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Prisonniers de la norme : l'évasion par le lien

Patricia Boubaker Nobilet

Résumé : Cet article s’inscrit dans le cadre de travaux de recherches questionnant le lien entre pauvreté et inégalité informationnelle (Information Poverty) qui font l'objet d’études empiriques. Il a pour objectif d’éclairer le mode de gestion et de considération de l’altérité au sein de la société contemporaine et des structures d’information qui en dépendent. Est reportée sur l’individu la charge de trouver les solutions nécessaires à sa vie sociale, indépendamment de ses capacités économiques.

Mots-clés : stigmatisation, pauvreté informationnelle, pauvreté,  handicap, inclusion sociale, inclusion numérique

INTRODUCTION

Tous semblables mais tous différents. Le mythe du semblable est véhiculé par la société et ses diktats sociaux nécessaires à la vie en commun. La différence ou les attributs, propres à chaque individu, s’intègrent dans une réalité perçue mais, soit déniée, soit reconnue mais gérée selon la normalité. L’idéologie dominante propose et impose ainsi une image de l’individu apte à vivre en communauté, physiquement, cognitivement et mentalement. Chacun, pour le bien de tous, doit adhérer à ces préceptes et se fondre dans cette représentation, s’intégrer en acquiesçant ce pré requis ou être exclu. Dès lors, pour être accepté, reconnu, chacun doit être identique ou semblable à l’Autre idéal, incarnation de la norme sociale : un individu actif, en bonne santé, mobile, flexible, connecté, doté d’un capital économique, social et culturel décent. Cette standardisation de l’Être, facilitatrice du vivre ensemble, martelé médiatiquement, entre en tension avec les singularités. Celui ou celle qui ne peut être comme l’Autre est alors classé comme différent, hiérarchisé à l’intérieur de sa différence et sa vie sociale sera organisée en fonction de sa singularité. Pourtant, l’Autre, forcément singulier puisque unique, est celui qui nous fait humain. Au sein d’une première partie, nous rendrons compte des coulisses de la vie sociale, sous l’aspect de la considération et de la gestion de l’altérité par la société. Comment exerce-t-elle sa responsabilité ? Dans une deuxième partie, cette problématique sera envisagée sous le prisme des structures d’information et des résistances induites par la prise en compte du sujet et non du public ou de l’usager.

