1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 Rating 0.00 (0 Votes)

Imaginaeria, un nouveau système social centré sur la synergie entre territoires singuliers interconnectés

Thomas Bonnecarrere

Résumé : Notre recherche porte sur l'implémentation d'un système territorial conçu pour encourager la créativité, l'innovation et l'intelligence collective ancré dans l'économie des Communs, baptisé Imaginaeria. Celui-ci repose sur un modèle d'intelligence territoriale « évoluée », nommé intelligence imaginieriale, que nous avons développé dans le cadre de notre thèse. Nous avons conçu ce modèle pour développer des territoires créatifs, apprenants et adaptatifs dont l'activité économique et sociale repose sur le développement, la protection et la promotion des imaginaires locaux qui définissent la culture singulière de chaque territoire. L'objectif est de lutter contre le phénomène de standardisation des cultures par le biais de son industrialisation au sein d'une économie marchande mondialisée en encourageant l'expression libre des subjectivités et des singularités dans le monde. 
 
Mots-clés : intelligence stratégique internationale, créativité, singularité, synergie, innovation.
 
INTRODUCTION

Imaginaeria constitue un système ouvert, complexe et dynamique que nous avons conçu pour développer une intelligence collective universelle reposant sur le conflit cognitif afin de stimuler la créativité et l'innovation dans le monde. Il reflète notre volonté de développer un modèle territorial reposant sur la créativité distribuée et l'innovation ouverte dans le but de proposer une évolution sociétale positive ancrée dans la connexion, la coopération et l'auto-organisation. La particularité de ce système territorial est de reposer sur l'imaginierie de territoires[1] fédérés autour de l'identité d'un univers culturel commun tout en enrichissant leur culture spécifique liée à leur imaginaire local. Notre objectif est, à travers son implémentation, de proposer une alternative sociétale viable et pérenne afin d'appréhender les nombreux problèmes complexes (écologiques et sociétaux) actuels concernant la gestion des ressources communes. Notre territoire d'expérimentation (commune de Gerde, Hautes-Pyrénées) est inscrit au programme national TEPOS (Territoire à Énergie Positive) piloté par le Ministère de l'Ecologie. Nous développons un projet d'« entrepreneuriat civique » dans le cadre d'un besoin en connaissances de notre commune qui souhaite opérer une transition harmonieuse vers un futur intégrant le développement durable et culturel basé sur l'art libre. 

PROBLÈME DE RECHERCHE

Nous avons choisi pour cette communication la problématique suivante : « Comment développer une dynamique culturelle synergique et universelle, centrée sur l'hybridation des connaissances, alimentée par des territoires autonomes et singuliers? »

DÉVELOPPEMENT
1 - UNE « NOUVELLE RÉALITÉ CRÉATIVE » POUR APPRÉHENDER LA COMPLEXITÉ DES TERRITOIRES ET FAVORISER LEUR ÉVOLUTION POSITIVE SELON UNE LOGIQUE DE DÉVELOPPEMENT DURABLE 

Nous évoluons, selon le prospectiviste Michel Saloff-Coste (2005), dans l'âge de la Création et de la Communication dans lequel le pouvoir repose sur la capacité à générer de l'altérité. Pour Boyd (2010) et Nijs (2014), notre époque est « post-normale »  et induit la nécessité de définir de nouveaux paradigmes permettant d'appréhender sa complexité. Saloff-Coste souligne à ce propos l'importance d'adopter une pensée globale et transdisciplinaire pour faire face aux problèmes complexes auxquels nous devons actuellement faire face : « Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nos impacts systémiques démultipliés nous rendent responsables localement à court terme d’enjeux globaux à long terme. » La pensée logico-rationnelle (vision du monde mécaniste), adaptée à l'ère industrielle, ne peut plus permettre d'appréhender seule la complexité de nos environnements. Il est nécessaire, pour Nijs (2014), de structurer nos stratégies d'évolution selon une vision du monde hybride intégrant la vision du monde « émergente » ancrée dans l'analyse des systèmes vivants dynamiques. Ces deux modes d'analyse complémentaires permettent ainsi de nourrir une pensée « intégrale », « évolutionnaire » et « narrative » (Saloff-Coste, 2013; Gautier, 2013; Nijs, 2014) nécessaires pour développer la créativité au sein des territoires. Saloff-Coste souligne ainsi que les nombreuses menaces actuelles nous forcent à être créatif et « génial » pour nous en sortir. Cette analyse est corroborée par Florida (2002), qui soutient que la créativité constitue la compétence la plus importante au XXIème siècle. Pour Saloff-Coste, notre société doit impérativement évoluer en opérant un changement radical de paradigme, de l'« avoir » à l'« être » singulier. Cette transformation nécessaire implique une évolution profonde de notre philosophie, de nos cultures, de nos systèmes de représentation et de nos valeurs. Il est ainsi important, dans cette perspective, de sortir des sentiers battus, de faire se rencontrer les cultures, les expertises et les disciplines, de réfléchir de manière décloisonnée et de faire dialoguer science, art et philosophie. Il est également nécessaire, selon lui, de « ré-enchanter l'avenir » et de changer les attitudes et comportements afin d'éviter un scénario dystopique pour les territoires. 

