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Comprendre l'altérité à travers un corpus spécifique

Jean-Jules Harijaona, Élisa Rafitoson et Mihaja Randrianja

Résumé : Notre travail vise un double objectif: proposer  une radicalisation de la démarche qualitative dans un souci didactique - l'enseignement universitaire s'appuie sur la recherche -  en contribuant à l'étude de l'altérité, cet Autre qu'est le Malgache, à travers un corpus spécifique, propre à son  contexte socio-culturel  d'appartenance: les proverbes. Une façon pour nous, de comprendre et de gérer  ce que nous avons toujours appelé la tension entre l'universel et le local. Nous reprenons les six étapes suggérées par la méthode qualitative - à savoir, la codification d'un corpus, le processus de catégorisation, la mise en relation, l'intégration des résultats, la modélisation  et la théorisation - en mettant l'accent sur l'originalité des trois premières étapes, les proverbes constituent en eux-mêmes un réservoir de représentations que nous ne devons pas ignorer si nous voulons connaître l'Autre. Les résultats, aussi partiels ou parcellaires qu'ils soient, pourraient apporter un éclairage sur la compréhension des processus dans le jeu managérial et pourquoi pas, dans le jeu démocratique.
C'est ainsi que nous prétendons que les organisations ne peuvent pas ne pas tenir compte  des visages de l'altérité  si, dans leur logique, elles  fonctionnent dans la quête de la permanence et du développement.
Mots-clés : radicalisation, Malgache, corpus, proverbes,  jeu managérial, axiologie. 
 
INTRODUCTION

Notre étude vise un double objectif:

  • d'une part, une tentative de radicalisation de la démarche qualitative par une mise à l'épreuve des six étapes - la codification, la catégorisation, la mise en relation, l'intégration, la modélisation et la théorisation - recommandées par Mucchielli (1996). Le chercheur en contexte malgache doit se familiariser à cette démarche qui, pour le moment, est loin d'être répandue dans les pratiques encore gouvernées par la méthode hypothético-déductive;
  • d'autre part, la thématique du colloque sera abordée à travers un corpus singulier auquel les acteurs du contexte sont confrontés au quotidien. Le jeu managérial repose sur la connaissance de l'Autre dans sa quête d'harmonie. Cet Autre est à découvrir à travers ses dires; il se révèle à travers ses dires. Les proverbes, dans leur substance, recèlent des caractéristiques de cet Autre qui participe à la pérennité  du fonctionnement de toute organisation. L'altérité sera appréhendé à travers les visages du Malgache, cet Autre, acteur de la communication, de l'organisation et siège du procès de l'information.

C'est ainsi que nous pensons contribuer à l'éclairage du thème du colloque: " L'information, la communication et les organisations, au défi de l'altérité".

LA QUESTION DU CORPUS

La constitution du corpus[1] s'étale sur une période assez importante et de sources diverses. On retiendra 1871 comme début et 1957 comme fin, dates se rapportant respectivement à la première collecte réalisée par le pasteur W.E. Cousins et M.J. Parett  et la date de la première édition du recueil de  J.A. Houlder. On ne trouve aucune trace des conditions de réalisation de la collecte; on mentionne juste qu'elle a eu lieu, les résultats  sont là pour l'attester. Les sources citées, l'équivalent de la population d'enquête, se rapportent à l'ethnie Merina[2] et à d'autres pasteurs évangélisateurs, notamment Cousins; l'appartenance à une ethnie ou à une caste revêt des significations particulières dans l'assignation à une place sociale. C'est déjà l'Autre, différent.

Etant donné la durée de la collecte et le mode de publication[3], nous comprenons d'emblée que les proverbes constituent  la quintessence de récits dont on a évacué le contenu. Ils correspondent à la leçon morale d'une situation de communication vécue par des acteurs. Par conséquent, ils peuvent être  considérés déjà comme les résultats d'une codification d'un corpus brut oublié. Ils sont donc les résultats de la première étape de la démarche qualitative que nous prétendons radicaliser.

