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Les recherches sur la BD: un défi aux altérités multiples? Comment connaître l’autre pour une démarche durable

Djebrine Yahiaoui

Résumé : La recherche universitaire sur la bande dessinée existe depuis les années 70, mais il n’existe pas une information scientifique organisée ( nettement démarquée des productions professionnels et amateurs) sur la Bande Dessinée qui soit facilement repérable, car elle est confrontée à des problèmes majeurs relevant de l’altérité. La BD se définit dans un usage de «l’altérité du dedans» dans des distinctions incessantes entre ses constituants (texte et image, narration et figuration, art et industrie)  et une altérité du dehors qui voie les recherches se disperser entre des disciplines nombreuses abordant la BD sous ses faces multiples .Le chercheur doit comprendre qu’il peut s’enrichir par la connaissances des autres approches disciplinaires, pour se documenter comme pour publier. Pour cela  un outil info-communicationnel comme une plate-forme pluridisciplinaire permettra de développer l’accès aux ressources dans un esprit interdisciplinaire. 
Mots-clés : Bande dessinée, interdisciplinarité, altérité disciplinaire, recherche universitaire, information scientifique.  

 

INTRODUCTION

La recherche scientifique a besoin de recherches documentaires qui font partie de l’information scientifique. Mais cette information n’est pas égale partout, elle varie selon les domaines étudiés: lorsque les champs sont marginaux, brouillés, parfois méprisés, la simple documentation s’affronte à des problèmes de frontières, d’identités et donc d’altérités à plusieurs niveaux. La détermination de la valeur scientifique des auteurs, du support, du sujet et des propos pose problème lorsqu’on entre dans une pluridisciplinarité rendue obligatoire par la fréquentation d’un même champ par des disciplines différentes.

Il en est ainsi pour les recherches sur la Bande Dessinée, domaine jugé parfois marginal mais appelé à se développer:

La Bande dessinée est l’objet de recherches universitaires depuis les années 60, moment où l’on avance l’idée qu’elle pourrait être un art (Lacassin), qu’elle pourrait être éducative (Roux, 1970)  et que sa combinaison texte/image en fait un sujet intéressant pour les sémiologues (Fresnault-Deruelle, 1970). S’ensuivaient les premiers cours sur la BD (Lacassin[1]), les premières thèses (Fresnault Deruelle), les premiers numéros de revue (Communications n°24).

L’invention de la notion de  9e art  (Lacassin) a nécessité des instances de monstration et de légitimation[2],telles que le Celeg, Centre d'études des littératures d'expression graphique créé en 1964  (avec les universitaires Lacassin, Couperie, Sullerot, Edgar Morin, Umberto Eco et de grandes figures du cinéma, Resnais, Robbe Grillet, Chris Marker, Alejandro Jodorowski, Fellini, Delphine Seyrig) dont les travaux sont diffusés dans Giff-Wiff, première revue francophone d'étude de la bande dessinée, et qui organisa le premier festival international de bande dessinée à Bordighera en Italie en 1965 , et son concurrent ( dissident), la Socerlid, éditant la revue Phénix à partir de 1966.

Mais pour ceux qui se situaient dans un contexte prioritairement universitaire, leurs nombreuses études étaient dispersées dans des revues et des colloques très divers, l’occasion primant sur la spécificité disciplinaire.

Pendant une vingtaine d’années elle a donné lieu à de nombreuses études très diverses dans leurs champs et par les disciplines interpellées. Après un recul, lié sans doute à la concurrence de la nouveauté qu’ont représenté la vidéo (Chante, 1990) puis l’ordinateur et à des réorientations  de thématiques (Fresnault Deruelle vers l’image de publicité et de propagande l’image manipulée, J.B. Renard vers les représentations des rumeurs) elle redevient un sujet d’études assez fréquent, mais peut être pas suffisamment si l’on en croit E.Dacheux: « la BD  justifie que l’ensemble des chercheurs en sciences humaines et sociales se penchent beaucoup plus qu’ils ne le font sur ce qui est à la fois un art, un média et un processus de communication» (2009).

Les causes de ce phénomène sont à chercher dans des problèmes d’altérité. Nous comptons  montrer que les représentations et les usages en cours dans la BD elle-même, dans ses types d’analyse, dans les disciplines qui s’y intéressent, reposent sur une perception d’altérités jugées rédhibitoires qui gênent la création d’une information scientifique sur la BD qui soit susceptible de constituer un patrimoine au sens d’utilisable pour un développement futur. Et nous ferons état du projet d’un dispositif destiné à pallier à ce manque de circulation sur lequel nous travaillons.