Ces analyses nous ont amené à concevoir un nouveau système social, dont la structure repose intrinsèquement sur l'« intelligence systémique » afin  de permettre aux acteurs territoriaux de développer leur « génie créatif », d'agir de manière connectée, coopérative et auto-organisée pour nourrir une dynamique créative collective et singulière au sein des territoires. Notre objectif est ainsi d'opérer le changement du paradigme sociétal « prolétarisation généralisée » (qui induit, selon Stiegler, 2012, une perte des savoirs et savoir-faire des individus) vers « imaginierisation universelle », c'est à dire : nourrir une créativité collective distribuée centrée sur le « rêver et faire ensemble ». La créativité collective a été analysée par Hargadon et Bechky (2006) et définie par George (2007: 494) comme « venir avec de nouvelles façons de combiner des idées vieilles et exigeantes, des procédures et processus existants pour arriver à des solutions créatives concernant des problèmes. La créativité collective émerge ainsi de l'interaction des idées de diverses personnes plutôt que de l'esprit de n'importe quel individu (Marion, 2012). Elle est la créativité dont aucun individu n'est par lui-même responsable de la résolution du problème. Ce concept converge, selon Nijs (2014), avec les idées d'approche systémique de la créativité. 

Il est donc nécessaire, pour Saloff-Coste, d'arrêter d'être en conflit, d'assumer pleinement son génie et de nous « donner à l'autre » via un partage et une transmission de nos énergies singulières permettant de créer un « monde extraordinaire ». Pour ce philosophe - entrepreneur, chaque culture possède son propre génie et doit ainsi être développée et protégée dans sa singularité.

2 - UN SYSTÈME HOLOMORPHE ET HOLACRATIQUE ANCRÉ DANS LE CO- LEADERSHIP ET LA CO-CRÉATION EN ÉMERGENCE

Le système social Imaginaeria est de nature holomorphe qui connote, selon Saloff- Coste (2013), la « partie ancrée dans le tout » et le « tout supérieur à la somme des parties ». L'holacratie (Robertson, 2001) connote quant à elle un système de gouvernance distribuée reposant sur une autorité partagée entre les membres d'une organisation possédant chacun leur propre autonomie[2], leur espace d'autorité et de création. Ce modèle de gouvernance permet de « penser l'unité dans la différence » et conduit les acteurs territoriaux évoluant dans le système Imaginaeria d'« être les pierres d'un édifice commun » (selon Le Guern, 2013). Ces acteurs  nourrissent ainsi une dynamique d'intelligence collective universelle, définie par Lévy (1994) comme « une intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences ».

L'intelligence est considérée dans ce système comme une construction individuelle et collective (selon Jacquard, 2013) reposant sur le management des connaissances et des ignorances permettant de favoriser le développement de l'autonomie des acteurs territoriaux. Ces acteurs sont engagés dans une dynamique d'évolution positive qui sert la « raison d'être »[3] de leur organisation commune. Les tensions[4] constituent, dans un système holacratique, une énergie libre qui va alimenter l'évolution de l'organisation. 