Afin de guider son lecteur , Houlder insiste en introduction sur la place et les fonctions que peuvent occuper les proverbes dans la vie du Malgache. Ces conclusions mises en introduction légitiment en quelque sorte la place des proverbes dans la connaissance de l'Autre, en l'occurrence un Autre appartenant à une communauté qui existe réellement. Voici un échantillon de ces commentaires de l'auteur:

  • " Rien ne réussit mieux sur un auditoire indigène qu'un proverbe cité à bon escient". Cette pratique d'agrémenter de dictons et d'images ses dires perdure jusqu'à aujourd'hui dans la société malgache, aussi bien au quotidien que dans cérémonies ou autres rituels tels tous les discours susceptibles d'être rencontrés lors d'un mariage ou d'un enterrement. D'après l'auteur, les proverbes remplissent d'abord une fonction rhétorique: il faudrait mobiliser une rhétorique spécifique si on veut avoir l'adhésion de cet Autre.
  • "On connaît un peuple par ses proverbes". Cette affirmation vient d'un missionnaire venu évangéliser, donc venu changer des mentalités; cela nous met au coeur de la communication d'influence par la tentative de vouloir connaître l'Autre.
  • " Ceux-ci (les proverbes) ont une personnalité, une certaine forme, une certaine couleur, une consonance particulière qui trahissent à des yeux et des oreilles attentives quelque chose de leur nationalité". Nous sommes donc soumis en permanence au jugement de l'autre. Cette remarque met l'altérité au centre des relations entre les acteurs.
  • " Dans cette sélection d'expressions courantes, les Merina se montrent comme ils sont, révélant sans le faire exprès nombre de leurs pensées et sentiments profonds". Deux remarques émergent de cette conclusion: même au sein d'une même nation, la différence est multiple et les proverbes les mettent au grand jour.

Au vu de ces remarques et commentaires, force est de reconnaître au corpus un ancrage socio-historique incontestable et des acteurs de ce contexte. En outre, il faut souligner que le choix de ce corpus est "confortablement"  légitimé par le fait que l'usage des proverbes a une place notoire dans le vécu quotidien du Malgache et qu'un grand nombre de ceux qui figurent dans le recueil sont toujours  convoqués dans le discours actuel des usagers, connaissant quelquefois des variantes "actualisés". C'est affirmer que considérer  ce corpus n'expose à aucun risque d'anachronisme.

FORTE IMBRICATION DE LA CODIFICATION ET DE LA CATÉGORISATION

Ce phénomène est dû fondamentalement à l'articulation de la nature de l'objet d'étude - l'altérité - avec  la nature du corpus. La conduite de l'étude révèle plusieurs étapes qui sont autant  de codifications que de catégorisations.

De l'altérité dans le corpus

Soulignons que les 2318 proverbes sont d'abord classés en 34 thèmes avec, à chaque fois, un nombre variable de sous-rubriques. On peut considérer cette classification comme une forme de codification sur une première, en vertu du fait que le proverbe correspond , avons - nous signaler, à la morale d'une histoire. Les sémioticiens, dans leur esprit structuraliste et formaliste, affirment que tout texte contient toujours une histoire et une leçon morale.

Une fois classés thématiquement, ces proverbes ont été traduits, d'abord du malgache en français, ensuite en français, ont donc subi dans leur expression le passage dans plusieurs systèmes sémiotiques différents. On peut penser, à cet autre niveau, à une nouvelle forme de codification. Remarquons au passage que le fait de n'avoir retenu que la traduction française dans l'édition de 1957 - celle de notre corpus - est lourdement significatif: Madagascar était encore sous la colonisation française.

A un troisième niveau, un index reprend la classification et offre une nouvelle catégorisation qui permet de construire une autre, sur la base du motif de l'objet d'étude: les visages de l'Autre  en contexte malgache. Ainsi, trois catégories se révèlent et seront retenues:

  • le Malgache à travers le social-relationnel
  • le Malgache à travers certaines émotions
  • le Malgache à travers certains faits sociaux.

En somme, nous avons abouti à une hiérarchie des catégories présentée comme suit.

