2]), la multiplicité des appropriations dont le savoir est l’objet, tel qu’il ressort des expériences vécues et/ou produites par les acteurs dans leurs relations à l’espace, à ses objets et aux autres (Lamizet, 1999), et compte tenu des déplacements et des mobilités à l’œuvre entre ordres de la culture (Jeanneret, 2008).

Dans cette perspective, nous nous intéressons à la bibliothèque non comme un signifié (projection d’une représentation intellectuelle, dotée de propriétés formelles) et/ou une entité figée, mais comme un processus (Kovacs & Maury, 2014) : un espace social (produit, perçu, représenté, vécu ; à la fois lieu de savoir, de culture et de vie) dans lequel il se passe quelque chose, et qui prend sens à travers les expériences initiées et/ou partagées par ceux qui le « pratiquent ». C’est la bibliothèque en tant qu’« horizon de sens » (vs signifié) : « une multiplicité définie et indéfinie, une hiérarchie changeante, tel ou tel sens passant au premier plan pendant un moment, par et pour une action » (Lefebvre, 2000, 255). En d’autres termes, c’est la bibliothèque en tant qu’espace relatif que nous cherchons à appréhender, dans sa complexité et sa multiplicité, « texture » toute en trames, réseaux, sutures, mouvements, plutôt que texte à lire (Lefebvre, op.cit.), espace du vivre, non homogène, agi par les gestes des acteurs et les forces qui l’animent. Plus spécifiquement, il s’agit de questionner les modèles d’intelligibilité susceptibles de nous aider à comprendre et rendre compte des mouvements qui s’affirment ou se dessinent, et des déplacements dans les représentations sociales portés par ces mouvements, tant dans l’approche des savoirs (culture au sens académique) que plus largement dans les manières d’habiter et de pratiquer la bibliothèque (culture au sens anthropologique).

Notre propos, à dominante réflexive, sera éclairé de résultats de recherches menées dans ces nouvelles formes de bibliothèque : au départ dans des Learning Centres du secondaire et du supérieur, processus émergeant en 2013-2014, lors du lancement du projet[3] ; puis poursuivies, à partir de 2016, en ouvrant à de nouveaux terrains, de manière à croiser les regards : un collège et un lycée dans l’enseignement secondaire, deux bibliothèques publiques (de centre ville et d’un quartier en périphérie)[4]. Suivant cette approche, sont privilégiés les résultats d’observations effectuées sur un temps long, en immersion dans les établissements concernés, dans une démarche qualitative (observations in situ, au quotidien, avec descriptions riches ; entretiens ethnographiques avec les professionnels, conversations informelles), avec une attention portée aux contextes (matériels, sociaux), comme éléments essentiels dans la construction du sens de ces nouveaux espaces.

Partant de ce matériau, recueilli avec une exigence de globalité, sans grille a priori (qui orienterait vers un système interprétatif), et considérant tout autant le banal, l’ordinaire, que le singulier, l’étrange, l’inattendu, nous nous sommes attachée à dégager de cette somme d’observations (faits concrets, anecdotes, paroles d’acteurs…), de ce flux de données, consignées dans le journal de bord, des fragments faisant état d’éléments sensibles, reliés à la totalité sociale dans laquelle ils s’inscrivent. Convoquer ainsi des tranches de vie, dans un jeu d’appariements théorie/données empiriques, vise à aller au-delà des seules considérations théoriques, à donner épaisseur à la réflexion, et à permettre dans le même temps, par une analyse en émergence, de situer ces expériences locales dans une perspective plus générique, établissant des relations qui participent à la construction du sens (Chauvier, 2011).

Nous devons préciser ici que la notion d’expérience, comme la dimension sensible de l’expérience, n’étaient pas mobilisées comme éléments centraux au départ de nos enquêtes de terrain, pour lesquelles nous avons retenu une entrée « espace ». C’est en tant que notion opératoire qu’elle a été convoquée, au même titre que la notion de trajectoire (associées à « pratiques d’espace »), pour rendre compte des manières de vivre la bibliothèque. Si la trajectoire renvoie à un mouvement temporel dans l’espace, à un cheminement, parler d’expérience, écrivions-nous, revient à considérer la bibliothèque comme un espace à conquérir, en accordant une attention particulière au registre sensoriel (Maury, Kovacs & Condette, 2018, 34). C’est dans la rencontre qu’acteurs et environnement se façonnent mutuellement, en interagissant. L’expérience est toujours créative, articulant le sensible et le social (Laplantine, 2009). Et c’est comme élément émergeant au cours des observations, et lors de l’exploitation des données, que la dimension sensible s’est affirmée, prenant une importance croissante sur la durée.