Chiquet (2013) souligne l'importance de construire des systèmes organisationnels permettant aux acteurs de s'exprimer, se réaliser et s'épanouir en étant en permanence dans leur « zone de talent », afin d'éviter la construction d'une matrice qui les oblige à adopter des comportements précis les empêchant d'être eux-même. Albert Jacquard (2013) souligne à ce propos que nos sociétés occidentales ont basé leur moteur sur la compétition, qui constitue « la pire des directions ». Ainsi, un individu a besoin, pour devenir lui-même (i.e., développer sa singularité), du regard de l'autre et de tisser des liens avec lui, ce que la compétition  (qui constitue « la destruction des uns par les autres ») ne permet pas. Il est cependant possible, selon lui, de remplacer l'absence de morale actuelle par une morale fédératrice reposant sur le paradigme du « être meilleur que soi-même grâce aux autres ». Jacquard défend ainsi le fait qu'il est nécessaire de rebâtir une nouvelle société sans compétition afin d'assurer un avenir pérenne pour notre espèce[5]. La compétition repose, selon lui, sur la sélection d'une élite selon la capacité à consacrer son intelligence à se conformer au cadre rigide que ce système requiert, i.e., à faire le plus preuve de soumission. Il est donc nécessaire, pour lui, d' « extirper la notion de compétition de toute la société » et notamment du système éducatif. Cette analyse est corroborée par Franck Lepage (2012) qui souligne l'importance de placer la co-construction de culture (comme savoir politique partageable), ancrée dans une démarche expérimentale de recherche – action sur une base coopérative, au cœur des pratiques culturelles des territoires. Cette démarche doit se fédérer, selon lui, autour d'un projet politique commun permettant de lutter contre la mise en compétition des territoires par l’État. 

Notre système social repose sur la synergie entre « rêacteurs évolutifs ». Ce concept est un néologisme que nous avons développé pour qualifier un individu rêveur, acteur, apprenant (i.e., engagé en permanence dans un processus de progression) et agissant de manière connectée et auto-organisée via une vision du monde hybride mobilisant les pensées logico-rationnelle et narrative. Ces acteurs appréhendent ainsi de manière efficace la complexité et nourrissent une dynamique d'intelligence territoriale reposant sur la créativité distribuée et l'innovation ouverte. Cette notion connote également la réaction provoquée par la connexion de la singularité de ces individus induisant, selon Saloff-Coste (2013), une transformation par l'inspiration mutuelle. Un système imaginierial vise donc à débrider la créativité au sein d'un territoire dans le but de transformer l'énergie du système territorial en capacité de projet (selon Bertacchini, 2003). Dans le cadre de notre travail, ce projet est de nature politique et repose sur un « futur collectivement désiré » (selon Nijs, 2014) et la reconnaissance des acteurs comme sujets politiques singuliers résistant aux stratégies de domination par l'« arme esthétique » (Lepage, 2007). Pour Stiegler (2012), la mondialisation « lisse les espaces esthétiques différenciés, qui constituent des obstacles aux économies d'échelles ne pouvant être que mondiales ». Ce phénomène induit, selon lui, la liquidation de toutes les barrières esthétiques (langues, religions, habitudes alimentaires et vestimentaires, architectures, organisations familiales et rituelles, dispositifs de transmission des savoirs, i.e., des saveurs). Selon lui, 

Nous vivons un véritable décrochage esthétique, comme si le nous se divisait en deux (et, à l'intérieur de ce deux, explosait et s'atomisait en multiplicités sans singularité, en particularités vides) : ceux qui “sentent” et ceux qui consomment. Il s'agit d'une catastrophe du sensible, plutôt que de son partage.

La culture et l'esthétique « officiels » constituent ainsi des armes permettant d'éliminer le conflit cognitif dans la société, via : 

  • Une « dépolitisation de l'art » au profit d'un art « de marché » purement idéologique, déraciné des cultures locales et connotant le divertissement, la consommation passive et la facilité (Danchin, 2014) ; et
  • Une évolution du lexique implémenté au sein des projets culturels territoriaux selon une logique descendante ne permettant plus, de par sa nature intrinsèquement positive, d'énoncer la contradiction et le conflit, i.e. le débat et l'innovation sociétale (Lepage, 2007).

L'éducation populaire, au cœur de la dynamique créative et d'innovation du système Imaginaeria, connote la co-construction de récit territorial centré sur l'expression de l'expérience singulière de chaque acteur amateur pour  bâtir un objet politique et lutter contre les stratégies de domination basées sur le consensus de « paix sociale » via une logique de standardisation des représentations (i.e., des réalités construites) et d'impossibilité d'énoncer le conflit sociétal (selon Lepage, 2012). Ce processus culturel vise, selon Maurel (2010), à réveiller les contradictions, à faire conflit, à construire les situations et les procédures visant à augmenter la puissance individuelle et collective d'agir, et ainsi à ouvrir les chemins d'une émancipation des individus entendue comme dégagement de la place qui leur a été assignée par leurs conditions sociales, leurs appartenances culturelles, leur genre ou encore leurs handicaps de toutes sortes. Nous souhaitons ainsi, par ce biais, motiver les acteurs territoriaux en faisant appel à leur expérience personnelle pour la traduire en savoir politique partageable et hybridable afin de nourrir une dynamique d'intelligence collective, qui consiste selon Lévy à valoriser toute la diversité des connaissances, des compétences et des idées dans une collectivité, et à organiser cette diversité en un dialogue créatif et productif.[6] La culture libre (Lessig, 2004), comme outil permettant d'optimiser la visibilité, l'attractivité et la résilience de notre projet culturel territorial vise donc, via la pratique du partage et du remix favorisant l'expression de la subjectivité des acteurs (i.e., le conflit cognitif), à nourrir et stimuler cette dynamique politique. 