2016 harijaona rafitoson randrianja1 Tableau 1: Hiérarchie des catégories

Dans un index, on rapporte généralement soit des notions, soit des auteurs; comme l'auteur n'a fait aucune mention allant dans ce sens, nous avons adopté la dénomination "notion". D'autre part, on soulignera la complémentarité du qualitatif et du quantitatif dans la démarche. Si l'on reprend les 61+8+22 = 91 notions sur les 405 de la totalité de l'index, on a

2016 harijaona rafitoson randrianja2Tableau 2: Le Malgache à travers le social-relationnel

2016 harijaona rafitoson randrianja3Tableau 3: Le Malgache à travers certaines émotions

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Tableau 4: Le Malgache à travers certains faits sociaux

Les chiffres entre parenthèses renvoient au nombre d'occurrences de la notion à l'intérieur de l'ensemble des 2318 proverbes. Nous avons construit une sorte  de référence d'interprétation à partir d'une échelle des occurrences sur une base décimale: [ 01  à  10 ], [11  à 20], [21  à  30] et [ x > 30 ]. Ainsi, nous avons pu observé que des notions tels "bûcheron" ou "client" n'ont qu'une seule occurrence tandis que  "lépreux" en a 35 par rapport à "gendre" (02), "esclave" en a 45 par rapport à "chef" (02) et "femme" en  73 - le record -  par rapport à "gendre" (02).

Bref, au nom du principe de la procédure de la découverte, les occurrences  renvoient à des visages de l'Autre par l'interrogation et la mise en relation des proverbes. Le jeu méthodologique repose également sur le principe de l'immanence sans toutefois nous priver de sortir du corpus pour éclairer  certaines opacités ou des notions considérées comme telles: "Vazimba" ou "tanguin", respectivement Protomalgache mythique  et poison servant d'agent de  test de mensonge dans certains rites.

UNE MISE EN RELATION FONDÉE SUR LES NIVEAUX LOGIQUE ET PRAGMATIQUE

Cette mise en relation des notions relevées peut être formulée de façon simplifiée:

  • L'Autre est x ( ex. avare )
  • Je peux être x ( avare )
  • Je ne peux pas être x (non avare)
  • Je peux être y ( généreux ).

La mêmeté et la différence se côtoient et se présupposent. Sur la base de l'enchainement "normes et principes orientent les attitudes qui, à leur tour, sous-tendent les comportements", nous pouvons tenter une mise en relation à partir du noyau "famille". Une hiérarchie construite sur le nombre d'occurrences des notions qui se rapportent à "famille" donne: femme (76)  >  enfant (56)  > homme (27) > conjoint (15) > beaux-parents (13) > mari (11) > belle-mère (04) > gendre (02). Cette mise en relation nous donne une idée du reflet  de la structuration des places et des rôles des concernés dans le système familial. A priori le nombre d'occurrences reflète incontestablement l'importance de la notion dans le système. Néanmoins, la substance du contenu des proverbes peut perturber le degré de cette importance. Soit respectivement pour "enfant" et "gendre:

  • N° 1874 (enfant) "Zanaka tsy nateraka mahabe vavorona". (Des enfants qui ne sont pas à vous  dilatent les narines, c.à.d. vous mettent en colère)  
  • N° 1852 (gendre) "Raha vinanto tsara fividy ka mitondra ny matom-periny ary mivimbina ny avany, dia tsy mba vinanto fa isan-janaka indrindra". (Si vous avez un gendre qui achète bien et apporte un bon morceau de graisse à la main, ce n'est plus un gendre, c'est un vrai fils"[4].

De ces deux occurrences, la différence entre "votre enfant" et "l'enfant de l'autre" d'une part et celle entre "votre enfant" et "le bon gendre" sont évidentes; elles se rapportent aux places respectives qu'ils occupent dans la famille. Les critères de la différenciation renvoient aux rôles attendus de ces acteurs dans le système: "l'enfant de l'autre" est source de colère, "le bon gendre" discerne le cadeau attendu par les beaux-parents à qui on doit faire preuve de reconnaissance pour vous avoir donné leur fille en mariage. Le N° 1853 précise ce qu'il faut entendre par "mauvais gendre": "Raha vinanto tsy mividy ary tsy mitondra ka tsy mba mivimbina, dia fanam-bomanga kosa no anjarany" (Si vous avez un gendre qui n'achète rien, et n'apporte rien, il ne mérite pas d'avoir autre chose que des patates réchauffées. On donne des patates réchauffées à ceux dont on veut se moquer).

