Pratiques communicationnelles durables : interrogation sur la transposabilité d’un concept

Christian Marcon

-- Extrait --

Par nature, la communication est un acte relationnel qui s’inscrit à la fois dans l’instant (la communication qui s’opère), éventuellement dans le passé (les empreintes laissées par des communications antérieures) et dans le futur en ce qu’elle est une promesse (D’Almeida, 2012) de relation à venir. Nous suggérons que des pratiques communicationnelles durables sont des pratiques qui n’épuisent pas les possibilités et promesses d’une relation future pérenne par un frénétique trop plein technologique, informationnel, passionnel, visuel, conversationnel, persuasif, etc. de la relation actuelle, risquant de conduire à ce qu’il conviendrait peut-être de nommer une saturation, un écoeurement, un burn out communicationnel ou un information overload (17).

Certes, la pyramide des besoins du sociologue Abraham Maslow nous enseigne que, chez le commun des mortels, le besoin de communication est une aspiration perpétuelle et par conséquent qu’une saturation ne peut être que temporaire (sauf cas rares). Mais celle-ci peut provoquer des ruptures (du lien), des rejets (d’outils) qui conduisent à une transformation de la pratique qui, dès lors, devient nouvelle. La pratique antérieure dans sa forme concrète a cessé de durer, quitte à reprendre sous une autre forme, sur une nouvelle plateforme de services, par exemple. C’est le cas lorsque des personnes se désabonnent de services de communication en ligne tels Viadeo pour rejoindre Linkedin ou Facebook pour Snapchat. C’est aussi le cas lorsqu’elles se désabonnent de newsletters non demandées et répétées pour finalement reprendre de nouveaux abonnements.

Précisons que nous ne souscrivons pas à l’idée qu’une pratique communicationnelle durable est une pratique statique, figée, au regard des outils employés. Au contraire, elle est normalement évolutive. Mais la question du lien relationnel est au cœur de la préoccupation et doit servir de repère primordial à toute analyse qui se consacre aux outils.

L’étude des pratiques communicationnelles peut emprunter plusieurs voies, que nous développerons ultérieurement. Esquissons simplement l’une des pistes de travail envisageables.

Sur la base du très classique modèle émetteur-récepteur, une pratique communicationnelle durable peut être interrogée en termes d’économie de l’attention du récepteur, dans le sillage du texte fondateur de Herbert Simon (1971) et des nombreux travaux produits depuis : l’abondance de communications « webmédiées » crée une rareté de l’attention disponible du récepteur (18). De même, une approche de la réception par l’économie de la vigilance (Oury, 1983) méritera d’être menée. La vigilance présente cette spécificité de ne pas donner l’apparence d’un travail. Elle « ne consomme pratiquement ni matière, ni énergie ; elle ne produit rien de directement mesurable en ces termes » (Oury, 1983, p. 19) Des flux d’information extrêmement rapides soutiennent-ils la vigilance en lui donnant l’occasion de se révéler utile, dès lors que la vigilance ne justifie son utilité que lorsqu’elle détecte quelque chose de recherché ? Ou bien l’abondance et la frénésie des échanges d’information endorment-ils la vigilance en noyant les signaux utiles dans les flux constants ? Une pratique durable de veille, par exemple, gagne-t-elle à multiplier les abonnements à des flux RSS ?

Concernant les canaux de communication, sans doute faut-il aborder la question de leur stabilité dans le temps, de leur disparition, du passage d’une formule gratuite à une formule payante ou, à l’inverse, d’un coût élevé à un coût réduit, et de leur impact en matière de pratique communicationnelle (19). En France, les exemples d’abandon de la diffusion papier de certains journaux au profit de versions numériques, de cohabitation des deux formules seront des cas intéressants à explorer de ce point de vue. Ecrire par courrier à un journal, lui envoyer un email, réagir sur les pages numériques qui en offrent la possibilité, commenter ses articles, signaler son approbation ou sa désapprobation sont autant de modification du rapport de communication qui s’établit entre le journal et son lecteur, au-delà d’un simple rapport d’information.

Pour ce qui est de l’émission, enfin, une attention doit être portée à l’évolution des pratiques d’engagement de la communication : passage de l’écrit long à l’écrit court (20) ; substitution de l’infographie au texte ; réduction du nombre d’émissions de messages ou, au contraire, accélération de leur rythme ; évolution des signes à vocation phatique. Ainsi, la pratique du spam est-elle, à notre sens, contraire à l’établissement d’une pratique communicationnelle durable avec l’internaute. Cette sollicitation systématique, non désirée, lourdement insistante est davantage de nature à créer une image négative de l’émetteur qu’à engendrer un communication durable avec l’internaute. La création de communautés auxquelles l’internaute adhère volontairement semble de nature plus pérenne à la condition que cette communauté soit animée, quand bien même une interruption correctement organisée de sa communication avec un consommateur peut déclencher un regain d’intérêt de celui-ci à l’égard d’une entreprise, par exemple, et le conduire à accroître le temps qu’il lui consacre en ligne (Xia & Sudharsan, 2002). L’évolution des pratiques de community management sera donc intéressante à suivre dans le cadre de l’étude des pratiques communicationnelles durables.