Les territoires ancrés dans Imaginaeria se positionnent, basé sur les analyses de Gauthier (2013), non pas dans le contre d'autres systèmes territoriaux implémentés au sein des mêmes espaces physiques mais dans le avec ceux-ci, tout en étant inscrit dans un socle de valeurs sur lesquelles ils ne font aucun compromis.[7] La synergie entre les acteurs territoriaux de ces systèmes locaux vise ainsi à faire naître de nombreux échanges, de la réciprocité et une prise de conscience des forces et de l'énergie nourrissant une dynamique évolutive positive des territoires centrée sur le co-leadership et la co-création en émergence. Les génies créatifs sont ainsi incités à se rencontrer et s'agréger au sein d'une dynamique créative communautaire pour faire émerger de nouvelles possibilités via une « perméabilité culturelle » favorisant l'hybridation des connaissances.

Nous définissons, en accord avec la nature holacratique et holomorphe d'un système imaginierial, un processus culturel transcendant au cœur du fonctionnement d'Imaginaeria que nous définissons en ces termes :

Les systèmes territoriaux locaux, basés sur le modèle de la collaboration et de la contribution reposant sur l'éducation populaire et fédérés autour d'une organisation singulière possédant une « raison d'être » claire, forte et attractive, vont créer de la culture ancrée dans leur territoire et la « verser » dans un bassin culturel commun favorisant l'hybridation de ces connaissances par le biais du remix. Cette pratique repose sur une créativité distribuée et une autorité partagée favorisant l'innovation ouverte en leur sein et nourrissant l'évolution positive de ces systèmes locaux et, par extension, du système global vers une progression durable via une dynamique forte d'adaptation / invention des futurs territoriaux. Elle permet ainsi d'optimiser l'analyse (explication et compréhension) de leur réalité et d'agir en leur sein (selon une logique endogène reposant sur la création de valeur) via une production importante de discernement et de conflit cognitif pour nourrir l'énergie territoriale, propulsant leur dynamique créative. Les systèmes territoriaux sont, dans le cadre de cette logique, de nature :

  • Autonomes[8] : Grâce à une stratégie d'intelligence territoriale reposant sur une dynamique d'évolution centrée sur la connexion, la coopération et l'auto-organisation des acteurs évoluant en son sein ;
  • Ancrés dans un « parcours » singulier reposant sur l'évolution positive au sein d'un environnement local complexe[9] ;
  • Interdépendants les uns des autres dans la poursuite de leur but commun au service de la « raison d'être » de leur organisation globale.

Ces trois caractéristiques visent ainsi à optimiser la logique d'évolution positive des territoires et de leur système communautaire global d'ancrage via une pratique créative « esthétique » singulière émergente et une culture forte de la coopération au service d'une « raison d'être » centrée sur le développement, la protection et la promotion des biens culturels communs.

3 - UNE RAISON D'ÊTRE CENTRÉE SUR UNE CONVERGENCE DES PARADIGMES ÉCONOMIQUES ET SOCIETAUX

Benni Bärman (2009) souligne la nature universelle des biens communs, en soulignant que

Les biens communs plairont aux conservateurs par leur dimension de préservation et de communauté, aux libéraux par la mise à distance de l’État et l’absence d’incompatibilité avec le marché, aux anarchistes par la mise en avant de l’auto-organisation, et aux socialistes et communistes par l’idée de propriété commune sous contrôle collectif.

L'association Framasoft, qui vise à promouvoir le librisme dans les pays francophones, affirme que « les Biens communs seront à n’en pas douter non seulement l’un des mots clés de ces temps nouveaux qui s’offrent à nous, mais aussi, si nous le voulons bien, l’un des éléments moteurs et fédérateurs des politiques progressistes de demain ».[10] Le rapport Biens Communs – La Prospérité par le Partage[11] démontre que l’idée des biens communs peut faire converger différents mouvements, ce qui constitue selon Framasoft leur point fort. Cette idée permet ainsi, selon l'association, de rassembler en une stratégie commune la diversité des expériences pratiques et des projets, sans pour autant renoncer à la diversité des perspectives et des idéologies.