Les altérités en jeu :

1. CELLES  INHERENTES A LA  BD

L’altérité semble constitutive de la BD qui a beaucoup de mal à se définir. Texte et image, narration et figuration (Couperie et Moliterni, 1967), art (Sterckx et Bernière, 2002,  Zurredu, 1982) et industrie[3] (Berthou, 2010), placée dans les bibliothèques et/ou les musées comme le Musée Tintin à Louvain la Neuve (Lits, 2009); elle est au moins duelle, le plus souvent «poly» voire inter[4] , posant sans cesse  le problème de la frontière, limite ou lieu médiateur (Chante ,2010 b)

Elle vit ainsi avec des inquiétudes sur ses marges, se demandant où commence l’autre, et hésite sur les limites existantes entre elle et le dessin d’humour (Cabu, Geluck) , le photoroman (Teulé), le récit illustré (Tardi) ou le roman graphique (Eisner). On peut d’ailleurs noter que la bande dessinée est difficilement placée dans les classifications (Dewey, CDU), et les thésaurus (Mobis).

Elle utilise des supports différents (presse quotidienne, hebdomadaire, mensuel, albums, livres) qui ont des identités parfois contraires. Elle concerne des publics différents  (BD  pour enfants et  BD adulte), des projets différents (BD ludique ou pédagogique); elle se répartit entre des écoles différentes. Il est donc difficile de cerner l’identité de cet ensemble, et c’est  dans un usage de «l’altérité du dedans», dans la distinction entre éléments constitutifs qui conduit à des définitions finalement très vagues selon A Chante pour qui la définition analytique de la BD serait « un concept "X" paramètres (de l'ordre de la dizaine : texte, bulle, récitatif, espace intericonique, case, dessin, idéogrammes, onomatopées, récit, support papier...), dont certains paramètres peuvent être supprimés si les autres sont présents»(Chante, 2010 a, p 213) ce qui pourrait conduire à «une narration en images, dessinées dans leur grande majorité, renforcée  généralement par des textes représentant des commentaires et des dialogues; ces derniers essentiellement contenus dans des bulles, intégrées dans les images, elles-mêmes le plus souvent inscrites dans des cases séparées habituellement par un espace intericonique, imprimées et diffusées sur support papier ».Mais comme cela produit une structure dotée de qualités inconnues au niveau des composants ou individu, A Chante préfère une définition systémique: «Moyen d’expression, de communication et parfois d’information présentant des unités «graphiées» combinant  graphie et graphique  ( représentant des espaces, spatial, sonore, communicationnel et mental) qui fonctionnent en interaction, dans un cadre normé de planches fractionnées en unités graphiques en interrelations sur un plan narratif ( il y a récit) et sur un plan figuratif ( répétition de personnages, effets d’évolution de la vision,  lignes de force diversement associées sur le plan spatial) dans un ordre  indiqué ou suggéré , reproduit sur du papier par l’industrie de l’édition  en  associant ouvertement l’espace diégétique et l’espace extra diégétique»(Chante, 2010 a, p 221). 

2. ALTERITE LIEES AU STATUT ET AU CONTEXTE DES CHERCHEURS

La recherche sur la BD a historiquement été d’abord affaire d’amateurs, au sens noble («qui aime»). Le festival d’Angoulême a réuni des collectionneurs, des lecteurs passionnés, des enseignants du secondaire attirés par une image maniable intéressant les enfants et des universitaires, dans une rencontre avec des éditeurs et des auteurs alors très accessibles. La démarche était intéressante, car les différents mondes se côtoyaient, se rencontraient sans se confondre ni s’affronter. Des échanges étaient possibles entre universitaires et professionnels de la BD, universitaires et critiques, universitaires et les professeurs du secondaire. D’après des habitués d’Angoulême  que j’ai interrogé la situation a changé par la suite.

