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Smartphones : machines à programmes, mécanismes de pouvoir

Gabriel Bursztein et Khaldoun Zreick

Résumé : L’article propose une analyse critique de la présence massive des smartphone dans le monde. L’objectif est d’insérer la réflexion dans un cadre théorique et conceptuel qui tienne compte des aspects déterminants du dispositif étudié. Il s’agit de le décrire de façon à identifier les caractéristiques qui expliquent son étendue, dans le monde et dans la vie de ses utilisateurs.
Nous cherchons à élaborer une approche phénoménologique du smartphone comme un objet dont la présence se fait déterminante dans la structuration des rapports de l’individu au monde et à l’altérité. 
L’effort de définition de l’objet étudié se base sur l’énonciation théorique sur l’appareil photo que propose Flusser ainsi que sur le concept de dispositif de Foucault, reprit par Agamben. Nous nous reportons également à la pensée d’Anders afin d’analyser le rapport à la machine.
Nous distinguons trois impacts majeurs de l’imposante présence des smartphones dans le spectre d’expérience humaine : la généralisation de la logique utilitaire propre aux machines programmée, l’ « imagification » de l’expérience du monde et la déshumanisation de l’éthique. 
 
Mots-clés : smartphone, dispositif, appareil, écran, altérité, phénoménologie, médiation 
 
INTRODUCTION

Notre époque est marquée par la présence massive des smartphones dans la vie de chacun. Ces objets, qui se multiplient de façon à envahir tout endroit et tout moment, savent se faire utiles dans les situations les plus diverses. Néanmoins, leur performance ne repose pas seulement sur l’utilité des applications multiples qu’ils potentialisent, elle repose aussi sur leur efficacité à s’insérer et à se répandre dans la vie de ses utilisateurs. Leur capacité à s’interposer à presque toutes les dimensions de la vie leur attribue une importante aptitude à modeler les gestes et les comportements de ceux qui se laissent adhérer.

Si ce dispositif est apte à connecter les gens, à les informer, à les habiliter, à faciliter leur vie pratique, à articuler leurs affaires etc., il est, de même, apte à transformer le monde vécu selon ses propres catégories, fonctionnelles, esthétiques, programmées.

Les raisons les plus évidentes qui pourraient expliquer une telle emprise dérivent de trois aspects fondamentaux du smartphone, un relatif à sa fonctionnalité (convergence et connectivité), un relatif à sa matérialité (sa petite taille) et un relatif au fait qu’il s’agisse d’un bien de consommation inscrit dans une dynamique industrielle, économique, commerciale (sa portée).

Expliquons les enjeux de chacun de ces aspects en inversant l’ordre dont ils ont été évoqués ci-dessus.

À présent, il existe plus de 2,6 milliards d’abonnements de smartphones dans le monde, selon le dernier Mobility Report[1], publié en Novembre 2015. Ce rapport estime que ce nombre arrivera à 6,1 milliards en 2020. Selon International Data Corporation[2], 355,2 millions de smartphones ont été expédiés au troisième trimestre de 2015.

La portée des smartphones constitue indéniablement un fait conséquent dans la dynamique des sociétés et apporter de telles informations à la lumière sert à renforcer l’argument qu’il est nécessaire de contribuer à l’élaboration d’une critique de cette technologie. Il ne s’agit pas de prêcher l’abstinence, mais de chercher à comprendre les impacts de la présence des smartphones dans la vie des gens. Pour cela, il n’est pas négligeable de mettre en évidence un aspect déterminant de cet objet : c’est un bien de consommation inscrit dans la grande chaîne de production capitaliste. Plus que ça, c’est un produit qui contient le germe de sa propre reproduction, c’est un support à images techniques. C’est le bien de consommation par excellence, enrobé d’une fétichisation rétro-alimentée, le gadget ‘futuriste’ devenu nécessaire. Tous les ans, les grandes marques sortent un nouveau modèle. Les anciens modèles sont ainsi relégués à leur deuxième vie, ou à leurs prochaines vies, car ces engins peuvent durer des années si bien entretenus. Ceci soulève deux conjectures majeures. L’une, d’ordre écologiste, alarme sur le caractère fini des matières premières impliquées dans la production et sur le traitement des carcasses de jadis smartphones, jugés irréparables (la déchèterie est l’issu ultime). L’autre nous fait entrevoir un monde envahi par ces écrans ambulants, façonné par leur présence. La question écologiste éveille certainement la sensibilité, mais ne fait point l’objet de cet article. Quant au deuxième pronostic, pendant que sa matérialisation s’observe à œil nu, on ne peut qu’estimer que tout éventuel effet collatéral résultant de l’utilisation du smartphone concerne l’humanité entière, en tant qu’espèce.