Le site Freeculture.org définit la culture libre et son importance pour la diversité culturelle nourrissant une dynamique créative universelle en ces termes[12] :

Une culture libre est celle où tout le monde se pense comme une voix dans un immense chœur dont la puissance et la beauté vient de sa taille et de la diversité, plutôt que certains se taisent et s’assoient et que seules les meilleures voix chantent sur une scène nue - où la majorité ne se plie pas face à la minorité et la minorité n'est pas responsable de la majorité. (…) Une culture libre est celle où les gens voient la nature de leur travail en tant que reflet de leur caractère - plutôt que de voir la valeur marchande de leur travail en tant que reflet de leur valeur. (…) Une culture libre est celle où je peux écrire, chanter, peindre, danser ou tout simplement parler comme il me plaît, et où tous ceux qui veulent peuvent regarder ou écouter et où l'étincelle de créativité dans chaque âme humaine tient les rênes plutôt que des voix se réclamant de la conformité, de l'infériorité et du doute. 

Dans le cadre du système Imaginaeria, la raison d'être est l'expérimentation locale de voies d'évolution durable pour les territoires (ancrés dans leur culture locale singulière centrée sur l'imaginaire) afin de nourrir une dynamique d'évolution globale centrée sur la culture libre, nourrie par une créativité distribuée et une innovation ouverte. L'objectif est, in fine, de réaliser un futur collectivement désiré, centré sur la progression durable de l'humanité (via la gestion harmonieuse des ressources communes de notre planète). Celui-ci est atteint en s'appuyant sur le développement de territoires locaux créatifs, apprenants et adaptatifs interconnectés les uns aux autres dans une logique d'expérimentation locale pour nourrir une évolution positive définissant une « histoire globale ». L'imaginaire crée, selon une hypothèse que nous formulons dans le cadre de notre projet expérimental, un langage territorial liant et fédérateur. Le remix, quant à lui, instaure, selon une autre hypothèse, un moyen de connecter les différents imaginaires locaux dans le cadre d’œuvres riches nourrissant le bassin culturel mondial Imaginaeria. La culture constitue, selon Lepage (2007), la mise en récit des sociétés afin de comprendre et expliquer les forces qui la façonnent dans le but de développer un système réellement démocratique[13]. La culture libre est le pilier fondamental de notre système territorial et de son développement économique centré sur la collaboration et la contribution. Elle constitue ainsi, selon nous, un outil permettant via la co-construction de récits, de fabriquer de l'explication et de la compréhension des forces qui agissent sur les territoires. La lecture et écriture collective débridée vise donc, dans le cadre de notre projet expérimental, à favoriser l'analyse et l'action éclairée au sein des territoires imaginierés. 

Le géohistorien Christian Grataloup (2011) analyse l'histoire globale du monde en mettant en évidence qu'une vision occidentale de l'histoire conduit à des « anachronismes géographiques ». Il est ainsi, selon lui, « indispensable de décentrer notre regard » car la mondialisation et l'interdépendance généralisée des sociétés obligent à sortir d'une vision de l'histoire qui se raconte au prisme de l'Europe et du monde occidental. Il faut donc repenser la boîte à outils des historiens et géographes en évitant que s'y glisse un « redoutable passager clandestin » qu'est l'ethnocentrisme. Pour lui, de grands récits continentaux se font actuellement jour. Faire une histoire globale exige également de se pencher non seulement sur l'histoire de chaque partie du monde mais aussi sur les connexions, les interfaces, les réseaux et les différentes échelles, temporelles et spatiales. En résumé, l'histoire mondiale ne peut être la somme de ses parties, et « doit tenir compte des nombreux métissages que les contacts ont produits, mais aussi ceux qui ont été empêchés ». Grataloup défend également le fait qu'il faut désormais penser l' « avènement de notre humanité mondialisée ». Ainsi, « Les visions du passé ne peuvent plus se satisfaire du récit occidental, car le passé est devenu multipolaire ». Il est donc urgent d'articuler récits mondiaux et régionaux, « les uns expliquant les autres », afin d'éviter l'éclatement d'une histoire mondiale en récits affrontés, dans une surenchère d'affirmations identitaires. Il défend en prime que la mémoire du monde ne peut être qu'un processus global de métissage. Cette analyse recoupe parfaitement notre modèle d'intelligence imaginieriale, centré sur la co- construction de récits territoriaux définissant un récit global libre dont le but est de favoriser l'hybridation des cultures pour optimiser la coopération à l'échelle planétaire.