On peut avancer deux raisons à cela. Le festival d’Angoulême constituait un lieu de rencontre, à cause au début d’intérêts partagés (les auteurs et les éditeurs avaient besoin d’une caution intellectuelle pour toucher de nouveaux publics, les universitaires cherchaient des contacts directs avec les auteurs et la possibilité de publier), facilitant les contacts et les aventures. L’altérité mal supportée était du coté des limites de la culture: ceux qui effectuaient des recherches sur la BD ont  eu des problèmes d’appartenance non reconnue au monde culturel, provoquant cette affirmation «Si les tenants de la culture cultivée nous méprisent nous ne les méprisons pas puisque nous sommes aussi des leurs» (Sullerot, 1965). Dans des évolutions croisées, les études de la BD ont été de plus en plus acceptées dans le monde scientifique, alors  qu’elles s’éloignaient de la dimension grand public. Les instances de légitimation (le Celeg, Phénix, les cahiers de la Bande Dessinée, ont vite été  jugées complexes, ne touchant qu’un public élitiste et les éditeurs professionnels de la BD qui étaient souvent aussi éditeurs des documents d’analyse et de critique ont abandonné leur soutien à un domaine trop peu commercial (ainsi les éditions Glénat).

D’autre part, dans les années 70/80 la recherche était peu normée. Il n’y avait pas de normes imposées par une agence d’évaluation définissant les publications reconnues comme scientifiques. Désormais les interventions dans un cadre non universitaire n’apportant plus une valorisation du CV dans le projet d’une carrière universitaire, les chercheurs, ceux ci s’insèrent  nécessairement plus dans leur discipline qui est «un instrument de contrôle social dont relève la régulation idéologique des activités scientifiques» (Leclerc, 1989). 

3. ALTERITES DISCIPLINAIRES

La BD touche au livre (dépôt légal, éditeur) et à la presse ; décrit les mêmes thèmes… Donc à Littérature ; elle témoigne de son temps, de la société de son temps, de la façon dont on la distrait ce qui intéresse la sociologie. Elle décrit des représentations et façon dont son temps raconte les événements historiques et donc touche à Histoire. La BD utilise un langage  et concerne la sémiologie est un art graphique donc intéresse les Arts Plastiques  et entretient des rapports avec les arts du spectacle car elle est narration. Production marchande, elle s’insère dans des problèmes économiques et juridiques.

Elle peut décrire tous les éléments du monde et peut donc à l’occasion intéresser tous les chercheurs: Médecins, dentistes, astronomes, physiciens, chimistes, banquiers, géographes, œnologues…  y trouvent des représentation, souvent stéréotypées, à étudier et des moyens de diffusion par la vulgarisation…

On peut aussi y appliquer des approches spécifiques (historiques, sociologiques, psychanalytiques, communicationnelles. On y trouve donc « une multiplicité des méthodologies, des problématiques, des approches théoriques...» ( Alexandre Serres).

Les travaux universitaires n’ont pu se développer que dans des cadres disciplinaires, fort nombreux au vu des facettes diverses que présente  la Bande Dessinée.

Mais le chercheur se retrouve devant un problème complexe : d’une part il doit chercher sa documentation dans des revues et actes de colloque de disciplines  très diverses, dont une analyse systématique prend du temps, et qu’il n’a peut être même pas envisagé (qui sait que de nombreuses thèses sur la BD sont soutenues en odontologie?) et il risque d’ignorer des pans de recherche importants. D’autre part il va avoir du mal à trouver où il peut être publié. S’il trouve des supports de publication en accord avec son thème, relevant de disciplines «extérieures», il risque d’être perçu comme marginal dans sa propre discipline. Du coup il aura tendance à opérationnaliser ses productions en publiant, s’il les trouve, dans des revues reconnues dans sa discipline, ce qui accroitra l’effet de dispersion pour les chercheurs d’autres disciplines, qui auront des difficultés pour le retrouver.