Si on reprend la mise en relation préconisée, nous avons grosso modo:

  • l'Autre est "mon enfant"  => obéissant , digne d'être chéri;
  • l'Autre n'est pas "mon enfant" => désobéissant, source de colère
  • l'Autre est "un bon gendre"  => capable de discernement.

Tout compte fait, la catégorie qui se dégage se rapporte au sens du discernement dont l'absence dans le comportement est susceptible de punition. Du raisonnement, nous retrouvons le schéma:

  • normes et principes: "sens du discernement" peut être rétribué par une récompense ("mon enfant" mérite d'être chéri tandis que "enfant de l'autre" mérite le dégoût; "bon gendre" est considéré comme son propre fils vs "mauvais gendre" est assigné à la place de celui qui ne reçoit que les mauvais morceaux);
  • attitudes: certains membres de la famille/société méritent une attention particulière propre à leur statut (parent/beaux-parents);
  • comportement: chacun doit avoir le réflexe approprié aux exigences de la situation (gendre).

Force est de constater que la catégorie mise au jour par la mise en relation peut s'observer dans les relations entre les acteurs des organisations.

Evidemment, d'autres formes de mise en relation peuvent générer d'autres catégories transférables de l'univers du quotidien circonscrit dans les proverbes vers l'univers des organisations. Nous suggérons les trois exemples suivants.

PREMIER EXEMPLE: REPRÉSENTATIONS DE L'AUTRE DANS LA STRUCTURE FAMILIALE (VS ÉTRANGER)

Des éléments du niveau II de la hiérarchie des catégories que nous avons construite supra Tableau 1, construisons le système relationnel familial suivant: [ femme (73)  - enfant (56) - parent (38) - homme (27) - malade (21) - conjoint (15) - beaux-parents (13) - mari (11) - orphelin (11) - mère (10) - belle-mère (04) et gendre (02)[5] ]. Posons que les notions qui ne figurent pas dans cet ensemble constituent l'ensemble des étrangers (11); en d'autres termes, ceux qui n'appartiennent pas au système familial sont considérés comme étrangers avec toutes les considérations que l'on peut assigner à ce statut. De la même façon, le statut d'un individu dans une organisation renvoie à la position qu'occupe cet individu dans l'organigramme de cette organisation. Mucchielli (1983) nous rappelle que cette position termine ses comportements de rôle et les comportements des autres à son égard dans le groupe considéré.

A priori, la structuration des notions retenues nous donne le schéma qui suit; celui-ci nous permettra des représentations de l'Autre transposables dans les organisations.

 

2016 harijaona rafitoson randrianja5

Tableau 5: Structure familiale vs étranger

"Parent" et "ami" peuvent sa traduire par "relations" en malgache; donc ne sont pas nécessairement membres de la famille. "Vazaha" désigne les Européens. En outre, ceux qui ne sont pas inclus dans ce schéma seront retrouvés en exemple II (Souverain, notable, etc.) et en exemple III (les stigmatisés).

Considérons maintenant un ou deux occurrences de chaque notion retenue pour voir des représentations statutaires ou des figures de rôles dont il faudrait éventuellement tenir compte en organisations.

  • "Femme": 1538 - "Ingahibe mampirafy: tonga telo vao latsa-bidy", (Le vieil esclave qui prit une seconde femme; une fois devenu trois (lui et ses deux femmes) il diminua de valeur).

=> L'Autre est un esclave, fait partie de la classe des exécutants, des subordonnés, hiérarchiquement au plus bas de l'échelle sociale mais en qui on reconnaît une valeur statutaire à cause de ses rôles sociaux de subordonné. Son comportement de prendre une deuxième épouse le place dans la déchéance et non dans l'ascension sociale, norme attendue. Se marier correspond à une ascension tandis que la polygamie entraîne à la déchéance.

1772 - "Mividy sira ho am-badin'olona, ka manatavy ny an'olona tsy foiny", (En achetant du sel pour la femme d'un autre, on engraisse ce dont il ne se dessaisira pas. Autrefois, le sel était un article apprécié mais cher, et que chacun ne pouvait se procurer).