EXPÉRIENCES SENSIBLES EN BIBLIOTHEQUE, PRÉCISIONS DÉFINITOIRES ET CONCEPTUELLES

Les manières de faire l’expérience de la bibliothèque, « oeuvre spatiale » (Lefebvre, op.cit.), lieu de savoir, support de moments et d’activités culturels, sont plurielles. Dans son sens commun, l’expérience renvoie à une accumulation de connaissances et de compétences acquises par la participation à des événements ou à des activités. Pour les anthropologues, elle réfère à la manière dont les individus vivent leur propre culture, et plus précisément, à la manière dont les événements sont reçus par la conscience ; la culture est vivante, sensible au contexte et émergente selon Edward M. Bruner (1986, 12). L’expérience peut être directe et intime, ou indirecte et conceptuelle, sous forme de symboles ; elle peut être sensorimotrice, tactile, visuelle, conceptuelle (Tuan, 1977).

Du côté des Sciences de l’information et de la communication, des travaux récents convoquent la notion d’expérience en la reliant à celle d’usage, comme permettant « le mieux d’appréhender [la] double dimension des usages, à la fois dominés par l’hétérogénéité de leurs principes constitutifs et par la nécessité de leur donner un sens » (Jauréguibéry & Proulx, 2017, 105), l’usager est aussi un « pratiquant » qui vit des expériences individuelles et sociales à titre de sujet (2017, 9). En référence à François Dubet & Danilo Martucelli (1998, 57), est mis en avant  le double mécanisme de l’expérience sociale : manière d’éprouver le monde dans sa version subjective, et manière de construire le monde social et de se construire soi-même. En ce sens, la réalité et la connaissance sont toujours provisoires. L’expérience primaire, quotidienne, sert de base à l’expérience secondaire, plus réflexive, qui la clarifie en l’organisant de manière à créer une accumulation de connaissances utiles (Dewey, 1925). Au-delà de la dimension outil et technique, sont pris en compte la dimension culturelle et les phénomènes de communication. L’expérience est une construction inachevé de sens et d’identité, ni totalement contrainte, ni totalement libre (Jauréguibéry & Proulx, 2017, 106). Entre approche utilitaire, approche critique et approche intégrative, chaque acteur a sa manière de « vivre quelque chose » dans la réalité, de se positionner, et d’être dans le monde en cherchant à préserver son autonomie d'action.

Rapporté plus spécifiquement au domaine culturel, retenir une entrée expérience, c’est se situer du côté du sujet, abordé « dans l’épaisseur et la complexité de ses conduites culturelles » (Bordeaux, 2014, 97). Ce qui ouvre une large palette d’expériences, intéressantes à prendre en compte dans le contexte de la bibliothèque, au-delà des notions d’usage et de pratiques, y compris dans des déclinaisons buissonnières, exprimant l’inventivité des acteurs, pour « faire avec » les conventions et explorer d’autres possibles. Quand Bernard Lamizet parle d’« expérience de la culture » (différenciée du cogito collectif) qu’il situe du côté des activités qui inscrivent culture et esthétique dans l’existence des sujets et dans leurs relations avec les autres, Marie-Christine Bordeaux[5] retient le terme d’« expérience culturelle », élargissant la focale. Et elle invite à revisiter les cinq modes d’expériences différenciés par Bernard Lamizet : l’expérience sociale associée à la fréquentation, l’expérience esthétique mise en lien avec la notion de plaisir, l’expérience didactique en jeu dans l’acquisition d’un savoir, l’expérience symbolique référant à l’interprétation via des codes et des systèmes de représentation, et l’expérience politique relative à l’engagement et la citoyenneté (Lamizet, 1999, 272-274). Débordant de la notion de plaisir, l’expérience esthétique renvoie alors à l’idée d’éprouver les œuvres d’art, de les vivre et d’en saisir le sens ; et l’expérience « éducative » (terme retenu de préférence à « didactique ») est bien plus que la rencontre avec les œuvres, elle intègre la relation d’apprentissage. S’y ajoutent, entre autres, l’expérience expressive, intensive ou occasionnelle, qui balaie un large champ d’expérimentations (ateliers divers, pratiques collaboratives, numériques ou non…), et l’expérience artistique, tournée vers l’appropriation des langages de l’art, par la pratique, et en en faisant une activité autonome (Bordeaux, 2014, 95-96).