La mobilité des smartphones a d’énormes conséquences. Avant l’arrivée des smartphones, l’ordinateur portable avait réussit à regrouper une série d’utilités de la vie moderne et, de par sa portabilité relativement facile, il s’est fait personnel. Ainsi, le travail, l’amusement et la communication (interpersonnelle et de masse) sont pratiqués devant l’écran de l’ordinateur, au moins en partie. Avant l’ordinateur portable, d’autres dispositifs à écran, moins mobiles, contemplaient ces fonctions. Le téléviseur et l’ordinateur de table existent (encore) et restent largement utilisés, mais la portabilité de l’ordinateur portable est un facteur déterminant, puisqu’il lui confère une disposition à être personnalisé.

Pour le smartphone aussi, la portabilité est le facteur déterminant, celui qui le distingue des autres dispositifs à écran. Il peut faire à peu près tout ce qu’un ordinateur portable peut faire et il tient dans la poche. Et le simple fait qu’il soit potentiellement présent à tout instant de la vie d’un individu, pourvu qu’il ai une poche ou une main disponible, transforme l’individu, en ce qu’il s’est trouvé un instrument toujours disponible, comme le couteau ou le briquet, mais un instrument cognitif. Une extension de son corps, certes, mais cette fois, de son cerveau.

Le smartphone s’interpose à l’expérience des espaces publics et aussi des espaces intimes (lit, toilettes etc.). La facilité à l’emmener partout permet à ses utilisateurs de l’utiliser dans virtuellement toute sorte de situation. Une enquête réalisée par IDC Research[3] en mars 2013 avec 7.446 utilisateurs d’iPhone et d’Android âgés entre 18 et 44 ans, a révélé que 79% des utilisateurs ont leur téléphone avec eux pendant 22 heures par jours. D’après une enquête de Google réalisée par Ipsos OTX[4] avec 5.013 adultes aux États-Unis à la fin de l’année 2010, 39% des utilisateurs de smartphone déclarent l’utiliser aux toilettes. Une étude de Harris[5] réalisée en juin 2013 avec 1.100 utilisateurs de smartphone aux États-Unis, estime que 20% des utilisateurs qui ont entre 18 et 34 ans l’utilisent pendant les rapports sexuels.

Le caractère « magique » du smartphone repose sur sa convergence de fonctions et sa connectivité. La magie est accessible par l’interface écran et est représentée par l’infinité de l’univers numérique rendu disponible. Cette magie accorde à l’écran une force d’attirance souvent irrésistible, un magnétisme du regard. Nous n’avons pas l’intention de décrire exhaustivement les possibilités techniques (cognitives, imaginatives, artistiques, ludiques, pratiques) de cette machine, il nous suffit de signaler que ses outils incorporés ainsi que sa nature programmée lui attribuent une ubiquité potentielle. Les applications ne se limitent que par l’imagination des concepteurs. Virtuellement toute situation est susceptible d’être médiée par les smartphones (si ce n’est pour s’évader).  

VERS UNE FORMULATION THÉORIQUE 

Nous avons, jusqu’à ce point, définit le smartphone comme une machine cognitive à écran, de poche, capable de simuler le cerveau et de suivre son utilisateur partout, et qui s’interpose potentiellement à une variété énorme d’expériences. L’utilisateur peut consulter une carte de la ville pour se situer ou s’orienter, il peut jouer un jeu pour passer le temps lors d’une attente quelconque, il peut consulter ses mails ou n’importe qu’elle information disponible dans le web, il peut photographier pour mieux s’en souvenir… Et toutes ces activités, pour lesquelles il existe une application (supposément bien conçue) sont rendues plus efficaces dans leurs exécutions. Le smartphone généralise l’« idéal utilitaire » dont parlait Anders : « tout acte, tout objet [...] n’a de valeur que s’il est bon à quelque chose » (apud Wuillème, 2011, p. 3).