LES DESSOUS DE L'ALTERITE
L’altérité en théorie

Nous sommes tous en théorie, libres, égaux et détenteurs des mêmes droits. Le discours politique qui régit la société est celui de la mixité, de la diversité, de la solidarité, de la laïcité et, actuellement, du vivre ensemble ou de la symbiose. Qui est l’Autre du point de vue sociétal ? un client dont il faut s’occuper car il consomme, un usager qui utilise les services et prestations que la société met à sa disposition, un bénéficiaire qui a recours au système public de services sociaux, un objet utile à la production de biens et services ou un sujet ? Quelle que soit l’étiquette apposée, faisant l’objet d’une première classification de l’individu, le rôle de ce dernier consiste à œuvre pour se rapprocher au plus près de la norme ou modèle social et à développer la communauté, ce qui implique la nécessité de participer effectivement aux phénomènes et processus sociaux. Un second diagnostic social détermine si l’individu est à même ou non et dans quelle mesure, de prendre part à la vie en commun, en fonction de son mode de vie (sédentaire ou nomade), de son appartenance à une classe sociale donnée, à une ethnie, de ses croyances, de ses fautes passées, de sa santé ou de son âge. Ce sont ensuite ces attributs, comparés à ce que nous avons défini en amont comme la norme, qui vont déterminer la place et la capacité d’action de l’individu. Pour N. Elias, ce dernier utilise « dans la stratégie de l’orientation de son propre comportement, la marge de manœuvre que lui confère sa position au sein d’une formation spécifique »  (N. Elias, ((1969) 1985, p. 73-74). En société, les attributs propres à chaque individu marquent la totalité de celui-ci, c’est-à-dire qu’il n’est que cela. Il n’est pas considéré en tant que personne, indépendamment des variables, avec des besoins, des difficultés, des possibilités, des motivations, un vécu, des souhaits, des projets ou des filiations. Ainsi, un attribut éloigné du modèle éloigne, de fait, l’individu et se métamorphose, comme E. Goffman l’a démontré,  en stigmate : « an attribute that is deeply discrediting ». (E. Goffman, 1963, p. 13), stigmate que l’individu aura donc tendance ou désir à dissimuler pour être perçu identique à l’Autre et éviter la discrimination (T. Veinot, 2009). En effet, la dépendance à l’Autre ou plutôt le lien avec l’Autre est ce qui permet de se construire et de maintenir l’édifice de l’humanité. Les travaux de N. Elias ont illustré cette interdépendance par une métaphore : les individus sont liés, entre eux, comme autant de fils constitutifs d’un même filet (N. Elias, 1991). De même, les écrits de Buber et de Lévinas participent-ils à définir comment l’Autre peut exister. (Friedman, M. Calarco, M. & Atterton, 2006). Pour Buber, lorsque le « Tu-je » se rencontre, ils construisent un espace, un « entre » qui transcende l’un et l’autre et dont émerge une relation vraie, authentique. Pour Lévinas, l’altérité renvoie à tout ce qui a trait à la différence et c’est parce que l’Autre existe que mon existence fait sens. La relation humaine, au travers du visage, du regard de l’Autre, devient responsabilité et l’individu n’est autre que l’addition de l’ensemble de ses relations, passées et présentes. En dépit de cette richesse humaine du (des) lien (s), force est de constater que l’attribut ou les attributs constituent les vecteurs premiers de considération et de gestion de l’altérité. Après discréditation, la société et ses instances opèrent une scission géographique : d’un côté, tous ceux qui collent au modèle, les « mêmes » finalement, en ville, au cœur de la ville, de l’autre, les « différents » : en péri ou lointain urbain, en périphérie. Pour les « mêmes », les rouages de fonctionnement de la société sont au point : processus d’éducation, de mobilité, de travail, de loisirs, d’information, de communication, etc. Les processus correspondent, en fait, aux moyens mis à disposition et à la manière dont il est prévu que les personnes procèdent pour avoir accès à l’éducation, à l’information, etc. Pour les personnes éloignées de la norme ou hors norme par un ou des attributs, lil s'agit de se fondre dans la masse, la normalité transcende l'altérité de sorte