Dans ces nombreuses variations de l’expérience, la dimension sensible est très présente. Rapportées à la problématique de l’espace-bibliothèque et aux expériences qui s’y déploient et le produisent, les études soulignent de manière récurrente le caractère situé et charnel de ces expériences. L’accès au sens des espaces et au(x) savoir(s) en bibliothèque n’est pas une question purement abstraite, il met en œuvre dans un même mouvement, le corps et l’esprit ; la bibliothèque, les savoirs sont informés par le corps, les affects, les émotions, en même temps que par la connaissance et/ou la mémoire. Les objets, les outils, le contexte spatial et les actions en appui et avec ces matériaux, participent de l’espace sensoriel, un espace pratico-sensible selon les mots d’Henri Lefebvre (op. cit., 242). D’une part, nous l’avons vu, l’expérience est expérience « de » l’espace : la bibliothèque est vue, entendue, sentie, agie, elle n’est pas seulement une représentation intellectuelle ; espace de mobilité, de circulation, elle est rythmée par les gestes et les déplacements des acteurs qui l’habitent et lui donnent un sens tandis qu’ils se l’approprient. D’autre part, l’expérience est expérience(s) « dans » l’espace, l’espace pratico-social, via les activités initiées et partagées par ces mêmes acteurs, qui sont autant de moments et d’occasion de s’approprier des savoirs, et de rencontres avec les autres. A l’identique de Patrizia Laudati (2015) à propos de l’expérience dans l’espace urbain, nous pouvons parler d’un schéma ternaire, mettant en relation l’expérience sensible comme forme symbolique, l’individu qui vit ou produit son expérience, et l’espace, environnement spatial culturel et social dans lequel l’expérience prend sens. Comprise ainsi, l’expérience est un mode de connaissance active, dynamique, qui, partant du sujet, en tant que processus créatif, est expérience esthétique : esthétique étant entendu au sens premier du terme grec aisthesis, perception par les sens, incluant la sensibilité sociale et pas seulement le beau et le jugement de goût. Esthétique par sa source et par son objet, l’expérience est bien plus qu’émotion pure ou contemplation désintéressée, elle est un processus d’apprentissage (et un mode de connaissance) qui, valorisant la force critique de la sensibilité, contribue à l’adaptation créative à l’environnement (Fabre, 2017, 283-290).

LA BIBLIOTHÈQUE, ESPACE EXPÉRENTIEL ET SENSIBLE : DE LA PERTINENCE DE L’IDÉE D’UN TOURNANT

Comme le montrent les évolutions en cours, les questions du sensible et de l’expérientiel ne sont plus des questions secondaires ou accessoires lorsqu’il s’agit des nouvelles formes de bibliothèques. Elles sont à l’inverse un élément-clé des réagencements en cours, et des mouvements qui se dessinent, mettant du jeu dans des schémas bien établis. La dimension concrète, sensible, les cinq sens, participent à l’énonciation de la bibliothèque, tout autant que l’énonciation documentaire. De même, l’idée d’expérience n’est pas spécifiquement liée à l’événement, même si cette dimension est présente, elle fait partie du quotidien, de l’ordinaire de la bibliothèque, avec des rites qui s’installent : chaque acteur, comme y invitent et s’y prêtent les agencements flexibles.et modulables des nouveaux espaces, peut se créer ses propres expériences, pour s’approprier la bibliothèque, en fonction de son tempo, de ses besoins et/ou de ses attentes. La plasticité des espaces, la variété des postures qu’elle favorise, augmentent le champ des possibles pour les acteurs, dans la ligne de l’idée exprimée par Michet Melot (op. cit., 175-179), qui plaide pour une bibliothèque multiforme, sortant de son quadrilatère, pour prendre en compte la mixité des publics : avec des grottes, des jardins, des espaces clairs et spacieux, des coins intimes, des salles de méditation… (2004, 69-72). Ce qui questionne toute idée de modèle.

Expériences sensibles « de » et « dans » la bibliothèque

La différenciation expérience « de » et « dans » la bibliothèque peut paraître artificielle tant les deux dimensions sont liées, elle s’avère cependant heuristique pour tenter une lecture « sensible » de la bibliothèque. Loin de correspondre à des degrés dans l’appropriation individuelle et sociale de la bibliothèque, elle représente plutôt deux modes de l’« expériencier »[6], qui mettent tout autant en alerte le corps et l’esprit, et en jeu les contenus matériels et les cadres formels de la connaissance, ouvrant vers d’autres dimensions.

Pour introduire cette différenciation, nous pouvons reprendre les mots d’un conservatrice d’une grande université d’Ile-de-France qui parle d’« une  expérience de la bibliothèque » à propos de l’appropriation créatrice des différents espaces par les étudiants : expérience(s) vécue(s) sur le mode de l’intensité, du mouvement, de la simultanéité des pratiques, articulant travail et loisirs, sensible et intelligible, ce que nous avons appelé des pratiques transverses (Maury, 2018, 87-91) qui interrogent la bibliothèque en tant qu’espace géométrique (Adell, 2018). Selon ses mots, c’est assez révélateur en termes d’appropriation, « à mi-chemin entre « dans la chambre » et « à la fac » », brouillant les frontières, atténuant les cloisonnements existants, questionnant la distinction étendue/durée, simultanéité/succession (Bergson, 1963, 9).