=> La tentative de débauchage peut être puni par la loyauté de l'Autre.

  • Enfant: 1887 - "Valala tsy an-tànana tsy atolo-jaza", (On ne peut donner à un enfant une sauterelle qu'on n'a pas).

=> La promesse suppose et implique un engagement.

  • Homme: 8 - "Ny olombelona toy ny omby: indray mandry, fa tsy indray mifoha", (Les hommes sont comme les boeufs: ils se couchent ensemble, mais ne se lèvent pas tous en même temps).

=>Uniformité vs multiplicité (statutaire); d'où la nécessité quelquefois de traitement différencié.

  • Beaux-parents: 1841 - "Miasa jamba rafozana; herim-po very foana", (Labourer pour des beaux-parents aveugles, c'est de la peine perdue. S'emploie fréquemment en parlant d'un travail, d'un effort, qui restent sans récompense).

=> Ingratitude alors que toute peine mérite salaire. Rétribution vs punition.

  • Mari: 1759 - "Natao anadahy hiankinana, kanjo misikidy ho vady", (On le considérait comme un frère sur lequel on s'appuie, et le voilà qui consulte l'oracle pour devenir mari).

=> Trahison due à l'appât du gain.

1826 - "Fara-vady anadahy", (Le dernier mari (d'une femme), c'est son frère).

=> Visage ultime de la fidélité; celle qu'on aura du mal à renier.

  • Belle-mère: 1871 - "Ny renikely mandoza: samy zanany ihany ka iangarany" (La belle-mère cruelle: elle traite ses enfants avec partialité, bien qu'ils soient tous siens).

=> Partialité injustifiée ≠ traitement différencié.

  • Conjoints: 1799 - "Mitranga matetika hoatra ny fifandiran'ny mpivady", (Qui se produit souvent, comme les querelles (disputes) entre époux.

=> Permanence des conflits (mini ou grands) au quotidien (même si on a un statut égal, les rôles ne sont pas toujours identiques).

  • Gendre: voir supra 1852 et 1853. => Sens du discernement des rôles attendus.
  • Etranger: 1396 - "Aza manao Vazaha fito an-trano", (Ne faites pas comme sept Européens habitant la même maison. Chacun veut commander, personne ne veut obéir, c'est la cour du roi Pétaud).

=> Bataille de leadership au quotidien.

1395 - "Aza manao Vazaha mody miady", (Ne faites pas comme des Européens faisant semblant de se battre. Car au fond, ils s'entendent).

=> Hypocrisie. Personne ne peut prétendre connaître réellement l'Autre.

Dès ce premier exemple, une axiologie  propre au relationnel prend forme et se précise. On sent, même intuitivement qu'elle gouverne aussi les relations dans les organisations. Il s'agit des mêmes acteurs sociaux se trouvant dans des situations différentes.

EXEMPLE II: REPRÉSENTATIONS DE L'AUTRE DANS LA HIÉRARCHIE SOCIALE

En se référant aux possibles des statuts et rôles, la société malgache de l'époque du corpus est formée de deux grandes classes en concurrence selon les notions répertoriées:

- La classe des nobles:[ Souverains (11) - Grands (06) - Notables (02) - Chef (02) ]; les trois derniers rangs n'étant pas des rangs nobiliaires à proprement parler mais seulement des démembrements de l'autorité des Nobles (14);

- La classe de non nobles: [ Hova(s) (13) - Esclaves (45) - Faibles (03) ].

Voici quelques échantillons de proverbes nous permettant d'avoir une perception de ces représentations statutaires de l'Autre dans la hiérarchie sociale.

  • Nobles: 1417 - "Ny Andriandahy malahelo tsy mahaleo ny Hovalahy manana", (Un noble qui ne possède rien est inférieur à un Hova riche).

=> Il y a des attributs qui légitiment le statut.

628 - "Ny Andriandahy no manao didy fisaka, koa ny Hovalahy no manantoana tsy voky", (Le maître (litt. le noble) fait des tranches minces, et son serviteur (litt. le Hova - le bourgeois) qui le sert ne mange pas à sa faim).