que la différence qui déroge ne se voit pas ou se voit le moins possible : les personnes pauvres sont excentrées, les personnes handicapées font avec le peu d’équipements adaptés et donc profitent peu de l’espace public, les personnes âgées sont placées dans les maisons de retraite, les clochards évincés des trottoirs et des bancs. Le stigmate participe à la réduction du monde, de l’espace dédié aux « normaux », des options de vie. Ainsi, quand l’Etat, la Région, le département ou la ville se targuent de la liberté et de l’égalité de tous aux droits, prestations et services, il est néanmoins visible qu’un autre décor est mis en place. Karim et Adella, deux personnes en fauteuil roulant, en témoignent[1] : (devant sa maison, Karim a demandé l’installation d’une rampe). « On me l’a refusé prétextant une occupation d’une partie du trottoir, donc de l’espace public ». Pour eux, c’est « un ensemble de facteurs qui s’accumulent, qui fait que les gens ne côtoient jamais les personnes en fauteuil roulant », indique Karim. Cet éloignement spatial et/ou géographique contribue à isoler l’individu, compte tenu du (des) stigmate (s) et le prive, par la même, d’une participation réelle à la vie sociale et quotidienne, participation invoquée comme étant le rôle de tout citoyen. La différence, ou simplement l’écart par rapport au modèle, est synonyme en France, de désert au niveau des services d’information, de  culture, de proximité ; un monde rétréci où la responsabilité étatique d’accès aux services et prestations se résume au minima, celui qui permet de donner l’illusion d’une égalité effective. Les travaux d’E. Chatman et la théorie de l’ « Information Poverty » développée (E. Chatman, 1991, 1996, 1999) décrivent, in fine, cet état de fait, en imputant la responsabilité non pas aux institutions démocratiques mais à l’individu. C’est lui, selon ces écrits, qui adopte un comportement d’autoprotection en s’isolant de l’Autre, en refusant d’accorder sa confiance aux « gatekeepers » susceptibles de l'aider et en adoptant un comportement informationnel différent de celui de la part dominante. E. Chatman propose une classification binaire des individus, en lien avec leur catégorie sociale et c’est la différence entre les bons comportements informationnels et les mauvais, entre la normalité et l'altérité, qui est à l’origine du clivage « insiders/outsiders ». Il est clair que les responsabilités ont tout simplement été inversées et que l’individu ne peut que s’adapter à son contexte de vie. Il s’agit, dès lors, de décortiquer les contraintes qui affectent la possibilité d’action de chacun : ce n’est pas la personne qui choisit, en toute liberté, d’habiter un quartier malfamé donc moins onéreux, dépourvu de structures, ce n’est pas elle non plus qui s’éloigne de la ville parce qu’elle n’a pas les moyens financiers de se loger, ce n’est pas la personne âgée, en maison de retraite, qui décide des moyens d’information mis à disposition, ni le détenu qui choisit la manière dont il peut s’informer. Par conséquent, dans la réalité, l’ « info-pauvre » comme l’ « info-riche » n’existent pas. Ce qui existe, ce sont les inégalités informationnelles et communicationnelles découlant d’un construit social, lui-même généré par les attributs de chacun. En regroupant les individus fonction de leurs attributs communs, marqueurs de la totalité de l’Etre, la société les isole insidieusement de l’autre, différent, les prive d’altérité, les condamne au Même.  De ce fait, il est question, pour ces individus, non pas de s’auto-protéger, non pas d’appartenir à la Communauté, mais au monde qui leur est laissé, d’être reconnu par les autres de ce monde, mêmes, comme étant comme eux, pour ne pas être exclu à nouveau. A. Ehrenberg évoque cet état sous l’expression « la fatigue de soi », la fatigue du Même (A. Ehrenberg, 2010), qui se traduit par un recours grandissant à la Web thérapie et à ses dispositifs (forums, blogs, réseaux sociaux), par le besoin de contacts et de rencontres virtuels puis idéalement réels ; un échappatoire, un exutoire pour sortir du semblable. Le Web devient refuge, tous comme les groupes de parole, un espace où chacun peut entrer en relation avec l’autre, voire être l’autre.