S’approprier la bibliothèque c’est tout d’abord y trouver sa place, l’éprouver dans les conduites les plus quotidiennes, le corps est alors l’élément-clé de cette expression « habitante ». Les sens relèvent d’un ressenti pour les acteurs, difficilement exprimable, apparaissant le plus souvent en creux dans les discours, mais se révélant dans les actions, les mouvements, les déplacements, le vivre-ensemble. Dans ce processus symbolique, l’expérience a à « faire avec » l’incertitude. Les corps, les acteurs « s’autorisent » et donnent un sens personnel aux espaces, d’autant plus que les agencements le permettent, suggérant sans orienter ou prédire (Lawson, 2003, 85, 224). Les architectes du Cabinet Badia Berger qui ont conçu une des bibliothèques universitaires observées insistent sur « une certaine neutralité » dans la conception des espaces (matériaux bruts, résistants, peu de couleur), une simplicité formelle, sans différenciation marquée, pour ne pas s’opposer aux usages nouveaux et/ou inédits ; l’option retenue, qui fait une large place à la communication visuelle, est alors celle d’un jeu de volumes et de lumière pour produire des ambiances propices à la rencontre et au travail à la fois, engageant le corps des usagers dans des sensations : transparence, transitions douces, espaces suspendus, vues lointaines, continuité vers le paysage extérieur… La vision précède le mouvement, préparant les déplacements à venir, d’autant plus que l’espace est ouvert et la vision panoramique (visibilité des espaces et des ressources, mais aussi visibilité des autres et de soi). Ce que semblent particulièrement apprécier les étudiants, sensibles au fait de pouvoir évaluer d’un simple regard les différentes options possibles, et choisir suivant l’humeur et le besoin du moment, d’aller vers les autres ou de s’isoler, ou bien d’« habiter » la baie vitrée donnant sur l’environnement proche (Segaud, 2012, 134-135 ; Depaule & Arnaud, 1985), permettant selon le registre sensoriel privilégié, rêverie, évasion ou concentration (Maury, 2018, 85).      

Chaque réalisation joue ainsi de différents registres, proposant un horizon de sens, en même temps qu’un récit fondateur en lien avec l’histoire du lieu. Si l’approche visio-centrée est souvent dominante, la dimension sonore est également mise à contribution de manière appuyée dans certains établissements du secondaire : musique d’ambiance douce sur des heures choisies dans le Centre de Documentation et d’Information (CDI) du collège de centre ville, musique en guise de sonnerie, classique (collège) ou moderne et entraînante (lycée), rythmant la vie de l’établissement et de la bibliothèque. Comme dans ce lycée technique, où la démarche Learning Centre a été pensée en zones, différenciées en fonction de l’ambiance sonore, tout autant qu’en fonction de la présence modulée d’outils documentaires (silence dans la zone « travail » ; conversations et échanges calmes dans la zone détente de la « vie scolaire » ; libre parole, musique, téléphone dans l’espace lieu de vie), avec liberté de déplacement entre les zones. Un réglage physique qui ne va pas de soi pour des lycéens habitués à une discipline des corps, soumise à des règles strictes et contraignantes, qui se trouvent mal à l’aise avec ce nouveau modus vivendi, porteur de liberté de mouvement et d’autonomie intellectuelle. Au point que le professeur documentaliste a programmé, pour chaque classe, une séance « visite guidée » à la symbolique forte, destinée à instituer la démarche LC, légitimant la nouvelle organisation, attribuant des qualités à chaque zone, dans un récit fondateur invitant les élèves à s’émanciper dans leurs relations à ces espaces partagés. La sensibilité a moins à voir au final avec les objets et les espaces, quelle que soit leur qualité (visuelle, tactile, sonore, olfactive), qu’avec le rapport que les acteurs entretiennent - et se sentent autorisés à entretenir - avec ces objets, ces espaces, et avec les autres, un rapport que chacun vit dans sa singularité.

Si la perception pluri-sensorielle des espaces est une première étape de l’expérience, participant à la compréhension et l’interprétation des espaces en termes de potentiel, c’est dans le vécu que la bibliothèque est éprouvée. Et c’est moins « une » expérience que « des » expériences de la bibliothèque que vivent élèves et étudiants, en fonction des moments et des opportunités offertes : au gré des réagencements et des activités initiées, chacun s’y crée « des » univers, y projette sa propre carte sur un mode multimodal. La bibliothèque est l’objet d’une appropriation nomade, les sensations ne cessent de se transformer au fil des déambulations et des expériences. Le sensible n’est pas de l’intelligible confus, remarque François Laplantine, mais de l’intelligible complexe et en devenir (2009, 153-154).

