Pratiques communicationnelles durables : interrogation sur la transposabilité d’un concept

Christian Marcon

-- Extrait dans lequel des "signaux" indiquent une "saturation informationnelle" --

En avril 2013, le designer étatsunien Brad Frost présentait des chiffres vertigineux montrant une croissance exponentielle des créations de contenu sur Internet : photos, vidéos, mails, tweets, livres (9)… A l’en croire, le nombre de photos pris ces deux dernières années, par exemple, serait équivalent à toutes les photos prises dans le monde depuis l’invention de la photographie. Cette inflation considérable conduit les acteurs du domaine à développer un jargon et à faire preuve de sensationnalisme pour attirer l’attention sur des productions et des outils que le designer traite littéralement d’âneries. Il est aussi sévère avec les QRcodes, les spams, l’analyse en termes de disruption, d’anti-paterns : « 90 % de tout cela ne vaut rien ». Le problème est aujourd’hui la saturation informationnelle, quelle que soit la puissance des algorithmes réputés permettre le repérage de l’information cherchée. Un ensemble d’études et de signaux dits « faibles » nous conduit aussi à nous interroger sur une éventuelle saturation des pratiques communicationnelles.
 
Ainsi, une étude du Pew Research Center (Rainie, Smith & Duggan, 2013) montre que l’engouement global pour Facebook, dont témoigne l’augmentation constante du nombre de membres, masque les premiers signes d’un usage plus irrégulier de ce réseau social. 20 % des adultes connectés qui n’utilisent pas couramment Facebook étaient des utilisateurs réguliers mais ont cessé de l’être. 61 % des utilisateurs courants de Facebook disent qu’il leur est arrivé à telle ou telle occasion de cesser volontairement de se connecter à la plateforme pour une période de quelques semaines voire davantage. Interrogés sur les motifs de leur « facebook vacation », ces utilisateurs se justifient à 21 % par un trop plein d’autres sollicitations ou à un manque de temps pour aller sur le site, à 10 % par un manque d’intérêt général pour le site, à 10 % encore par un manque de contenu attrayant conduisant à une perte de temps, enfin à 7 % par leur ennui sur le site.
 
Une étude du même institut indique que « le nombre de 12-17 ans actifs sur un blog s’est réduit de moitié en seulement trois ans : ils étaient 14 % à bloguer l’année dernière contre 28 % en 2006. » Selon les sources, la proportion de blogs inactifs tous bloggeurs confondus varie, mais elle est très forte. Pour reprendre la formule d’Andréa Fradin : « le tweet a pris le pas sur le post, l’immédiateté sur le développement du contenu (10). »
 
Une autre étude produite par Ipsos/CGI (11) en avril 2013 révèle que seul un tiers des utilisateurs de Twitter émettent des tweets au moins une fois tous les deux jours, seuls 13 % émettant des tweets plusieurs fois par jour. L’étude conclut : « Twitter apparaît donc davantage comme un moyen d’information que de communication. » Par ailleurs, « le potentiel de nouveaux utilisateurs de Twitter reste assez limité. La plupart des personnes n’utilisant plus leur compte Twitter actuellement ou n’ayant pas de compte Twitter n’ont pas l’intention d’en créer un ou de l’utiliser à nouveau. »
 
Si ces études, et d’autres régulièrement publiées, continuent de louer les développements des plateformes de réseaux socionumériques, nous venons de voir qu’elles commencent aussi à laisser filtrer des signaux, sans doute encore faibles, qui pourraient signifier une forme de saturation de la disponibilité pour communiquer par leur entremise. Pour l’heure, les dispositifs s’efforcent de pallier ces mouvements naissants par des moyens techniques : interconnexion des plateformes, diffusion simplifiée des messages via un simple clic voire multidiffusion, proposition d’exploiter le carnet d’adresse électronique pour chercher de nouvelles connexions sur la plateforme, relances systématiques au bout d’un certain temps de non utilisation, multiplication des modes de communication… Il n’en reste pas moins que si l’horizon n’est pas de court terme, une réflexion doit être menée

Catégorie parente: Actes de colloque ⎪in COSSI 2013 : La culture de l’information et les pratiques informationnelles durables ⎪Publication : 19 juin 2013

Catégorie parente: saturation informationnelle
Publication : 16 octobre 2014
Création : 21 novembre 2016
Mis à jour : 21 novembre 2016