Nous pouvons parler d’un paradigme de l’efficacité, si propre à l’ère des machines, qui commence avec la première révolution industrielle et qui semble s’intensifier avec la deuxième et la troisième. Nous allons développer cette problématique centrale de L’obsolescence de l’homme de Anders plus loin dans l’article. Pour le moment, nous allons accepter que les « pouvoirs magiques » de ce dispositif, associés à ses petites dimensions (pas dépourvues de leur magie) lui attribuent une remarquable efficacité quand il s’agit d’instaurer le programme chez l’utilisateur – selon une acception large de programme, en tant qu’adéquation à une logique sociale, économique, politique, esthétique, sémantique…  Et dans ce sens, l’emploie du terme dispositif n’est pas accidentel. Concept central de la philosophie foucaldienne, sa définition révèle une série de couches implicites, ignorées par le sens commun, qui arrivent à décrire avec précision certains aspects constitutifs des smartphones.

Cet article s’efforce de décrire la présence des smartphones dans la vie de ses utilisateurs en se référant au concept de dispositif ainsi qu’à la théorie des appareils énoncée par Flusser dans sa philosophie de la photographie.

Agamben (2014) consacra un ouvrage en vue d’éclaircir la notion de dispositif. En se reportant à la pensée de Foucault, il définit le dispositif comme : « Tout ce qui a, d’une manière ou d'une autre, la capacité de capturer, d'orienter, de déterminer, d'intercepter, de modeler, de contrôler et d'assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants» (Agamben, 2014, p. 31).

En partant de la définition de Foucault, Agamben entame sa dissection du concept en extrayant trois aspects essentiels de l’explication proposée par le philosophe français lors d’un entretien en 1977.

Le dispositif est « un ensemble hétérogène qui inclut virtuellement chaque chose, qu’elle soit discursive ou non : discours, institutions, édifices, lois, mesures de police, propositions philosophiques. Le dispositif pris en lui-même est le réseau qui s’établit entre ces éléments ». Ce premier point pose la question de façon palpable, il indique tout ce qui peut être contenu dans la définition du concept sans déterminer d’implications. « Le dispositif a toujours une fonction stratégique concrète et s’inscrit toujours dans une relation de pouvoir ». Ce point soulève une des questions centrales de la pensée de Foucault, le caractère « mécanisme » du dispositif et son rôle stratégique dans les processus de subjectivation. Le dispositif « résulte du croisement des relations de pouvoir et de savoirs » (Agamben, 2014, p. 10-11).

Agamben propose « une partition générale et massive de l’être en deux grands ensembles ou classes : d’une part les êtres vivants (ou les substances), de l’autre les dispositifs à l’intérieur desquels ils ne cessent d’être saisis ». Le sujet est ce qui résulte de la relation entre les vivants et les dispositifs et « un même individu, une même substance, peuvent être le lieu de plusieurs processus de subjectivation : l’utilisateur de téléphones portables, l’internaute, l’auteur de récits, le passionné de tango, l’altermondialiste, etc. » (Agamben, 2014, p. 30-33). « Le dispositif est donc, avant tout, une machine qui produit des subjectivations et c’est par quoi il est aussi une machine de gouvernement » (Agamben, 2014, p. 42).

Pour Agamben, dans la phase actuelle du capitalisme, le sujet, résultant de la relation qui s’établit entre substance et dispositif, est spectral. « Processus de subjectivation et de désubjectivation semblent devenir réciproquement indifférents et ne donnent plus lieu à la recomposition d’un nouveau sujet » (Agamben, 2014, p. 44). Nous sommes, selon l’auteur, face au corps social le plus docile et fragile que l’humanité n’ait connu ; docile mais libre, en ce que les individus « assument leur identité et leur liberté de sujet dans le processus même de leur assujettissement » (Agamben, 2014, p. 42). Une telle docilité se reflète dans la façon comme l’individu permet que ses gestes les plus récurrents, ses amusements, ses choix personnels et ses processus même d’identités soient contrôlés par les dispositifs. D’après les mots d’Agamben, « qui se laisse prendre dans le dispositif du ‘téléphone portable’, et qu’elle que soit l’intensité du désir qui l’y a poussé, n’acquiert pas une nouvelle subjectivité, mais seulement un numéro au moyen duquel il pourra, éventuellement, être contrôlé » (Agamben, 2014, pp. 44-45).       

Toutes ces observations sur les dispositifs semblent correspondre au smartphone et le smartphone semble concentrer les fonctions, pas seulement pratiques mais aussi sociales, de nombreux dispositifs. En 2006 (quelques années avant la révolution des smartphones), Agamben alertait sur l’accumulation et la prolifération des dispositifs en disant qu’il ne semblerait y avoir « plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé, ou contrôlé par un dispositif » (Agamben, 2014, p. 34). Dix ans après, le smartphone et les dispositifs de la famille des écrans semblent avoir assumé la responsabilité de cette invasion.