Entre espace « pratico sensible » et espace « pratico-social », un élément émergent est le développement de « tiers-lieux », qui viennent augmenter la bibliothèque traditionnelle ; instruments par excellence d’expériences concrètes, débordant des questions info-documentaires selon le conservateur du Learning Centre d’une université du Nord de la France, ils donnent une place aux « savoirs du faire » et/ou « du jouer », à côté des savoirs académiques. Prenant la forme d’espaces de co-working, de FabLabs, de Learning Labs[7] ou plus modestement d’« espaces bidouille », ils se prêtent à une exploration des savoirs, dans un rapport aux objets et à la matière, favorisant expression personnelle et construction de soi. « L'option prioritaire » insiste le professeur documentaliste d’un « collège connecté » qui a lui-même initié un espace « bidouille », intégrant le club « jeux de société » existant, « c'est que les élèves aient envie de créer, d'inventer, de sortir justement [de l’ordinaire scolaire]... […] il faut des espaces pour que des élèves puissent s'amuser… enfin trouver du plaisir, et apprendre en faisant... en décortiquant un clavier d'ordinateur ou en créant une pièce en trois dimensions... Et les jeux de société, c'est pareil, […] on découvre des élèves à travers le jeu de société… des élèves que tout le monde a stigmatisés, depuis très longtemps comme étant des élèves a-scolaires, ingérables, et qui, dans le jeu, se révèlent ». Ce qui entre en résonance avec les propos de cette élève de 4ème, occupée à confectionner un goodie dans le FabLab du collège voisin, s’initiant à l’utilisation de l’imprimante 3D : « Ce que j’aime bien, c’est faire quelque chose, avoir l’esprit libre, et puis c’est intéressant, on voit le truc en train de se faire, puis ce qu’on a fait, c’est cool... du plaisir ». Après des essais plus ou moins aboutis, le plaisir de voir un porte-clés enfin réalisé tient autant au plaisir d’avoir fabriqué quelque chose de concret en interaction avec la machine, dans une sorte de dépassement de soi, qu’à l’émotion esthétique de pouvoir toucher, manipuler le produit créé, un objet qui, en plus, va vraiment « servir ».

Autre type d’expériences sensibles en développement « dans » la bibliothèque, d’après les observations récentes, ce sont les expériences artistiques et culturelles, dont l’objectif affiché est de toucher un public élargi et d’ouvrir la bibliothèque sur le territoire, tissant des liens avec les structures associatives, sociales et culturelles locales. Dans les bibliothèques publiques, elles prennent la forme d’événements (conférences, spectacle vivant, rencontres) ou d’actions ciblées valorisant l’action culturelle (animations, expositions). A l’image de cette médiathèque de quartier, caractéristique des modèles émergeants, où les usagers peuvent mettre la main à la pâte pour des expériences partagées (co-construction d’une exposition avec les professionnels, co-conception d’un coin jardin), chaque expérience est singulière, mais éprouvée en commun, dans l’échange de savoirs, valorisant notamment l’intergénérationnel. En contexte éducatif elles sont davantage liées aux savoirs académiques, dans une volonté de renouveler l’approche des savoirs, qu’ils soient info-documentaires ou disciplinaires. La dimension sensible y trouve à l’occasion une déclinaison numérique comme dans les expériences innovantes de type booktrailing, hackathon, vidéotaping[8], observées en nombre, qui font la part belle aux bricolages créatifs et au travail sur l’image[9], introduisant une part d’émotion dans l’exercice expressif qui est aussi expression de soi pour les élèves. Elle prend également la forme d’initiatives plus ambitieuses dans le cadre de dispositifs spécifiques, déclinés en mode local, permettant de vivre des expériences authentiques, tournées vers des réalisations concrètes, censées « embarquer » les élèves, comme dans le collège classé REP+ : Contrat Local d’Education Artistique (CLEA) autour des mutations urbaines (initié pour les ULIS (unités localisées pour l'inclusion scolaire[10]) et les classes de 4ème)[11], projet de géographie prospective (à destination de deux classes de 6ème) invitant à imaginer le quartier en 2050, qui croisent tous deux les programmes scolaires et le projet de rénovation urbaine en cours. Les espaces intermédiaires, les « tiers lieux » deviennent alors un point d’ancrage dans lequel élèves, équipes enseignantes, professeure documentaliste, conseillère principale d’éducation et artistes (chorégraphe, rappeur, danseur/chercheur) se retrouvent autour d’activités mêlant exploration du quartier et exercices créatifs sollicitant les sens, et valorisant les savoirs des élèves, « experts » de leur ville. « De l’odorat à la vue, tes cinq sens ne te lâchent plus », scande le refrain de Dans ma rue, le texte produit par le rappeur à partir des mots des élèves de la classe ULIS, faisant état de leurs ressentis sur le chemin de l’école, donnant l’esprit de l’exercice. Les cinq sens sont convoqués, dans un exercice de mémoire, restitué dans une forme esthétisée, liant rythme et texte, sens et forme. Le goût, l’odorat, sens chimiques, à fort pouvoir d’évocation, y occupent une place de choix[12], activant le souvenir de moments passés, et les émotions qui y sont associées (Candau, 2000 ; Munier & Letonturier, 2016).

L’expérience artistique mêle ainsi travail sur les sonorités, écriture poétique de la ville, expression corporelle, détour par la matière pour bricoler un décor représentant le quartier, laissant s’exprimer les imaginaires et les émotions, entre réalité vécue et projection dans l’avenir ; mais elle éprouve aussi - et libère à la fois - les corps de jeunes élèves peu assurés, mal à l’aise dans leurs mouvements, tandis qu’ils s’essaient à la danse. Le sensible est un intelligible en devenir d’autant plus complexe qu’il s’agit de (re)penser les formes sensibles de la vie sociale du quartier (« mon quartier rêvé ») et de se projeter dans le futur.