Pour justifier de cette fâcheuse tendance sociétale à isoler donc à dissimuler celui ou celle, dotée d’un attribut différent de celui imaginé, « la société devient la garante du bonheur de ses membres » (J. Fombuena Valero, 2011), un bonheur sujet à la dissimulation, à l’éloignement de ce qui dérange : cache-misère, cache-handicap, cache-étrangeté.

Ainsi, cette vision du monde définit l’autre selon ses attributs comparés au modèle et à la normalité qu’il incarne. Être normal, c’est posséder les traits qui s’éloignent le moins de l’image premium pensée par la société. Ce diktat implique un travail sur les apparences, qu’il est nécessaire de soigner et qui ont pour mission de fausser la perception que l’autre a de moi, de sorte qu’il me considère « normal », comme lui. « Cette apparence, c’est là le jeu d’une manière ou d’une autre, qui anticipe le préjugé et le préjugé pré existe à ma captation de cette apparence » (J.F. Kahn, 2001). Dans la pratique, il existe donc une tension entre la manière dont M. tout le monde est considéré et dont on s’occupe de lui et la façon dont on considère et s’occupe de M. différent.

L’altérité en pratique

Le décor est planté pour monsieur tout le monde, semblable à ses pairs. L’individu, différent, fait partie d’un public spécifique, qui existe mais qui ne co-existe pas, puisqu’il est géré séparément. L’altérité est gérée en termes de similitudes et non de différences, pour le plus grand nombre, pour la majorité prétendue. Pour sauver la face de l’Egalité, la société et ses institutions font toujours et régulièrement, quelques efforts : construction de logements sociaux, des dispositifs parcellaires pour les personnes handicapées, des transports en commun pour ceux qui vivent dans le périurbain, chers, peu fiables, surchargés mais qui existent. Dans tous les cas, la considération et la gestion de la normalité s’opposent à celles de l’altérité. Dans l’opinion publique, par le biais des médias, tout est dit et écrit pour que l’altérité soit discréditée, en regard avec la violence, les coûts financiers supplémentaires qu’elle engendre, le mal d’une manière générale. A titre d’illustration, cette année, la ville de Paris a décidé de loger des personnes modestes, au sein d’appartements implantés dans le bois de Boulogne, l’objectif étant de faire co-exister des personnes différentes. Le résultat est le suivant[2] : (témoignage d’un habitant du 16e arrondissement) « nous refusons la mise en place d’un foyer Sdf dans le Bois de Boulogne, ces gens ne sont pas comme nous, ils peuvent être dangereux ». Ces propos illustrent la réalité de l’Altérité : la peur, la méfiance, le doute face à l’Autre qui devient « enfer » (J.P. Sartre), l’indifférence pour continuer à être heureux. Pour A. Jacquard, l’altérité se distingue de la tolérance : « cette dernière est une attitude qui accepte l’autre sans vouloir, bien évidemment, le détruire, mais sans vouloir échanger » (A. Jacquard, 2010, p. 87).  Le même, le semblable est considéré comme meilleur : « tolérer, c’est se croire en position de domination, de jugement, c’est s’estimer bien bon d’accepter l’autre malgré ses erreurs » (A. Jacquard, 1997, p. 17).  L’altérité, dès lors, est-elle gérée ou tolérée ? Il semble que le concept d’altérité même, défini par E. Enriquez (E. Enriquez, 1999) comme la reconnaissance et le respect de la spécificité de l’Autre, fonde, dans la réalité, comme neige au soleil et la raison est simple,  parce que la majorité des gens ne s’y intéressent pas. La soupe étant servie aux semblables qui entrent dans les modélisations de vie, d’information ou de communication, dans un monde aliéné par son désir d’uniformisation de l’Être, quelques miettes suffiront bien aux autres, différents. Prisonniers de la norme, ils sont tributaires de leurs attributs, obstacles orchestrés pour une socialisation possible mais difficile ; la dépendance vis-à-vis des équipements disponibles pour les personnes handicapées, la dépendance vis-à-vis des prestations sociales pour les personnes modestes, vis-à-vis des structures d’information disponibles qui se concentrent dans les villes et s’estompent dans les territoires. In fine, la place réservée aux différences dans la société et dans les organisations, qui sont l’intermédiaire entre la société et l’individu, s’inscrit dans une stratégie esthétique, une chirurgie de mesures éparses et de discours de façade, destinés à instaurer un semblant d’eldorado où la critique n’a pas sa place, ou l’individu est encouragé à se donner les moyens d’être le même que l’autre, autonome, libre, acteur de son existence. Pour le cyberespace, la même configuration s’illustre, notamment, au travers de la loi sur l’accessibilité numérique de 2005, destinée à rendre le Web sémantique accessible aux personnes en situation de handicap. Les sites Internet, les applications mobiles, les logiciels  doivent être conçus selon les normes techniques, graphiques, de contenu ,définies. De cette façon, le GPS, les messageries électroniques, les systèmes de reconnaissance vocale, les smartphones et leurs applications, tout comme les livres électroniques, l’e-commerce ou l’e-learning facilitent l’accès des personnes handicapées à l’information, à la formation, à l’éducation ou à la culture. Malgré l’obligation légale, les sites Internet publics ne sont pas, dix ans plus tard, en totalité accessibles. « Sur un échantillon de 602 sites concernés, seulement 4 % ont rempli leur attestation de mise en conformité au référentiel RGAA 3 (2015), référentiel général d’accessibilité pour les administrations[3]. De même, les acteurs du Web ne se bousculent pas pour rendre les contenus accessibles, conformément au WCAG 3 (2015), World Content Accessibility Guidelines, standard normalisé Iso/IEC 40500 en 2012, définissant les normes d’application pour le développement de sites et navigateurs. La loi oblige, la priorité est donnée, comme le montre le rapport « Ambition numérique » du Conseil national du numérique (CNNum) de juin 2015 qui préconise dans sa proposition 56 « faire de l’accès à Internet et ses ressources essentielles un droit effectif » mais la situation est loin d’égaler celle des Etats-Unis, du Royaume-Uni ou du Canada. Tout se passe comme si les institutions dédiées à l’information attendaient patiemment que l’individu supporte lui-même financièrement ce qui fait sa différence : investir dans un véhicule ou un équipement connecté pour se sortir du désert informationnel, souscrire des applications payantes pour pallier le handicap. La lenteur et la parcimonie des mesures en faveur de l’égal accès de tous à l’espace public, à l’information comme au progrès, semblent pensées pour inciter l’individu à devenir un usager, un consommateur.