=> Chaque statut doit recevoir le respect (honneur ou rétribution) qui lui est dû.

  • Souverains: 1399 - "Ny mpanjaka toy ny lanitra ka tsy azo refesina, ary toy ny masoandro ka tsy azo zehena (na tohaina)", (Le souverain est comme le ciel et on ne peut le limiter, il est  comme le soleil et on ne peut le mesurer (ou: on ne peut s'y opposer).

=> L'autorité due au statut ne doit souffrir d'aucune contestation.

1411 - "Tanin'andriana tian-konenana, ka satan'andriana tsy harahina", (Vouloir demeurer sur les terres du souverain, mais ne pas vouloir suivre ses lois).

=> Respect des normes de la culture d'entreprise.

  • Grands: 761 - "Ny be no avy, ny kely no mialoha làlana", (Si (on sait que) les grands arrivent, c'est que les petits précèdent. Dans un cortège ce sont les gens de rang inférieur qui viennent d'abord).

=> Respect du protocole et de la préséance.

1386: "Ny lehibe no manaiky, ny henatra; ny kely no manaiky, ny tahotra", ( Les grands cèdent à la honte, et les petits à la peur).

=> Respect de son propre rang.

  • Chef: 650 - "Tia kely, tahaka ny amboninjato malahelo", (Qui aime les petits profits, comme le chef-de-cent pauvre. Ce fonctionnaire, comme bien d'autres, du reste, n'était pas payé sous l'ancien gouvernement malgache; il était donc obligé de vivre plus ou moins sur ses administrés.)

=> Eviter de faire de votre autorité un instrument de profit.

1334 - "Kabary misy hena ratsy, ka izay mahery vava ihany no amboninjato", (Une assemblée où il y a de la "mauvaise viande": celui qui y parle le plus fort devient chef-de-cent. "Mauvaise viande" = viande que l'on distribue à l'occasion des funérailles; celui qui prend l'initiative de parler aux gens devient l'objet de la considération générale, et on lui donne la meilleure part).

=> Autre visage de la bataille de leadership.

  • Hova(s): 1425 - "Hovalahy diso rasa, ka ny famaky no ampangotrahina", (Un Hova ayant manqué la distribution de viande (à l'occasion des funérailles) il fait cuire la hache (ayant servi à découper la viande).

=> Savoir respecter les obligations relatives à son rang sous peine d'en être puni.

1579 - "Mangataka arahaba toa zaza-hova", (Implorer une salutation, comme un "enfant-hova" , un homme déchu de son titre, devenu esclave pour dettes).

=> Eviter les revendications illégitimes.

  • Esclaves: 1541 - "Manambitamby lava, toy ny manana andevo tokana", ( Cajoler constamment, comme le propriétaire d'un seul et unique esclave).

=> Obligation quelquefois de soigner la qualité relationnelle.

1578 - "Hovalahy mibaby andriana, ka misolo ny entan'ny Manendy", (Un Hova portant un noble sur son dos: il fait letravail d'un Manendy. Manendy = caste de serfs royaux).

=> Respect de la distribution des rôles selon les statuts.

  • Faibles: 1106 - "Fanafodin'ny mahery, mivalo; fanafodin'ny osa, mifona", (Le remède des forts  - quand ils son en faute - , c'est de demander grâce; le remède des faibles, c'est de demander pardon).

=> Reconnaissance de la clémence de l'autorité souveraine.

En  somme, les relations des acteurs dans la hiérarchie sociale établie sont le siège de valeurs reconnues: respect des attributs relatifs aux différents statuts et rôles, reconnaissance des prérogatives rattachées à l'autorité que confèrent ces statuts et rôles, respect mutuel des obligations de chacun et de la rétribution y afférente,  le tout sous peine de punition. Ces valeurs par lesquelles se définit le Malgache, se retrouvent dans leur intégralité dans les organisations. Il appartient au manager de les exploiter à bon escient.