Un point essentiel à retenir pour notre argumentation est le rôle des dispositifs dans le processus même d’« hominisation », ce qui distingue l’homo sapiens des autres animaux, ce qui le constitue. Le dispositif instaure une scission qui « sépare le vivant de lui-même et du rapport immédiat qu’il entretient avec son milieu » (Agamben, 2014, p. 36). Cette rupture de l’expérience immédiate est une caractéristique de tout média, en ce qu’un média est le support d’une réalité autre que l’environnante. Le smartphone, par son caractère ‘magique’, approfondie encore plus la scission, réarrangeant même les catégories et modalités de définition de la présence spatio-temporelle.

La notion de dispositif, telle l’employait Foucault, apporte une charge historique importante. Le dispositif en ce qu’il rejoint la notion de positivité hégélienne, correspond à l’élément historique, soit « l’ensemble des institutions, des processus de subjectivation et des règles au sein duquel les relations de pouvoir se concrétisent […] avec tout ce poids de règles, de rites et d’institutions qui est imposé aux individus par un pouvoir extérieur, mais qui se trouve aussi, pour ainsi dire, intériorisé dans le système des croyances et des sentiments » (Agamben, 2014, p. 16).

Or, si nous adoptons une perspective Flusserienne, nous allons être invité à comprendre le smartphone comme un objet posthistorique. L’appareil, pour Flusser, en ce qu’il exécute des programmes, se situe au-delà de la linéarité de la pensée historique. « Tous les appareils […] sont des machines à calculer, et sont, en ce sens, des ‘intelligences artificielles’. […] Dans tous les appareils […], la pensée en nombre prend le dessus sur la pensée linéaire, historique » (Flusser, 2004, p. 41).

Flusser propose d’« admettre que l’appareil photo recèle – sous une forme élémentaire, embryonnaire – les propriétés caractéristiques des appareils en général, et qu’il est susceptible de les faire ressortir » (Flusser, 2004, p. 27). C’est à partir de l’appareil photo, adopté comme prototype des appareils que Flusser élabore une théorie générale des appareils.   

Étymologiquement, appareil vient du latin « apparatus » qui vient du verbe « apparare », traduit en français par « préparer ». Le verbe « praeparare » existe également en latin, alors, pour saisir la différence entre les préfixes « ad » et « prae », il faudrait traduire « apparare » par « apprêter ». « Dès lors, un ‘appareil’ serait une chose tenue prête qui est à l’affût de quelque chose, et une ‘préparation’ une chose tenue prête qui attend patiemment quelque chose. […] Une tentative de définition étymologique du concept d’’appareil’ permet d’établir cet ‘être-prêt-à’ propre aux appareils, cette rapacité qui est la leur » (Flusser, 2004, p. 28).

Il existe, selon Flusser, deux types d’objets culturels. Les biens de consommation et les outils. Les uns sont « bons à consommer » et les autres « sont bons à fabriquer des biens de consommation ». Ils sont tous les deux bons à quelque chose, c’est-à-dire, ils ont été fabriqués intentionnellement. « Jugé selon ce critère, l’appareil photo est un outil dont l’intention est de produire des photographies ». Les questions que pose Flusser après cette sentence révèlent les doutes qui émergent quand on définit les appareils comme des outils. « Une photographie serait-elle un bien de consommation au même titre qu’une chaussure ou qu’une pomme ? Et par conséquent, l’appareil photo serait-il un outil au même titre qu’une aiguille ou des sécateurs ? » (Flusser, 2004, p. 29).

Les outils au sens usuel réalisent un travail, c’est-à-dire, « ils modifient la forme des objets : ils leur impriment une forme nouvelle, dictée par une intention. Ils ‘informent’ : l’objet acquiert une forme contre-naturelle, improbable, il devient culturel ». Cette proposition soulève encore une question : « puisque les photographies portent des informations, l’appareil photo serait-il un sorte d’aiguille ? » (Flusser, 2004, p. 29), que nous pourrions à présent poser différemment : puisque l’écran du smartphone porte des informations, le smartphone serait-il une sorte de sécateur ?