Une information, des services qui circulent, qui vont à l’individu et non l’inverse, une rencontre et une relation humaine rendue possible par l’évincement de la recherche de la perfection humaine. Comme H. Arendt le soulignait, l’humanité est une pluralité d’individus uniques : « ce sont des hommes et non pas l’homme qui vivent et habitent le monde » (H. Arendt, 1961). Au-delà, l'individu est pluriel au sens où, durant son existence, il peut épouser la norme puis s'en écarter, travailler sa normalité ou afficher sa singularité. Il y a urgence à mettre en place des rapports de proximité entre individu et organisation, donc entre individu et société qui préserve la dignité et le respect de chacun, dans une dimension d’enrichissement mutuel et non de dépendance. La considération de l’humain, en lieu et place de l’argent et du coût, participe à la prise de conscience de l’autre en tant que sujet. Dans ce dessein, ne pas se soumettre à une idéologie de la normalité passe par un effort des décideurs comme des hommes en relation avec le public, celui de s’intéresser à, pour comprendre la réalité des difficultés rencontrées, l’assignation à résidence de la différence.

LA DIMENSION DE L'AUTRE AU SEIN DES STRUCTURES D'INFORMATION
L’usager  livré  à lui-même

Une distance rigide, révélatrice d’un manque d’intérêt et de souci pour l’Autre, caractéristique de la considération de l’individu = attributs, fait souvent office de relation d’information au sein des institutions publiques d’information ; publiques, car au sein des institutions privées, l’individu est un usager qui paie pour bénéficier d’un service d’information et, qui, par conséquent est considéré et « soigné ». Par structures publiques, il est question des bibliothèques médiathèques mais aussi des hôtels de ville, préfectures, caisses, centres sociaux, points d’accès aux droits, agences nationales pour l’emploi, établissements publics numériques (EPN), bref des organisations en lien avec le public s’agissant de l’information. L’individu s’y rend, enchaîné à son histoire, heureuse et/ou malheureuse, qu’il raconte en filigrane ou en totalité lors de sa rencontre avec son interlocuteur, au sein de l’espace d’information, pour aboutir à une relation d’information personnalisée, du moins est-ce l’effet escompté. Mais dans les faits, cette relation est majoritairement perçue par l’individu comme peu engageante, voire dure parce que basée sur un rapport de supériorité. Celui qui se déplace au sein d’une structure d’information est perçu comme demandeur d’une réponse à un problème informationnel ; la personne qu’il est ne suscite pas d’attention particulière, c’est davantage la segmentation à l’intérieur de laquelle il rentre par ses attributs, qui le caractérise et qui engendre une action, modélisée elle-aussi fonction de la catégorie identifiée et du règlement. Toutefois, si l’individu parvient à sortir de la relation factuelle et à faire état d’éléments de son histoire, qui ont été vécus par son interlocuteur, alors, dans ce cas précis, l’intérêt pour l’individu en tant que personne se manifeste et la relation prend une dimension bienveillante. Ce point est éclairé par les écrits de Debès et Renard intitulés « comment le vécu personnel peut-il fonder une attitude professionnelle ? » (Debès, E ; & Renard, E., 2008).