EXEMPLE III: DÉFINITION DE L'AUTRE DANS LES STIGMATES

Goffman (1975) affirme que le point commun de toutes les formes de stigmates est de "marquer une différence et (d') assigner une place:

  • une différence entre ceux qui se disent "normaux" et [...] ceux qui ne sont pas tout à fait des hommes,
  • une place dans le jeu qui [...] permet aux uns de se sentir à bon compte supérieurs [...] et donne aux autres [...] l'espoir [...] que peut-être un jour, ils passeront de l'autre côté de la barrière". En s'intéressant aux stigmates, les proverbes révèlent des visages de l'Autre qu'est le Malgache; des visages qui ont évolué entretemps tout en gardant des traces anciennes si on s'en tient aux considérations sociales de la femme stérile. Voici l'ensemble à interroger: [ Lépreux (36) - chauve (06) - chassieux (07) - loucheur (01) - muet (02) - édenté (05)- boîteux (03) - sourd (02) - aveugle (07) - avare (05) - femme stérile (04) ].

De l'interrogation de l'échantillon vont émerger certaines catégories caractérisant un stigmatisé.

  • Lépreux: 2017 - "Boka mijinja vary,ka mamorovoro ny efa vita", (Un léppreux moissonnant le riz: il ne fiat que mettre en désordre ce qui était bien rangé (les poignées ou les brassées).

=> Performance douteuse car capacité réduite.

2030 - "Ny boka indray no mahantra: velona, tsy iray trano; maty tsy iray fasana", (Que les lépreux sont donc malheureux: vivants, ils ne partagent pas la maison (dela famille); morts, ils ne partagent pas le tombeau!).

=> Punition par l'exclusion, le bannissement.

  • Chauve: 2042 - "Manana amby tsy ampy, hoatra ny sola vaohina", (Avoir trop et pourtant n'avoir pas assez, comme un chauve avec des favoris).

=> Punition pour avoir dérogé à la règle. La calvitie est un fait de la nature (destin), involontaire,  tandis que porter des favoris est un choix de la personne.

  • Chassieux: 2044 - "Didimaso miantsena, ka manome sakafo ny lalitra", (Un chassieux s'en allant au marché, il donne à manger aux mouches).

=> Punition: il attire la malédiction.

  • Loucheur: 2051 - "Njola mangala-katsaka: mody tsy mijery, kanjo mitily ny main-dambana", (Un loucheur volant du maïs: il paraît ne pas regarder, et pourtant il cherche les épis bien mûrs)

=> Difficulté de faire confiance.

  • Muet: 2056 - "Ala-faditr'ilay moana, ka ao am-po no manisaisa", (Les exorcismes d'un muet: c'est dans son coeur qu'il les prononce).

=> Manque de visibilité de la performance.

  • Edenté: 2057 - "Aza mihambom-po banga nify, ka tsy mitondra miso mandeha", (S'il vous manque des dents, que l'amour-propre ne vous empêche pas d'emporter un couteau en voyage).

=>  Peu fiable car manque de prévoyance.

  • Boiteux: 2063 - "Bingo manao matso, ka misalovana ny anjaran'ny sasany", (Un bancal voulant passer une revue ne fait qu'embarrasser les autres).

=> Facteur de blocage.

  • Sourd: 2065 - "Ahoana izany? hoy Ramarenina, kanjo tsy mandre izy", ("Qu'en dites-vous?", dit le sourd, et pourtant il n'a rien entendu).

=> Manque de fiabilité.

  • Aveugle: "Jamba am-pototry ny jiro, ka maizina anilan'ny mazava", (Un aveugle tout près d'une lampe: il est dans les ténèbres tout près de la lumière).

=> Rater la solution. Inefficacité.

  • Avare:605 - "Ny mahihitra no lany be", (Ce sont les avares qui, en fin de compte, dépensent beaucoup).

=> Mauvais stratège.

En somme, nous avons la certitude que le motif de la stigmatisation est un trait corporel visible de la personne sauf pour des cas rares tels l'avarice et la stérilité chez la femme. Ces stigmates entraînent tout simplement l'exclusion ayant valeur de punition. Nous retrouvons sans surprise le jeu classique de la récompense/punition sauf que les motifs sont typiquement malgaches: en quoi la calvitie ou le fait d'être bancal est-il un motif d'exclusion sociale? Ces considérations sur l'Autre établies sur la base des stigmates soulèvent des questions d'actualité; nous pensons entre autres aux préoccupations des organisations internationales telle l'ONU sur la femme et la parité, sur le travail des enfants ou sur l'accessibilité pour les handicapés; on a beau créer des associations mais, sans exagérer, le Malgache s'en soucie fort peu.