« Les outils au sens usuel sont des prolongements des organes humains […], ils simulent l’organe qu’ils prolongent […] [et] ils sont ‘empiriques’ ». C’est à partir de la révolution industrielle que les outils ont incorporé les théories scientifiques de façon à ne plus se restreindre à la simulation empirique. Ces outils « techniques » sont plus grands, plus performant et plus chers à fabriquer que les outils « empiriques » et le prix du produit de leur travail est réduit tandis que la quantité produite augmente. On les appelle des « machines ». Flusser demande : « L’appareil photo serait-il donc une machine parce qu’il paraît simuler l’œil et qu’il recourt, ce faisant, à la théorie optique ? Serait-il une ‘machine visuelle’ ? » (Flusser, 2004, pp. 29-30).

C’est à ce moment-là, quand les outils devinrent des machines, que leur rapport avec l’homme s’inversa. Et cette observation se fait primordiale pour comprendre la relation que l’homme entretient avec ces machines-là, et celles qui sont arrivées après. L’explication que propose Flusser, sous forme d’une anaphore allitérée ou d‘un isocolon, est simple et directe : « Avant la révolution industrielle, l’homme était entouré d’outils ; après elle, la machine fut entourée d’hommes. Avant l’outil était la variable et l’homme la constante ; après, l’homme devint la variable et la machine la constante. Avant l’outil fonctionnait en fonction de l’homme ; après, l’homme fonctionna en fonction de la machine » (Flusser, 2004, p. 31).

Et puisque ces machines sont grandes et chères et seuls les capitalistes peuvent en posséder, tous ceux qui travaillent en fonction d’elles ou qui les opèrent deviennent des prolétaires. Encore une fois, Flusser déniche une formule simple et schématique pour illustrer la question : « L’humanité se partagea en deux classes : celles des propriétaires de machines, au profit desquels les machines travaillaient, et celle des prolétaires, qui travaillaient sur les machines en fonction de ce profit » (Flusser, 2004, p. 31). Serait-il de même pour l’appareil ?

Anders (2011) définit la première révolution industrielle comme la période marquée par la répétition chez l’humain des gestes conformément au principe de la machine. Depuis Marx, le caractère aliénant du travail industriel fut l’objet d’étude de nombreuses générations d’auteurs critiques. Ces auteurs défendent que c’est de son rapport à la machine de travail qu’émerge l’homme moderne. Il ne produit pas seulement des biens de consommation dans la chaîne de production ; il se produit soi-même en tant que prolétaire. Flusser appartient à cette catégorie d’auteurs qui attribuent à la « technique » le statut de facteur déterminant de l’humain. « Pour Flusser, le début du phénomène technique est le début de l’humain, […] c’est l’environnement transformé par nous qui nous fait humains (Guimarães, 2013, p. 173). « Un cordonnier ne fait pas seulement des chaussures en cuir, mais aussi, par son activité, il se fait soi-même cordonnier (Flusser, 2007, p. 37).

Les implications d’une telle proposition sont drastiques quand nous passons du rapport à l’instrument technique au rapport à la machine industrielle. Et elles se font d’autant plus déterminantes quand nous entrons dans l’ère des appareils. Car, selon Flusser, la nature de ces nouveaux objets exige que les questions à leur égard soient posées en d’autres termes, post-industriels. Le photographe n’est pas un prolétaire. « La catégorie fondamentale de la société industrielle est le travail » ; travailler c’est transformer le monde. Ainsi, nous ne pouvons pas dire que les appareils réalisent un travail ; ils ne transforment pas le monde, sinon que sa signification, « leur intention est symbolique », de telle sorte que « les analyses de la culture doivent-elles recourir à la catégorie d’’information’ plutôt qu’à celle de ‘travail’ » (Flusser, 2004, pp. 32-33).

Nous pouvons observer une distinction analogue chez Vygotsky, dans sa définition d’instrument de travail et d’instrument psychologique. « Tout comme l’instrument de travail est un lien entre l’action du sujet et les objets matériels, qui structure profondément les relations qu’entretient le sujet avec les objets, l’instrument psychologique structure les processus naturels de pensée humains » (Vergnaud, 2000, p. 33).

Dans cette catégorie, Vygotsky inclut le « langage, les diverses formes de comptage et de calcul, les moyens mnémotechniques, les symboles algébriques, les œuvres d’arts, l’écriture, les schémas, les diagrammes, les cartes, les plans, tous les signes possibles, etc. » (Vygotsky in Bronckart, 1985, p. 39). Ce qui existe en commun entre ces choses, et ce que Vygotsky place comme central dans sa définition d’instrument psychologique sont les « signes » ou les systèmes de signes en tant que médiateurs de l’activité psychique. « Les instruments psychologiques sont des élaborations artificielles ; ils sont sociaux par nature et non pas organiques ou individuels ; ils sont destinés au contrôle des processus du comportement propre ou de celui des autres, tout comme la technique est destinée au contrôle des processus de la nature » (Vygotsky in Bronckart, 1985, p. 39).