Catégorie parente: Actes de colloque ⎪in COSSI 2013 : La culture de l’information et les pratiques informationnelles durables ⎪Publication : 19 juin 2013

Publication : 16 octobre 2014
Création : 15 décembre 2014
Mis à jour : 15 décembre 2014

Pratiques communicationnelles durables : interrogation sur la transposabilité d’un concept

Christian Marcon

-- Extrait dans lequel les "pratiques communicationnelles durables" s'inscrivent dans la "durabilité" --

3. Vers des pratiques communicationnelles durables ?
3.1. Introduction du temps long dans l’analyse

Toute réflexion en termes de durabilité introduit le temps long dans l’analyse. Elle ne se satisfait pas d’une étude de situation à un moment du temps (l’instant « t »), ni même de la simple comparaison de deux instants (« t » et « t+1 ») ou de la distinction du temps d’avant (ex ante ) et du temps d’après réalisation (ex post¬). Elle ne privilégie pas le temps court, l’optimisation immédiate, la comparaison de séquences successives.

Le temps long de la réflexion en termes de durabilité, comparable en ce point à celui des démographes, pense en termes de « générations futures ». Ce temps long ne peut donc être que celui de la prospective, hasardeux car, au delà d’une certaine période de temps, la prévision devient impossible. Il est aussi un temps volontariste, philosophique et politique. Volontariste car l’atteinte des objectifs demande une patience que seule une volonté constante permet d’espérer atteindre, sans garantie aucune pour les acteurs d’aujourd’hui que demain connaîtra des bénéficiaires de leurs actions. Philosophique et politique, car il est indissociable d’une conception du bonheur et de l’équilibre de l’Homme considéré individuellement, mais aussi des générations futures d’hommes à venir qui peupleront la planète, l’une et l’autre étant susceptibles d’évoluer précisément au fil des générations.

L’introduction du temps long pourrait nous conduire à une sorte de découragement keynésien en ce sens que Keynes privilégiait l’analyse à court terme en arguant du fait que « à long terme, nous sommes tous morts »… Pourquoi, donc, nous interroger sur un hypothétique « équilibre communicationnel » ?

Peut-être parce que l’observation des effets des pratiques actuelles de communication ne laisse pas indifférent : le temps de la pensée chassé par la préférence pour l’action immédiate (Le Deuff, 2011) et le développement d’une pensée comprimée que C. Alloing qualifie avec à-propos de « web des corps gras » (Alloing, 2010) ; la culpabilisation de la non-réactivité ou, pire, de la non-connection ; le transfert de certains coûts de communication sur l’individu, sommé de dépenser en équipements et abonnements pour se connecter ; la remise en cause de la frontière entre vie privée et vie publique (13) ; le traçage informatique ; l’impossible apprentissage permanent des évolutions des multiples outils (14)… Aucun espace communicationnel ne semble préservé. Au sein même de notre communauté de chercheurs, le mouvement naissant de slow science semble indiquer l’émergence d’une prise de conscience de la vanité et la vacuité d’une course à la communication chez les scientifiques, quelque pression qu’ils subissent en ce sens. En témoigne son manifeste: « We are scientists. We don’t blog. We don’t twitter. We take our time. […] We do need time to think. We do need time to digest. We do need time to mis­understand each other, especially when fostering lost dialogue between humanities and natural sciences. We cannot continuously tell you what our science means ; what it will be good for ; because we simply don’t know yet. Science needs time (15). »

3.2. Des définitions de la communication qui excluent le temps ?

L’auteur de ces lignes a vainement cherché (mais peut-être a-t-il mal cherché ?) parmi les approches pragmatiques, fonctionnalistes, interprétatives… une définition de la communication qui introduise la dimension temporelle explicitement et de manière forte avec un regard en termes de temps long (16). Lorsque la communication n’est pas confondue avec l’information, c’est couramment l’idée de partage qui prévaut, lequel implique une circularité dans l’échange, et donc implicitement du temps. D. Wolton insiste sur une évolution majeure en ce domaine : « On observe le même changement de sens du mot communication. Celui-ci signifie beaucoup moins aujourd’hui le sens classique de partage de valeurs communes, que l’idée de cohabitation liée à la nécessité de faire tenir ensemble des logiques disparates. Hier, communiquer, c’était partager, réunir, ou unir. Aujourd’hui c’est beaucoup plus cohabiter et gérer les discontinuités. » (Wolton, 2009) Lesquelles impliquent une perspective de durabilité. En revanche, la dimension temporelle apparaît dès qu’est exposée la notion de système de communication. Ainsi, chez Alex Mucchielli : « Un système de communications, au sens de la systémique qualitative des communications, est un ensemble récurrent, régulier et repérable de formes d’échanges existant, dans une certaine temporalité, entre des acteurs participant d’un cadre d’action pertinent, ensemble qui entraine les acteurs dans sa dynamique propre. » (Mucchielli, 2006). La question est donc moins à formuler en termes de communication que de système de communication, donc de pratiques renouvelées, régulières. 

Catégorie parente: Actes de colloque ⎪in COSSI 2013 : La culture de l’information et les pratiques informationnelles durables ⎪Publication : 19 juin 2013

Publication : 16 octobre 2014
Création : 04 mai 2017
Mis à jour : 04 mai 2017