MÉTHODES

Notre projet expérimental repose sur une démarche de recherche – action inspirée des travaux expérimentaux d'imaginierie de Diane Nijs (2014) et d'éducation populaire de Franck Lepage (2012). Notre objectif est de nous impliquer concrètement dans la réalisation de notre projet via l'application de notre stratégie de développement territorial telle que définie dans notre modèle d'intelligence imaginieriale, afin d'expérimenter nos différentes hypothèses et enrichir notre modèle avec des allers-retours permanents entre production théorique et pratique sur le terrain. Le design de notre système imaginierial est de nature évolutionnaire, c'est-à-dire constitué de technologies[14] déjà éprouvées que nous avons combinées pour former un système territorial évolué et évolutif adapté aux problématiques complexes de notre territoire. Nous nous impliquons donc directement dans un projet expérimental innovant visant à tenter d'opérer une transformation d'un territoire devant faire face à de nombreux problèmes complexes bridant son dynamisme, en territoire créatif, apprenant et adaptatif ancré dans le développement durable. Notre méthode d'investigation est basée sur la méthode qualitative intégrant des entretiens, des observations sur le terrain et des analyses de données produites au sein du territoire dans le cadre de notre projet. La méthode de collecte des données que nous avons choisie dans le cadre de notre projet est in situ, au sein de notre communauté territoriale développée dans le cadre de notre projet et sur le long terme. 

OBJECTIFS 

Notre objectif est d'expérimenter notre modèle territorial au sein de notre commune, en développant une communauté territoriale « expérimentale de demain » nommée « communauté imaginieriale EUTCOT[15] » (inspirée du projet avorté EPCOT de Walt Disney[16]) qui constitue le « moteur créatif » de notre système territorial. L'objectif, à terme, est de :

  • Co-construire, avec les acteurs territoriaux impliqués en son sein, une réelle alternative sociétale viable et pérenne ancrée dans le développement durable de notre territoire centré sur son imaginierie ;
  • Nourrir une dynamique de recherche expérimentale universelle connectée, coopérative et auto-organisée reposant sur le paradigme de la recherche – action, structurée par une stratégie d'hybridation des connaissances et encadrée par une éthique commoniste reposant sur la philosophie libriste ; 
  • Développer une marque « ouverte » forte, attractive et inspirante (Imaginaeria) favorisant la coopération et la co- construction de culture libre à l'échelle planétaire.
DISCUSSIONS

Nous souhaitons mettre en avant un problème inhérent à notre travail qui est de concilier notre rôle de chercheur – expérimentateur (analyse externe) et celui de porteur de projet engagé de manière forte dans le développement de notre projet territorial. Ce problème fait actuellement l'objet d'une réflexion forte afin d'appréhender au mieux cette posture volontaire au sein de ce projet expérimental. Le projet Imaginaeria Bigorre n'en est qu'à ses prémisses. Il est donc encore impossible d'effectuer la moindre analyse pertinente le concernant. Les prochains mois vont être occupés à réellement développer les bases de notre projet communautaire par le biais de cours, de formations à l'intelligence imaginieriale et d'organisations d'événements culturels visant à promouvoir ses actions.

CONCLUSION

Imaginaeria est un projet prototypaire conçu pour proposer une voie d'évolution sociétale possible plaçant la singularité au cœur de la dynamique d'évolution positive des territoires, via sa gestion efficace visant à transformer l'altérité et le conflit cognitif en « énergie libre » (selon les analyses de Cockerell, 2008, de Robertson, 2015 et de Chiquet, 2013) au service d'un développement viable et pérenne ancré dans le paradigme du Libre tel qu'analysé par Broca (2014).

BIBLIOGRAPHIE

Abensour, M. (2013). L'homme est un animal utopique. Paris: Sens & Tonka.

Bauman, Z. (2004). L'amour liquide: De la fragilité des liens entre les hommes. Rodez: Le Rouergue/Chambon.

Benkler, Y. (2006). The wealth of networks: How social production transforms markets and freedom. New Haven: Yale University Press.

Bloch, E. (1976). Le principe espérance. Paris: Gallimard.

Broca, S. (2013). Utopie du logiciel libre. Neuvy-en-Champagne: Éd. le Passager clandestin. 