La pensée d’Anders distingue trois révolutions industrielles : une première qui a soumis l’homme à la machine dans ces gestes de travail ; une deuxième qui se caractérise par une dynamique cyclique « où les machines elles-mêmes ont fabriqué d’autres machines, l’homme se trouvant au début et à la fin de cette chaîne de production (comme ingénieur-contremaître et consommateur), […] devenant […] moyens pour d’autres moyens » (Wuillème, 2011, p. 3) ; et une troisième qui advient quand se matérialise l’idée que ce qui est possible est obligatoire, à partir de la moitié du siècle dernier. Cette coercition technologique, cette valeur obligeante des possibilités techniques, constitue ce que Anders appelle la troisième révolution industrielle.

L’« homo creator » qui émerge à ce moment, est un créateur de nature, en ce qu’il la transforme profondément, dans ses lois fondamentales. L’univers de possibilités de l’homo creator ne se limite pas à un emploi des technologies en tant que moyen pour atteindre un but, comme c’est le cas de l’« homo faber » de Arendt, qui domine et exploite la nature tout en sachant respecter ses lois. Il est vrai que faber et creator partagent l’attitude instrumentale, et que creator est héritier de faber, mais les implications de la dimension « démiurge » de l’hubris creator sont drastiques. « La technologie, qui […] lui permet [à l’homme] de construire son propre ‘monde’ culturel et symbolique (Welt), fini par faire de lui un serviteur à ses impératifs, qui se sont séparés des besoins » (Pulcini, 2013, p. 35). L’aspect « moyen » des technologies se voit transformé en une « fin » en soi, soumettant les besoins humains à leur logique fonctionnelle (Anders, 2011 ; Galimberti, 2005).

Les produits de l’activité humaine « ne peuvent plus être réduits à la pure et objective fonction de ‘moyen’ adaptés à satisfaire les besoins et les désirs humains, mais acquièrent le pouvoir actif d’un ‘monde’ » (Pulcini, 2013, p. 35). L’humain se retrouve surpassé par ce monde dans lequel « le taux de croissance de la frustration excède largement celui de la production » (Illich, 2003, p.86) et dans lequel la dimension immatérielle des produits (leur valeur symbolique, esthétique, sociale) l'emporte sur leur valeur d'usage pratique (Rifkin, 2000 ; Gorz, 2003). Ainsi, son pouvoir démiurge se voit renversé en passivité et impuissance, et sa domination sur la nature renversée en assujettissement aux choses, de façon à ce que l’humain développe une rejection des choses vivantes, un désir de se libérer des limites de l’organique, de s’émanciper de son propre corps et de rompre les codes établis de la vieille action transformative (Anders, 2011 ; Pulcini, 2013). L’« homo creator est donc capable de produire des produits quasi naturels, en réalité artificiels, mais qui prennent les allures d’une ‘seconde nature’, des processus et des éléments naturels qui n’existeraient pas si nous ne les avions pas créés » (Wuillème, 2011, p. 3).

Cette pensée s’applique à la fois aux objets produits par la machine capitaliste (post troisième révolution industrielle) et aux médias de la communication de masse. C’est pour cette raison que ces arguments se font d’autant plus pertinents quant il s’agit d’analyser (et de décrire) le smartphone ; car cet objet, par sa nature « produit de consommation » et sa nature « écran », « média », « support d’informations » (de réalités), contemple toutes les dimensions de l’argumentation ci-dessus.

Mais si nous reprenons l’argumentation flusserienne, nous allons voir que, dans sa posthistoire, l’homo faber se transforme plutôt en homo ludens qu’en creator. En effet, la logique programmée des appareils, dont l’appareil photo, impose une dynamique d’interaction qui se constitue comme un jeu. « L’appareil photo est programmé à produire des photographies, et chaque photographie réalise une des possibilités qu’offre le programme de l’appareil », et « avec chaque photographie (informative[6]), le programme photographique s’appauvrit d’une possibilité, tandis que l’univers photographique s’enrichit d’une réalisation ». Dans ce sens, le but du photographe est d’épuiser le programme de son appareil. Son appareil est, ainsi, un jouet ; et le photographe ne joue par avec son jouet, mais contre lui. Et, comme le programme est inépuisable, ce jouet est une black box (Flusser, 2004, pp. 34-36).