Autour de l’idée d’un tournant…

Ce ne sont que quelques exemples, forcément réducteurs comparés à la richesse des observations et des évolutions en cours, mais ils indiquent le sens des évolutions, alors que les bibliothèques cherchent à s’ouvrir, s’adressant à un public pluriel et exigeant qui ne vient pas forcément pour s’informer, se documenter, mais aussi pour partager des moments, des expériences, dans des espaces vécus à la fois comme des lieux de savoir, de culture et de vie.

En tant qu’espace non géométrique du savoir, référant à des intensités, des événements (non à des distances, cf. espace géométrique), un savoir qui est là sans avoir lieu, qui pèse sans occuper selon les mots de Nicolas Adell (2018, 60), la bibliothèque fait place à l’aléatoire, au nomadisme, au multiple, jouant des opportunités offertes ; elle n’a pas un signifié nous l’avons vu, mais un horizon de sens. Selon cette approche, le savoir n’est pas abordé comme une question purement abstraite, sur un mode contemplatif (ce qui ne veut pas pour autant dire passif), mais comme un mixte, dans une continuité et complémentarité sensible/intelligible (Stoller, 1992) en lien avec des expériences concrètes. La pensée trouve une stimulation dans la matérialité (His, 2015), tandis que la créativité de l’agir est mise à contribution. Aussi est-il sans doute pertinent de parler d’un tournant concret plus que d’un tournant sensible, même si les questions du sensible prennent de plus en plus d’importance dans le monde des bibliothèques, et au-delà dans les sciences humaines en général (monde urbain, environnement, écologie…). Il s’agit de penser ensemble le concret et l’abstrait, dans leurs inter-relations, de penser ensemble les matériaux, le corps et l’esprit, dans un espace en mouvement, concret et pluriel, où se croisent des personnes, des savoirs, des opinions et des valeurs, ce qui suppose un réglage physique et intellectuel, au quotidien.

Ce qui est en jeu, c’est une redistribution des places entre acteurs et entre savoirs, sur le mode de l’horizontalité, dans le sens d’une atténuation des polarités et des asymétries, dans une forme de rééquilibrage entre les sens et entre les savoirs. Les savoirs d’action, les savoirs quotidiens, profanes, les savoirs des acteurs prennent leur place à côté des savoirs savants. Et une nouvelle hiérarchie des sens s’esquisse, marquée par la prise en compte d’une pluri-sensorialité dans l’approche de la bibliothèque : la part du visio-centré perd en importance relative, et les « sens de contact », notamment le toucher, trouvent leur place à côté des « sens à distance » (vision, odorat, ouïe), en lien avec les savoirs d’action, dans la mouvance maker.

Et si les sens opèrent souvent comme des déclencheurs, chaque acteur attribue une signification aux espaces et aux expériences, à partir de sa propre perception, visuelle mais aussi tactile, auditive, olfactive, kinesthésique. Dans ce processus de subjectivation, des distinctions sont opérées, suivant les moments et les actions, entre stimulations signifiantes et stimulations secondaires qui participent à la construction des savoirs. Chaque lecture est personnelle, dépendante de la spécificité des univers culturels de référence. De l’expérience sensible primaire à l’expérience secondaire (Dewey, 1925), la dimension critique de la sensibilité se trouve valorisée.

Derrière ces rééquilibrages, les oppositions binaires regarder/savoir, activité/passivité, (nous pouvons ajouter affectif/cognitif) se trouvent interrogées, des oppositions qui selon Jacques Rancière, à propos du spectateur, sont « tout autre chose que des oppositions logiques entre termes bien définis », mais qui définissent « un partage du sensible, une distribution a priori des positions et des capacités et incapacités attachées à ces positions » (2008, 18). S’émanciper des allants de soi, faire une expérience pleine du/des savoir(s) passe pour les acteurs par une remise en cause de ces oppositions, une remise en cause des frontières entre territoires, et à l’inverse par la capacité à associer/dissocier, à faire des liens entre le vu et le dit, entre le fait et le rêvé, à penser les continuités, les relations, les métissages : « il y a partout des points de départ, des croisements et des nœuds qui nous permettent d’apprendre quelque chose de neuf » (2008, 23). Ce qui fait écho aux expériences propres aux nouvelles formes de bibliothèques, vécues sur le mode de la continuité, de l’hybridation, du diffus, et du savoir-relation plus que du « partage-cloisonnement », tournées vers le futur et l’amélioration de la connaissance, au double sens de connaissance intellectuelle et de connaissance de soi et du monde. Ce qui est aussi en correspondance avec la recherche d’un mode de cohabitation harmonieux, permettant les expressions individuelles et les échanges de savoirs, tout en évitant les « tamponnades ». Traversée par un double mouvement, intégrateur et différenciateur, la bibliothèque est terrain d’ancrage pour les acteurs, et en même temps ouverte à des expériences multiples, sur le mode de la diffusion et du déploiement, articulant individuel et social.