Broca, S. (2012). Comment réhabiliter l’utopie ? Une lecture critique d’Ernst Bloch. Philonsorbonne, (6), 9-21. http://dx.doi.org/10.4000/philonsorbonne.374

Chiquet, B. & Appert, E. (2013). Une nouvelle technologie managériale, l'holacracy. Goussonville (27 rue Saint-Denis, 78930): IGI partners. 

Cockerell, L. (2008). Creating magic: 10 common sense leadership strategies from a life at Disney. New York: Currency Doubleday.

Coussi, O., Krupicka, A., & Moinet, N. (2014). L’intelligence économique territoriale. Communication Et Organisation, (45), 243-260. 

Dixon, B., & Lahe, L. (1988). Imagineering Futures: The Epcot Experience. The Journal of Creative Behavior, 22(4), 229-234.

Dosse, F. (2008). Paul Ricœur: Le sens d'une vie, 1913-2005. Paris: Découverte.

Finney, J. (1970). Time and again. New York, NY: Simon and Schuster.

Florida, R. (2002). The rise of the creative class. New York, NY: Basic Books.

Gennawey, S. (2014). Walt Disney and the promise of Progress City. Orlando, Florida: Theme Park Press.

Grataloup, C. (2011). Faut-il penser autrement l'histoire du monde ? Paris: A. Colin.

Herbaux, P. (2007). Intelligence territoriale: Repères théoriques. Paris: Harmattan.

Karlgaard, R. & Malone, M. (2015). Team genius : The New Science of High-Performing Organizations. HarperBusiness.

Klein, N. (2000). No space, no choice, no jobs, no logo: Taking aim at the brand bullies. New York: Picador USA.

Lepage, F. (2012). Education populaire: Une utopie d'avenir. Paris: Les Liens qui libèrent.

Lessig, L. (2004). Free culture: How big media uses technology and the law to lock down culture and control creativity. New York: Penguin Press. 

Lessig, L. (2008). Remix: Making art and commerce thrive in the hybrid economy. New York: Penguin Press.

Lévy, P. (2001). Cyberculture. Minneapolis, Minn.: University of Minnesota Press.

Lévy, P. (1997). L'Intelligence collective. Paris: La Découverte/Poche.

Markova, D. & McArthur, A. (2015). Collaborative intelligence.

Moinet, N., & Bulinge, F. (2013). Intelligence économique : Vers une nouvelle dynamique de recherche. Revue Française Des Sciences De L’information Et De La Communication Rfsic, (3).

Monteil, P. (2013). Paul Ricœur: Variations et continuité d'un projet politique. Études Ricoeuriennes / Ricoeur Studies Errs, 4(1).

Nijs, D. (2014). Imagineering the butterfly effect: Transformation by inspiration. The Hague: Eleven international publishing.

Pelt, P. V. (2005). The imagineering workout: Exercises to shape your creative muscles. New York: Disney Editions. 

Robertson, B. J. (2015). Holacracy: The revolutionary management system that abolishes hierarchy. Great Britain: Portofolio Penguin.

Saloff-Coste, M. (2005). Le management du troisième millénaire: Anticiper, créer, innover: Introduction à une nouvelle gouvernance pour un développement durable dans la société de l'information. Paris: G. Trédaniel.

Saloff-Coste, M., Dartiguepeyrou, C., & Laurence, G. (2005). Trouver son génie: Valoriser ses talents: Construire son projet de vie. Paris: G. Trédaniel.

Stallman, R. (2002). Free software, free society: Selected essays of Richard M. Stallman. Boston, MA: Free Software Foundation.

Stiegler, B. (2012). États de choc. Paris: Mille et une nuits.

Stiegler, B. (2008). Réenchanter le monde. [Paris]: Flammarion.

The Imagineers (2003).The Imagineering way. New York: Disney Editions.

Wentzel, A. (n.d.). Conjectures, constructs and conflicts: A framework for understanding imagineering. Applied Evolutionary Economics and the Knowledge-based Economy.