Le rapport qu’établit le joueur à son appareil est ainsi différent de celui que l’artisan entretient à ses outils et de celui du travailleur aux machines. L’imbrication de l’humain à l’appareil, cette fusion (ou confusion) lui attribue une position toute particulière à l’égard de l’appareil : le photographe est un fonctionnaire. C’est du complexe opérateur/appareil qu’émerge la condition de fonctionnaire. Pour jouer avec son appareil, le fonctionnaire n’a qu’à savoir maîtriser son input et son output. Il peut le faire tout en ignorant le fonctionnement à l’intérieur de l’appareil. « Le fonctionnaire est maître de l’appareil grâce au contrôle qu’il exerce sur ses faces extérieures (sur l’input et sur l’output), et l’appareil est maître du fonctionnaire du fait de l’opacité de son intérieur », d’où l’émergence d’un scenario kafkaïen dans lequel « les fonctionnaires sont maîtres d’un jeu pour lequel ils ne sauraient être compétents » (Flusser, 2004, pp.35-36).

L’appareil, en ce qu’il est « bon à quelque chose », exécute une intention. Cette intention fait partie de la dimension « instrument » de l’appareil  (en opposition à sa dimension « machine »), tout en lui donnant forme, de manière à formater les résultats des actions qu’il « médie ». Quand le sujet ignore les modèles opérés dans le cœur de l’appareil, il le prend pour un instrument et l’utilise de façon automatique en fonction de ses programmes, en devenant ainsi l’objet même de ces modèles.

« Telle est la base du concept de fonctionnaire de Flusser : celui qui, en croyant ‘utiliser’ l’appareil comme un instrument pour exécuter son intention, finit par ne pas s’apercevoir que le résultat de son action est conditionnée par les virtualités des formes préalablement programmées dans l’appareil. Dans l’effort d’objectiver l’appareil, le fonctionnaire finit par être utilisé par les modèles de connaissance, pouvoir et esthétique inscrits dans la machine, se voyant ainsi incorporé à son programme (Baio, 2013, p. 9).

Cette conception performative de la science s’oppose aux paradigmes de la science moderne qui se prétend à tout connaître, à déchiffrer tout mystères (Felinto, 2012). Dans le schéma de la black box, les technologies peuvent évoluer avec la simple maîtrise des interfaces d’entrée et de sortie de la machine, sans le besoin de connaître son programme à l’intérieur. L’humain se voit aliéné d’une série d’étapes des processus de prise de décision, dans ses actions médiées par les appareils. La logique de la black box déresponsabilise l’homme et déshumanise l’éthique.

L’évolution des appareils post-industriels se fait vers une complexification structurelle et une simplification fonctionnelle. En même temps que des théories scientifiques de plus en plus élaborées, des assemblages de plus en plus complexe et des programmes de mieux en mieux formulés sont à l’origine des appareils ; des interfaces toujours plus simples, plus intuitives et gestuellement plus élémentaires facilitent le rapport de l’humain aux interfaces des appareils. L’aliénation qui était, dans l’ère industrielle, le résultat des relations sociales de production, est à présent le fruit de cette tendance. Manipuler un smartphone (ou les technologies analogues) n’exige que très peu de l’utilisateur, qui peut agir à travers cette machine avec des gestes intuitifs et dépourvus de profondeur interprétative. Dès que leur force musculaire leur permet, des bébés de très jeune âge manipulent déjà des interfaces tactiles en se montrant capable de tracer, même si souvent au hasard, leur chemin d’interaction.   

Les appareils photo sont ainsi des « outils intelligents », des « machines sémiotiques », en ce qu’ils produisent automatiquement des images. Différent du peintre, qui doit se concentrer sur les aspects techniques de son activité, le photographe « peut tout entier s’adonner au jeu avec son appareil ; le travail qu’il doit accomplir – l’apposition d’une image sur une surface – se fait automatiquement ». L’humain est libéré au jeu (Flusser, 2004, p. 38).

Flusser propose ainsi de distinguer deux programmes imbriqués dans le fonctionnement de l’appareil : « l’un amène l’appareil à confectionner automatiquement des images, l’autre permet au photographe de jouer ». Par analogie, nous pourrions proposer que, dans le cas du smartphone, ce n’est pas différent, vu que nous pouvons distinguer deux catégories principales de programmes qui sont exécutés lors des actions : l’un fonctionne en arrière plan en exécutant les fonctions, là où l’utilisateur ne peut percevoir, l’autre régit l’interaction, l’interface ; l’un est automatique, l’autre permet le jeu dans les limites définies par le programme même.