POUR CONCLURE

Le champ des possibles est ainsi très large dans ces espaces reconfigurés, d’autant plus que les bibliothèques sont pensées dans une solidarité dialogique intelligible/sensible, abstrait/concret. Entre espace pratico-sensible et espace pratico-social, c’est dans les expériences des acteurs que la bibliothèque prend vie et sens, au quotidien, elle est bien plus qu’une simple toile de fond. Le concret, le sensible n’y sont pas expérience muette, ils constituent des marqueurs forts quand il s’agit d’étudier les évolutions en cours. Orientant vers une pensée renouvelée des espaces, dans une relation souple aux savoirs, débordant des questions info-documentaires, ces évolutions questionnent la bibliothèque dans ses repères traditionnels, en tant qu’espace institué, normé et codé, fondé sur l’énonciation documentaire.

Le mouvement n’est pas nouveau, qui a vu s’affirmer d’une recherche à l’autre, une « culture de l’expérience », conjuguant expériences informationnelles au sens classique et expériences sociales partagées, apportant un plus, aux niveaux émotionnel, cognitif, intellectuel (Maury, 2011), faisant place aux gestes, au faire, au sentir. Des évolutions qui relèvent tout autant de choix culturels et demandent pareillement à être interrogées : comme le remarque un enseignant de lycée technique, ce souci de cohabitation harmonieuse (de relations apaisées ?), participe à neutraliser les différences, à freiner les énergies potentielles des acteurs, ce qui n’est pas forcément propice à l’esprit de rencontre ; et peut conduire, sous couvert de vivre ensemble, à un intelligible confus, limitatif des échanges tandis que se met en place un ordre fondé sur les pratiques sociales, plus discret mais tout aussi conformisant, poliçant les corps et les esprits. Autant de questions, très actuelles, qui renseignent dans le même temps sur les transformations en cours dans la société, et invitent à poursuivre les investigations pour comprendre le processus dans sa complexité,

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[1] Idéalement, la prise en compte de l’expérience utilisateur vise à penser les services et les produits en fonction des besoins et des attentes des usagers. La pensée design (design thinking, initiée par David Kelley dans les années 1990), le design d’expérience utilisateur (UX design, conceptualisé par Donald A. Norman, en 1988, dans The Design of Everyday Things) ont ainsi été introduits comme méthodes permettant de concevoir des expériences dans un processus créatif, plaçant l’utilisateur au centre de la démarche. Ces méthodes ont le mérite de mettre en avant la créativité, avec la double promesse d’identifier de vrais problèmes, liés au vécu des acteurs, et d’imaginer des solutions, en synergie avec ces acteurs et avec la culture de l’environnement proche. Elles ont aussi montré leurs limites, liées à la mise en œuvre d’une démarche à étapes (analyse de situation, inspiration, idéation, itération), linéaire et procédurale, qui peut figer le processus, quand elle ne permet pas la prise en compte des émotions, des désordres, des incompréhensions, des discontinuités, inhérents au processus créatif, sur la durée. Plus récemment, le design des expériences de la vie (Living eXperience Design ou LivXD), avançant l’idée que l’expérience est subjective, gorgée d’émotion, imprévisible, et à ce titre non modélisable, propose de s’attacher aux modalités de sa mise en œuvre (qui peuvent être prévues et schématisées pour une utilisation future), de les designer, en considérant toutes les composantes du contexte (spatial, social, temporel, historique, de normes...) ; l’objectif est de préconfigurer un espace propice à « l'expérience de la vie », au plus proche des acteurs, de manière à le rendre signifiant pour eux (Laudati & Leleu-Merviel, 2018). Avec l’intelligence créative (Creative Intelligence, 2013), Bruce Nussbaum invite à un changement de paradigme, selon une approche qui se veut davantage sociologique, attentive aux activités de groupe, à l’intelligence collective, à la co-création créative, et prenant mieux en compte désordres et discontinuités. Pour ce qui est de notre étude, les démarches créatives adoptées dans les bibliothèques observées, sans forcément s’inspirer d’une méthode précise, font état de déclinaisons originales, fonction du contexte, accordant une large place aux expériences des usagers, à leur intelligence créative, à leur manière d’être-au-monde ; une de leurs caractéristiques est de procéder, sur le mode de la co-création, à des ajustements en continu, dans une démarche ouverte face aux désordres, mécompréhensions, discontinuités ou résistances (échecs, retours en arrière font partie intégrante du processus). Car c’est souvent dans les interstices, dans les mouvements de transition, ou à la marge que se révèlent les forces à l’œuvre dans le processus créatif, esquissant des pistes pour des développements possibles. Ce qu’une formalisation trop contrainte et/ou orientée ne permet que difficilement de laisser émerger, à la différence d’une approche ethnographique, au plus près des acteurs, à leur écoute au quotidien (Maury, Kovacs & Condette, 2018, 250-252).

[2] Patrizia Laudati aborde la question du sens de l’espace, et de l’expérience sensible (« de » et « dans » l’espace), en partant du concept de médiation et en le transposant notamment à la médiation urbaine.