REMARQUES CONCLUSIVES

Que reste-t-il des six étapes de la démarche qualitative que nous avons voulu radicaliser? Et puis, que pouvons-nous retenir de l'étude du Malgache, cet Autre, à travers les proverbes?

  • La mise en relation et l'intégration nous ont permis de constituer des systèmes de notions en nous fondant sur une combinaison du quantitatif avec le qualitatif. Trois systèmes ont pu être construits: le Malgache à travers le social-relationnel, le Malgache à travers certaines émotions et le Malgache à travers certains faits sociaux. Une deuxième mise en relation a donné trois exemples de champs à interroger pour dégager des caractéristiques de différenciation: représentations de l'Autre dans la structure familiale, représentations de l'Autre dans la hiérarchie sociale et une définition de l'Autre dans les stigmates. Ainsi, nous avons pu voir des visages  du Malgache  vs Etranger,  l'Autre (celui qui n'est pas de la famille) pour le Malgache et l'Autre (Le Malgache) pour l'Etranger (qui n'est pas Malgache).
  • La modélisation et la théorisation aboutissent à la construction d'un système axiologique qui n'atteint pas nécessairement l'exhaustivité mais qui gouverne le comportement du Malgache et dont il faudrait tenir compte dans le management organisationnel. Cette axiologie est dominée par le sens du devoir de loyauté, de fidélité, du respect des normes et d'autrui, de l'engagement dans la promesse, du discernement du Bien et du Mal et du devoir de reconnaissance. En somme, des valeurs classiques mais fondées sur un sens aigu de la famille: la pratique du népotisme, monnaie courante aujourd'hui, génère un autre phénomène, la corruption.

Ce travail, par ses limites, ouvre un champ d'étude qui ne manque pas d'intérêt. La volonté de garder le corpus tel quel donne quelquefois de l'opacité à la signification: la traduction du malgache au français réalisée par un Français laisse de doute sur la maîtrise de la langue source par l'auteur. Cet aspect laisse supposer qu'il a eu avec les autochtones de longs entretiens d'une valeur inestimable pour la démarche qualitative. L'échantillonnage des proverbes que nous avons effectué arbitrairement ne peut être que réducteur; une perspective diachronique de cet aspect permettrait certainement d'affiner des stéréotypes[6] dont la connaissance enrichirait le management en contexte malgache. La voie est donc ouverte.

BIBLIOGRAPHIE

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[1] Nous appelons désormais "corpus" la totalité des 2318 proverbes contenus dans le recueil , sans les 100 autres, d'origine Betsimisaraka, une des 18 ethnies composant la nation malgache selon les livres d'histoire.

[2] En remplacement de Hova qui désigne plutôt une caste

[3] Antananarivo Annual, une périodique de la fin du XIXème siècle et de la période coloniale (1896-1960).

[4] NB. La traduction est celle donnée dans le recueil, il en est de même des explications dans les parenthèses.

[5] Nous préférons rappeler autant que possible le nombre d'occurrences des notions afin d'articuler, même intuitivement la  force des liens entre elles.

[6] Nous pensons précisément à des modes de raisonnement propres à ce peuple, enfouis dans les proverbes.


Auteurs

Jean-Jules HARIJAONA
STICOM
Université d'Antananarivo 
 
Élisa RAFITOSON
STICOM
Université d'Antananarivo
 
Mihaja RANDRIANJA
STICOM
Université d'Antananarivo

Citer cet article

Harijaona J-J., Rafitoson É. et Randrianja M. (2016). Comprendre l'altérité à travers un corpus spécifique. Actes de la 8ème édition du COSSI "L’information, la communication et les organisations, au défi de l’altérité", 15-17 juin 2016 - LERASS-Céric, Université Paul-Valéry, Montpellier, France.

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