Comme le dit Flusser, « […] derrière eux se trouvent encore d’autres programmes : celui de l’industrie photographique qui a programmé l’appareil photo ; celui du parc industriel qui a programmé l’industrie photographique ; celui de l’appareil socio-économique qui a programmé le parc industriel, et ainsi de suite. […] Chaque programme requiert un métaprogramme à partir duquel il est programmé [et] la hiérarchie des programmes est ouverte vers le haut ».

Ce schéma, qui tend vers l’infini – dans lequel « les programmateurs d’un programme sont les fonctionnaires de son métaprogramme » – révèle clairement les mécanismes de domination et les rapports de pouvoir des dispositifs de Foucault. Si les dispositifs mettent en œuvre des stratégies par ses mécanismes, l’appareil exécute une intention par son programme. Et voilà ce en quoi les appareils sont des dispositifs et le smartphone est un appareil/dispositif. Toute l’efficacité de son programme réside sur sa capacité à programmer l’utilisateur, à l’insérer dans cette chaîne verticale de programmes et métaprogrammes qui l’assujettit.

Malgré les divergences de concepts, de background philosophique, de chemin argumentatif, de contexte épistémologique, une conclusion commune peut être extraie de l’analyse des concepts d’appareil (Flusser) et de dispositif (Foucault) : les appareils et les dispositifs sont des mécanismes de contrôle. Le smartphone est un appareil/dispositif extrêmement efficace. Il correspond à toutes les catégories et dimensions qui définissent ces concepts tout en les exacerbant. Son aptitude à contrôler paraît déjà évidente, dans les quelques années de son existence.

Par son pouvoir cognitif, par la myriade d’utilités, par son aptitude à l’ubiquité, le smartphone se consolide comme une machine à instaurer des programmes, à forger des identités, à façonner des gestes et comportements, à formater et inventer un nouvel humain. Avec le magnétisme de son écran, le fétichisme d’en posséder et la magie cognitive de ses programmes, c’est l’appareil qui mieux représente la contemporanéité, car c’est celui qui mieux la formate.

Le smartphone est un objet déterminant pour l’humain (individu et société), taillant, à sa façon, de profondes couches psychologiques de l’individu, et reformulant les dynamiques sociales. Il transforme les catégories de perception du monde, il transforme l’expérience, il créé de nouvelles modalités d’expérience. Il transforme le monde, pas tant dans sa matérialité que dans la manière comme il est vécu. Le smartphone conditionne le rapport aux choses et le rapport à l’autre.

Nous avons argumenté que la présence des smartphones tend à l’’efficientisation’ de l’expérience, que l’écran formate le regard selon ses propres catégories et que la part cachée des processus de décision médiés par les smartphones ôte l’humain d’une part de responsabilité tout en attribuant au programme de la machine une part de l’éthique.

Si l’analyse de la relation humain/smartphone nous permet de conjecturer sur les processus de subjectivation et de ‘création’ de l’humain contemporain, les questions qui émergent de nos réflexions nous orientent vers les processus de ‘création’ de l’autre. Les observations argumentées nous permettent d’établir le contexte pour la formulation des questions suivantes :  

Quelle est la place de l’autre dans un monde où l’humain est aliéné d’une série d’étapes des processus de décision ? Quelle éthique émerge de ce nouveau contexte ?

Quelle est la place de l’autre dans un monde où l’autre est si souvent réduit à image ?

Quelle est la place de l’autre dans un monde de plus en plus régit par un idéal utilitaire ?

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[3] http://www.marketresearch.com/IDC-v2477/, (accès le 16/02/2016)

[4] http://googlemobileads.blogspot.fr/2011/04/smartphone-user-study-shows-mobile.html, (accès le 16/02/2016)

[5] http://www.jumio.com/2013/07/where-do-you-take-your-phone/, (accès le 16/02/2016)

[6] Il est important de préciser qu’il s’agit d’une photographie informative car, pour Flusser, une photographie produite de façon analogue à d’autres est « redondante » et ne porte aucune information. 


Auteur

Gabriel BURSZTYN
CITU (Cybermédia, Interactions, Transdisciplinarité et Ubiquité) 
Laboratoire Paragraphe
Université de Paris 8 – Vincennes - Saint-Denis.

Khaldoun ZREIK
CITU (Cybermédia, Interactions, Transdisciplinarité et Ubiquité)
Laboratoire Paragraphe
Université de Paris 8 – Vincennes - Saint-Denis.


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