Pour connaître les besoins, comme les difficultés, les appréhensions comme les intérêts, l’interlocuteur doit se mettre en mode écoute et, contrairement à ce qui est souvent observable, éviter le transfert : les agents s’identifient à la structure d’information qu’ils représentent, certes, mais qu’ils n’incarnent pas ; une illustration que l’on entend de manière récurrente,  « on a l’impression que cela sort de leurs poches ». En outre, pour Vincent de Gaulejac, la gestion de l’altérité implique de « remplacer la peur instinctive de l’Autre par une curiosité, une attention, une ouverture » (in Enriquez, 1999, p. 18).

Parallèlement à cet aspect, la relation d’information apparaît froide et impersonnelle car tiraillée entre l’accueil du public et des publics spécifiques. Le public est considéré comme autonome et livré à lui-même, les publics spécifiques sont gérés à part ; cette catégorisation entre les individus fait qu’ils ne rencontrent pas, l’idée étant de montrer que tout le monde est renseigné sans distinction. L’individualité se heurte à l’universalité. Pourtant, les personnes handicapées, celles qui ne peuvent se déplacer ou celles qui sont en difficulté sociale, accèdent péniblement ou pas à l’information proposée dans l’environnement informationnel., à tel point que, parfois, elles s'en désintéressent. La spécificité humaine suppose une personnalisation des équipements, de la relation et de la réponse aux besoins mentionnés (et non d’une réponse type/standard) qui n’entrave en rien une offre commune. En effet, ce que l’individu escompte, c’est d’être guidé, conseillé, orienté par quelqu’un qui prend le temps de lui montrer, de l’écouter, de lui expliquer et idéalement de le reconnaître, de le nommer. In fine, le rôle des institutions publiques, consiste à se donner les moyens humains et économiques mais la tendance est plutôt à la privation, de fournir l’information non pas à tous mais à chacun. Dès les années 80, indique A.M. Bertrand, la volonté du Ministère de la Culture était pourtant d’inciter « les communes et leurs bibliothèques à travailler en direction de « nouveaux publics », les immigrés, les jeunes, les chômeurs, les handicapés, les préretraités, … et à investir de « nouveaux lieux », les marchés, les gares, les hôpitaux… Il s’agit, non plus d’accueillir au mieux le plus grand nombre d’usagers dans la bibliothèque, mais d’aller chercher, rencontrer, séduire les non-usagers dans leurs « lieux de vie » » (A.M. Bertrand, 1999).

Pour les personnes en situation de handicap, le numérique a ouvert le champ des possibles, encore faut-il que ce ne soit pas à l’individu de supporter seul, la charge d’accéder aux progrès et qu’au moins les services d’intérêt général (éducation, santé, transport, loisirs, culture) s’inscrivent dans une démarche volontaire et facilitatrice. A titre d’exemple, il existe très peu d’entités publiques qui mettent à disposition des dispositifs numériques pour faciliter la lecture : texte numérisé, lu par une synthèse vocale sur ordinateur, téléphone portable ou lecteur MP3, grossi à l’écran ou en braille ; application Altercode qui permet aux personnes malvoyantes ou malentendantes ou ne maîtrisant pas la lecture, d’obtenir une version audio/LSF ou en vocabulaire simple ; des interfaces Internet simples à utiliser par l’utilisation du FALC (facile à lire et à comprendre), un contenu clair, des navigations simples (cf. www.facileasurfer.ch). Dans l’idée d’accessibilité mais physique, Picto-travel a mis au point un moteur de recherches dédié aux personnes en situation de handicap qui indique, sous forme de pictogrammes, les lieux accessibles selon le handicap. De même, pour les personnes en difficulté sociale, les EPN ou établissements publiques numériques n’ont pas été déployés comme annoncé par les décideurs,[4] ce qui fait que, s’il n’y a pas d’équipement connecté suffisamment puissant, inscrit dans la durée, à domicile, ces personnes sont tributaires des seuls accès gratuits prévus (les bibliothèques), accès lui-même soumis à des contraintes d’ouverture, de droits, de temps de connexion. Comme le souligne O. Chourrot, « devenue inutile pour une frange non négligeable d’usagers autonomes, …L’action du bibliothécaire reste notoirement insuffisante pour des publics en difficulté sociale ou linguistique pour lesquels la bibliothèque est un lieu d’insertion » (O. Chourrot, 2007, p. 70).  Confondre normalité et altérité dans l’espace public, avec une information simple, lisible, accessible à chacun, sur le plan du contenu et du contenant, serait créateur de liens, de liberté et de solidarité, entre les individus, les organisations et la société.