[3] Recherche initiale réalisée dans le cadre d’un Bonus Qualité Recherche LMCU-Lille 3 (2013-2014) « (R)évolutions dans les bibliothèques ? Les Learning Centres, un modèle de bibliothèque à interroger ». Recherche en deux temps, en appui sur les laboratoires GERiiCO et CIREL (Université Lille 3) et EFTS (Université Toulouse II-ENSFEA). Au total, cinq LC/3C du supérieur et quatre du secondaire ont été observés par un groupe de chercheurs en Sciences de l’in­formation et de la communication et en Sciences de l’éducation, lors de cette étude qualitative (observations en immersion, entretiens ethnographiques) : un internat de la réussite en région parisienne ; un collège du Nord classé établissement ECLAIR, et labellisé collège connecté ; un lycée polyvalent du Grand Est ; un collège rural en Midi-Pyrénées ; une grande Ecole et une université en région parisienne ; et une université en Midi-Pyrénées. Au moment des observations, la démarche LC en est à des stades divers d’avancement. Un ouvrage, paru aux Presses universitaires du Septentrion en décembre 2018, rend compte de ces travaux (Maury, Kovacs & Condette 2018).

[4] Prolongement de la recherche, pour l’équipe lilloise en Sciences de l’information et de la communication, à partir de 2016, avec le soutien de la Commission Recherche ESPé « Etablissements connectés, bibliothèques augmentées, école étendue : le numérique au défi des usages » (Y. Maury, S. Kovacs, dir., GERiiCO). Avec intégration de nouveaux terrains (un collège, un lycée), puis en élargissant hors monde de l’éducation (deux bibliothèques publiques, de centre ville et d’un quartier en périphérie). Des observations sont toujours en cours pour suivre les évolutions sur la durée.

[5] Marie-Christine Bordeaux a notamment étudié l’éducation artistique et culturelle en milieu scolaire.

[6] « Expériencer » semble particulièrement approprié pour traduire le verbe « to experience » fréquemment utilisé par John Dewey (1925). « Nous n’avons pas en français la capacité à faire de l’expérience un verbe », remarque fort justement Mathias Girel (2014, 23), quand il s’agit de décrire ce qui est un processus plus qu’un objet ou un état ; l’usage du néologisme « expériencier » (verbe d’action) rend mieux compte de ce processus que des termes comme « éprouver » ou « ressentir » qui renvoient davantage à un vécu, ou comme « expérimenter » qui porte en lui l’idée de protocole ou même de méthode, ce qui réduit alors la portée de l’expérience, en terme d’autonomie de l’usager.

[7] - Dans un des collèges REP + observé, le projet Fusion, qui a reçu le prix de l’innovation en 2018, s’est concrétisé par la création de tiers-lieux dans l’établissement (espace co-working, FabLab, etc.) http://www1.ac-lille.fr/cid128964/le-projet-fusion-du-college-pierre-mendes-france-de-tourcoing-reconpense-lors-de-la-journee-de-l-innovation.html

    - Le Learning Center d’une Grande Ecole d’Ile-de-France s’est enrichi en 2016 de nouveaux services, avec inauguration d’un K-Lab ou Knowledge Lab, organisé autour de plusieurs espaces, proposant des ateliers pour des usages différenciés (Studio vidéo, Learning Lab, Open Lab, Design Lab, Data Lab…).

Visite virtuelle : https://www.youtube.com/watch?v=FIL4wJkORQE                                                               

[8] Le booktrailing consiste à réaliser des bandes-annonces de livres, sous forme de courtes vidéos présentant ces livres ; en contexte scolaire, c’est une forme renouvelée du compte rendu de lecture, intégrant lecture/écriture, travail sur l’image et sur le son.

Un hackathon est une compétition ou un événement au cours duquel des équipes doivent développer un projet ou un produit (quelque chose de malin, d’où hack), de manière intensive, sur un temps limité (d’où la référence à marathon)

Le vidéotaping consiste à réaliser une animation, combinant enregistrement d'images visuelles (succession de tableaux, avec manipulation d’accessoires) et de sons (texte d’appui, bruitages), déroulant un scénario.

[9] Le travail sur le son est souvent le parent pauvre dans ce type d’exercice.

[10] Les ULIS sont des dispositifs qui proposent, en milieu ordinaire, des modalités d'apprentissage et des enseignements adaptés, pour des élèves en situation de handicap.

[11] CLEA Mutations urbaines et transformations des villes. Roubaix-Tourcoing 2018-2019. Plaquette de présentation : https://www.tourcoing.fr/content/download/132729/2453936/file/Plaquete+CLEA++ROUBAIX-TOURCOING+2018-2019.pdf

[12] Extraits : « Dans ma rue, je goûte l’air un peu pollué, ça pique un peu, des fois, ça fait tousser » ;

                 « Dans ma rue, je sens l’odeur des cigarettes, c’est pas très agréable, et ça monte à la tête »


Auteur

Yolande MAURY
Chercheure en Sciences de l'Information et de la Communication
Université de Lille