[1]  Ingénierie de l'imaginaire, définie par Walt Disney comme le mélange de l'imagination créative et du savoir-faire technique pour expérimenter sans cesse de nouveaux systèmes et concepts. Elle peut être qualifiée d' « art de réaliser des rêves » reposant sur l'invention de visions collectivement désirées. Diane Nijs (2014, p. 188) définit l'imaginierie comme un phénomène d'autonomisation de la création de valeur en utilisant ou concevant une image qui fait appel à l'imagination des acteurs au sein d'un collectif. L'image (ou artefact) permet à ces acteurs de percevoir un nouvel horizon d'innovation pour le collectif qu'ils n'étaient pas capables de voir au préalable, et les invite et autorise à agir de manière créative dans la direction perçue, en interagissant avec les autres dans le but de changer les routines existantes. L'imaginierie consiste ainsi, selon elle, à « concevoir un récit afin d'allumer et encadrer stratégiquement la créativité collective ». Dans le cadre de notre travail, l'imaginierie des territoires vise à engager les acteurs territoriaux dans un processus créatif visant à réaliser une eutopie, i.e. un futur collectivement désiré ancré dans une logique de « bien-vivre ensemble » reposant sur le développement durable.

[2]  Défini par Chiquet (2013) comme « la capacité qu'à un individu de savoir qu'il sait, qu'il ne sait plus, et de pouvoir aller voir la bonne personne au bon moment pour obtenir la réponse ».

[3]  Défini par Chiquet (2013) comme « le potentiel créateur qu'une organisation singulière peut manifester, la valeur qu'elle peut apporter au monde et celle que le monde attend d'elle ».

[4]  Défini par Chiquet (2013) comme l'écart entre ce que l'individu vit dans l'organisation et la manière dont celle-ci pourrait, selon lui, fonctionner.

[5]  Source : https://www.youtube.com/watch? (consulté le 05 mai 2016).

[6]  Selon le philosophe, « la culture de l'intelligence collective travaille ainsi à établir de manière douce et pacifique un "multilogue" ouvert, qui est préférable aussi bien au cloisonnement et à l'isolement des intelligences, qu'à l'uniformité bien pensante ».

[7]  Cette analyse s'ancre également dans notre modèle d'intelligence imaginieriale centrée sur le développement, au sein de territoires, de cultures singulières interconnectées pour favoriser le « remix », i.e., leur hybridation pour nourrir un « bassin culturel commun » stimulant l'évolution positive de l'humanité centrée sur la créativité distribuée et l'innovation ouverte encadrées par une « éthique commoniste » (selon Buck-Morss, 2011).

[8]  Nous modifions ici la définition de l'autonomie par Chiquet (2013) pour l'adapter à un territoire comme entité singulière autonome : « Qui est capable de gérer efficacement ses informations, ses connaissances et ses ignorances et qui a la possibilité de solliciter la bonne entité (territoire ancré dans la même système organisationnel) au bon moment afin de pouvoir agir et décider de manière agile et éclairée ».

[9]  Selon la philosophie du Trakin, l'« art de l'évolution positive » que nous avons développé (2016).

[10]  Source : http://framablog.org/index.php/post/2010/04/30/les-biens-communs-espoir-politique (consulté le 16 mai  2016).

[11]  Source : http://framablog.org/2011/01/19/biens-communs-la-prosperite-par-le-partage/#pnote-992-1  (consulté le 16 mai 2016).

[12]  Source : http://wiki.freeculture.org/What_does_a_free_culture_look_like%3F (consulté le 16 mai 2016).

[13]  Selon la définition de Ricoeur (1957) qui place la contradiction, la divergence d'intérêt et leur gestion au cœur de la société :  « Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c'est-à-dire traversée par des contradictions d'intérêt et qui se fixe comme modalité, d'associer à parts égales, chaque citoyen dans l'expression de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d'arriver à un arbitrage. »

[14]  Au sens défini par Chiquet (2013) comme « des outils et des processus au service de l'humanité pour la soutenir dans son évolution ». Dans le cadre de notre modèle, ces technologies éprouvées sont l'intelligence territoriale, l'imaginierie, l'holacracy et le librisme.

[15]  « Experimental and Universal Territorial Community of Tomorrow ».

[16]  « Experimental Prototype Community of Tomorrow », une communauté expérimentale de demain évolutive censée « expérimenter et présenter sans cesse de nouveaux systèmes et concepts » (Disney, 1966).


Auteur

Thomas BONNECARRERE
CEREGE


Citer cet article

Bonnecarrere, T. (2016). Imaginaeria, un nouveau système social centré sur la synergie entre territoires singuliers interconnectés. Actes de la 8ème édition du COSSI "L’information, la communication et les organisations, au défi de l’altérité", 15-17 juin 2016 - LERASS-Céric, Université Paul-Valéry, Montpellier, France.

Articles en relation


Commentaires

  • Aucun commentaire trouvé

Ajouter vos commentaires

Poster un commentaire en tant qu'invité

0