Pour un écosystème informationnel unifié

Actuellement, les organisations mettent à disposition mais ne fournissent pas l’information qu’elles détiennent, ce qui oblige la personne à se déplacer physiquement ou virtuellement pour répondre à ses besoins informationnels. Ainsi, se voit-elle contrainte d’errer dans un labyrinthe, sans fil d’Ariane, ballotté d’impasse en impasse. En d’autres termes, que ce soit dans l’espace virtuel ou géographique, c’est à elle qu’incombe désormais le fait de chercher l’information, de s’adapter à ce qui lui est proposé en termes de structures d’information et d’information disponible. Les flux (virtuels) et les objets (connectés) prennent le pas sur les structures et les hommes, qui disparaissent de l’espace réel et avec lesquels il est de plus en plus fastidieux de dialoguer.  (horaires d’ouverture au public restreints, pas d’ouverture mais un numéro de téléphone en 08 ou 09,  restructuration de la carte des services publics). Le choix de l’individu se résume à se plier aux contraintes des structures d’information qui subsistent, se déplacer vers les entités qui ont été excentrées dans les villes ou procéder en ligne, ceci, indépendamment des besoins, difficultés ou capacités Cet état de fait dénie l’inscription de l’individu dans son contexte de vie et dans le contexte local. Nous nous situons ici dans une dimension territoriale, réelle, source de problèmes au niveau du logement, du mal-logement, des transports en communs, de l’emploi, des écoles, comme d’ancrages (entraide familiale, réseau social, voisinage, solidarité par le co-voiturage, le travail informel, etc.). Ces attaches se métamorphosent par l’aspect mobilité professionnelle, voire hyper mobilité, qui participe à un éclatement des tissus d’entraide et d’appartenance, et par les technologies  de l’information communication qui pallient l’éloignement, la solitude ou le manque d’altérité de l’espace physique : les personnes déracinées culturellement, familialement, renouent ainsi des liens virtuels, celles en grande précarité se trouvent moins isolées et s’échappent d’un univers formaté, tout comme les personnes handicapées y voient une facilité pour communiquer. Il s’agit, par conséquent, pour les structures d’information publiques comme privées, d’adapter les processus informationnels, soit la manière de fournir l’information et la façon dont l’individu accède à l’information (de la source à l’utilisateur et de l’utilisateur à la source), compte tenu des innovations et compte tenu des contextes (de vie et local). Ainsi, prendre conscience que la relation humaine est à intensifier et non à réduire, sur place, à domicile ou à distance (mais avec un médiateur référent qu’il est possible de contacter). Les structures d’information publiques sont, par définition, au service non pas du public mais des publics, ensemble, pour un mélange des différences, une mission qu’elles n’ont pas assumer seules mais en symbiose avec les Hommes et les acteurs locaux. En effet, elles s’inscrivent dans un écosystème informationnel ou ensemble dynamique qui comprend un milieu, des Hommes, des organismes qui le composent et qui interagissent entre eux et avec le milieu. Pour l’heure, les structures et services sont dédiés à des publics définis : antenne jeunes pour les jeunes, Pôle Emploi pour les sans emploi, centre social pour les pauvres, foyer d’insertion sociale pour les personnes en situation de migration, bibliothèque pour le public. En tant qu’organisme de l’écosystème informationnel et garante de l’information et de son accès, la bibliothèque qui s’adresse aujourd’hui à tous indistinctement et à personne en particulier, est à même d’unifier cet ensemble. Elle travaillerait en étroite collaboration avec les associations locales, construiraient des relations durables avec des partenaires sur les territoires ; une task force qui réfléchirait à l’accessibilité universelle de l’information : tarifs, trajets, équipement numérique, mobilité pour les familles, les personnes isolées, les personnes pauvres, et qui, en allant vers les gens, connaîtrait les problèmes  rencontrés. L’individu serait, dès lors, à même de considérer la bibliothèque comme un refuge, reflet de la diversité humaine et centre d’information, axé sur son écosystème informationnel. Pour autant, il n’est pas question de suprématie ou d’interférence de missions mais de fédération et d’inscription de l’information accessible à chacun, au cœur d’une démarche constructive de et des sens. Dans cette dimension, le modèle anglo-saxon des bibliothèques transformées en Community Center ou celui des Ideas stores (S. Dogliani, 2008), proposant des cours d’alphabétisation, s’ajoute probablement à des dispositifs déjà existants, assurés par des associations. Dialoguer, échanger, collaborer, partager par le travail en réseau avec les autres acteurs publics comme privés, les hommes, détenir l’information de son environnement, l’adapter à celui-ci  serait un moyen efficace de répondre, de satisfaire et d’orienter, quel que soit le besoin informationnel, chacun, comme il est.  Il est nécessaire de casser ce vide de l’uniformisation et de la division, ces angles morts de la part de l’humain, au travers du lien de proximité , avec  les hommes et avec les organisations dédiées à l'information, un lien à redorer, à transposer du virtuel au réel. Si les individus sont interdépendants, les structures le sont également. Elles ont pour mission de dépasser la dichotomie individu et société et de faciliter le jeu de chacun :

