Pratiques communicationnelles durables : interrogation sur la transposabilité d’un concept

Christian Marcon

-- Extrait dans lequel les "pratiques communicationnelles durables" s'inscrivent dans la "durabilité" --

3. Vers des pratiques communicationnelles durables ?
3.1. Introduction du temps long dans l’analyse

Toute réflexion en termes de durabilité introduit le temps long dans l’analyse. Elle ne se satisfait pas d’une étude de situation à un moment du temps (l’instant « t »), ni même de la simple comparaison de deux instants (« t » et « t+1 ») ou de la distinction du temps d’avant (ex ante ) et du temps d’après réalisation (ex post¬). Elle ne privilégie pas le temps court, l’optimisation immédiate, la comparaison de séquences successives.

Le temps long de la réflexion en termes de durabilité, comparable en ce point à celui des démographes, pense en termes de « générations futures ». Ce temps long ne peut donc être que celui de la prospective, hasardeux car, au delà d’une certaine période de temps, la prévision devient impossible. Il est aussi un temps volontariste, philosophique et politique. Volontariste car l’atteinte des objectifs demande une patience que seule une volonté constante permet d’espérer atteindre, sans garantie aucune pour les acteurs d’aujourd’hui que demain connaîtra des bénéficiaires de leurs actions. Philosophique et politique, car il est indissociable d’une conception du bonheur et de l’équilibre de l’Homme considéré individuellement, mais aussi des générations futures d’hommes à venir qui peupleront la planète, l’une et l’autre étant susceptibles d’évoluer précisément au fil des générations.

L’introduction du temps long pourrait nous conduire à une sorte de découragement keynésien en ce sens que Keynes privilégiait l’analyse à court terme en arguant du fait que « à long terme, nous sommes tous morts »… Pourquoi, donc, nous interroger sur un hypothétique « équilibre communicationnel » ?

Peut-être parce que l’observation des effets des pratiques actuelles de communication ne laisse pas indifférent : le temps de la pensée chassé par la préférence pour l’action immédiate (Le Deuff, 2011) et le développement d’une pensée comprimée que C. Alloing qualifie avec à-propos de « web des corps gras » (Alloing, 2010) ; la culpabilisation de la non-réactivité ou, pire, de la non-connection ; le transfert de certains coûts de communication sur l’individu, sommé de dépenser en équipements et abonnements pour se connecter ; la remise en cause de la frontière entre vie privée et vie publique (13) ; le traçage informatique ; l’impossible apprentissage permanent des évolutions des multiples outils (14)… Aucun espace communicationnel ne semble préservé. Au sein même de notre communauté de chercheurs, le mouvement naissant de slow science semble indiquer l’émergence d’une prise de conscience de la vanité et la vacuité d’une course à la communication chez les scientifiques, quelque pression qu’ils subissent en ce sens. En témoigne son manifeste: « We are scientists. We don’t blog. We don’t twitter. We take our time. […] We do need time to think. We do need time to digest. We do need time to mis­understand each other, especially when fostering lost dialogue between humanities and natural sciences. We cannot continuously tell you what our science means ; what it will be good for ; because we simply don’t know yet. Science needs time (15). »

3.2. Des définitions de la communication qui excluent le temps ?

L’auteur de ces lignes a vainement cherché (mais peut-être a-t-il mal cherché ?) parmi les approches pragmatiques, fonctionnalistes, interprétatives… une définition de la communication qui introduise la dimension temporelle explicitement et de manière forte avec un regard en termes de temps long (16). Lorsque la communication n’est pas confondue avec l’information, c’est couramment l’idée de partage qui prévaut, lequel implique une circularité dans l’échange, et donc implicitement du temps. D. Wolton insiste sur une évolution majeure en ce domaine : « On observe le même changement de sens du mot communication. Celui-ci signifie beaucoup moins aujourd’hui le sens classique de partage de valeurs communes, que l’idée de cohabitation liée à la nécessité de faire tenir ensemble des logiques disparates. Hier, communiquer, c’était partager, réunir, ou unir. Aujourd’hui c’est beaucoup plus cohabiter et gérer les discontinuités. » (Wolton, 2009) Lesquelles impliquent une perspective de durabilité. En revanche, la dimension temporelle apparaît dès qu’est exposée la notion de système de communication. Ainsi, chez Alex Mucchielli : « Un système de communications, au sens de la systémique qualitative des communications, est un ensemble récurrent, régulier et repérable de formes d’échanges existant, dans une certaine temporalité, entre des acteurs participant d’un cadre d’action pertinent, ensemble qui entraine les acteurs dans sa dynamique propre. » (Mucchielli, 2006). La question est donc moins à formuler en termes de communication que de système de communication, donc de pratiques renouvelées, régulières. 

Catégorie parente: Actes de colloque ⎪in COSSI 2013 : La culture de l’information et les pratiques informationnelles durables ⎪Publication : 19 juin 2013

Publication : 16 octobre 2014
Création : 21 décembre 2018
Mis à jour : 21 décembre 2018