« Comme un jeu d'échec, toute action accomplie dans une relative indépendance représente un coup sur l'échiquier social, qui déclenche infailliblement un contre-coup d'un autre individu (sur l'échiquier social, il s'agit, en réalité, de beaucoup de contrecoups exécutés par beaucoup d'individus) limitant la liberte d'action du premier joueur ». (N. Elias, (1969) 1985, p. 152-153)

L’information est un besoin pour nombre d'individus. Par conséquent, d’un point de vue social, elle devrait être gratuite et ne nécessiter ni coût de déplacement, ni coût d’équipement, ni paiement d’applications pour y accéder et en faire usage. Ce qu’il y a de troublant, c’est qu’à défaut de coordination, d’union de l’écosystème quant aux structures et à l’information existantes, c’est l’individu qui assume, en fonction d’une capacité économique plus ou moins grande, la charge de cette séparation orchestrée des publics, de la désertification des territoires, de la réorganisation de la carte des services. Les facteurs nouvelles technologies, droits, processus d’information, territoire, contacts humains s’entrecroisent et l’un ne va pas sans l’autre pour qui veut prétendre considérer et se préoccuper de l’Altérité.

Tout comme les entreprises, les organisations sont à la recherche de l’économie, de la rentabilité par la fusion, la restructuration, et le tout en ligne, ce qui engendre, pour l’individu de nombreux changements. Quelles que soient ses possibilités, il se doit de faire des efforts, voire des sacrifices, pour s’y adapter alors que c’est précisément l’inverse qui doit se produire : l’information, par le contenu et le contenant doit lui être accessible, quel que soit son (ses) attribut (s) et quel que soit son lieu de vie (contexte de vie) à l’intérieur d’un territoire (contexte local).

L’homme  se déplace, de nos jours, moins librement et moins vite que l’information, c’est elle qui le fait courir, faisant l’impasse sur les différences et les espérances.  (5073 caractères)

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[1] Journal « La brique », automne 2015, n° 45, p. 16

[2] Émission télévisée « Le zapping », Canal+, 20 février 2016

[3] Être, handicap information, septembre-octobre 2015, n° 139, p. 48

[4] « Grande loi du numérique », fin 2015, www.gouvernement.fr


Auteurs

Patricia BOUBAKER NOBILET
Docteur en Sciences de l'Information et de la Communication
Laboratoire Paragraphe
Université Paris 8


Citer cet article

Boubaker Nobilet, P. (2016). Prisonniers de la norme : l'évasion par le lien. Actes de la 8ème édition du COSSI "L’information, la communication et les organisations, au défi de l’altérité", 15-17 juin 2016 - LERASS-Céric, Université Paul-Valéry, Montpellier, France.

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