4. ALTERITE DU TEMPS

Notre projet se trouve complexifié par la volonté de remonter aux origines, certes peu lointaines mais qui remontent à une époque pré numérique. S’il est assez facile d’envisager un portail permettant d’accéder aux articles  récents, il n’est pas certain de  pouvoir retrouver des références anciennes (en particulier un accès au texte) qui ne sont pas nécessairement dépassées. Se pose, plus important, le problème des comportements des chercheurs. Les démarches de précision rigoriste imposées par les institutions n’existaient pas il y a 50 ans. Un chercheur ne considérait pas son titre comme un ensemble de mots clés faisant référence regroupés dans son «équation de recherche), mais comme un effet littéraire devant créer de l’intérêt, de la curiosité auprès de ses lecteurs. Nous donnerons comme exemple le titre d’un article de Claude Brunon, alors MCF en Littérature comparée à l’Université Paul Valéry «Sens de l’image et image du sens» (1985) qui joue sur les deux possibles du mot sens: signification et direction et sur une double relation. Il est peu probable qu’il soit adapté aux tendances modernes, d’autant qu’il ne mentionne pas qu’il parle de BD. On peut espérer que toutes les thèses sur la BD portaient cette indication dans leur titre, mais pas au niveau des articles. Doit on alors voir disparaître toute une production en lui reprochant de ne pas suivre des normes  qui n’existaient pas? Ce serait a-scientifique, mais c’est ce qui se passe actuellement. Des spécialistes de la BD  estiment que l’on ignore l’essentiel de la production des années 60-80, pourtant fort riche, ce qui coupe la recherche de ses racines. Il faudrait mener un travail précis sur les pratiques sur le modèle de  ce qui est exposé par Rogeret au sujet des bibliographies en histoire:«quelles sont vraiment les pratiques des chercheurs et leur fréquentation des bibliographies? Les anciens connaissent leur domaine et utilisent le «collège invisible» ou ont recours aux notes de bas de page. Mais les statistiques de consultation des banques de données de la BnF traduisent un faible recours au support informatique » (Rogeret, 2006).

5. LA RECHERCHE,UNE PRATIQUE IDENTITAIRE DE LA SCIENCES  

La qualité d'un travail de recherche et basé essentiellement sur des ressources fiables et pertinentes qui apportent une information scientifique et technique utile selon J. Meyriat, rappellent C. Gardiès et I. Fabre (2009). «L’information scientifique et technique (IST) est indispensable au travail des chercheurs, plus particulièrement à la construction de leur communication scientifique. On peut ainsi dire que le travail bibliographique précède le travail scientifique, comme l’affirme Solla Price dès 1963: «Chaque article repose sur la fondation de papiers antérieurs, puis il sert à son tour de point de départ, entre autres, pour l’article suivant. Cette maçonnerie savante est illustrée par la citation de références» (De Solla Price, 1972).

J. Meyriat précise que l’information scientifique est un processus complexe qui vient ordonner les différentes strates de la communication scientifique par le conditionnement, le stockage, le répertoriage, la livraison et la consommation de l’information (Meyriat, 2006). Cette information, aujourd’hui de plus en plus accessible sur support numérique, est peu traitée par les professionnels de l’information qui ont tendance à gérer prioritairement des documents physiquement présents dans leur système d’information (Gardiès et al., 2007).

 Il faut donc distinguer:

  • les sources, le corpus, qui fournissent l’information au sens de matériau de base, proche de la donnée.
  • les ressources qui apportent une information scientifique, des éléments traités, vérifiés, argumentés, «briques de connaissance» qui vont être réutilisées (Moles, 1973)

Ce sont ces ressources, la capacité à trouver et à présenter ces ressources qui déterminent la rigueur nécessaire (au niveau formel, dans la normalisation de leur présentation, et dans le fond, car les références mobilisées induisent la méthodologie et les choix épistémiques) pour prétendre au qualificatif de scientifique.

Cette information scientifique sert  donc en amont  à  construire sa pensée et ses réflexions de façon différente selon les moments de la recherche. Il y a loin en effet entre , selon la typologie présentée par Le Crosnier (1991),«le vagabondage qui est une recherche d'information sans objectif défini et qui consiste en un cheminement non structuré parmi les éléments d'information» qui peut correspondre à l’errance initiale,«le butinage où l'utilisateur poursuit un chemin jusqu'à la satisfaction de son besoin d'information», «l'exploration qui permet de couvrir toutes les perspectives», «le balayage qui permet de couvrir un thème sans descendre dans les détails» et «la requête qui correspond à un but précis et bien défini» et viendra en phase terminale.

Cette information scientifique est complétée par la communication scientifique. Comme le souligne Le Crosnier, «la communication de la science s’articule entre la confrontation dans l’espace du débat entre chercheurs et la publication des résultats des recherches» (1997). Les résultats scientifiques sont soumis à une diffusion qui induit des interactions fortes entre pairs, à la fois producteurs et utilisateurs de l’IST, «la communication scientifique appartient au monde étroit de la recherche produite par lui, elle lui est réservée. Auteur et lecteur se confondent» (Couzinet, 2008a).Il est particulièrement important d’informer de la qualité du travail effectué, pour franchir le cap de la sélection ou de la soutenance, pour pouvoir produire un texte repérable et quantifiable  et pouvoir informer la communauté des avancées faites dans le cadre de «l’activité que déploie chaque chercheur pour mettre en forme ses travaux» (Lamizet et al, 1997).

Ainsi, la communication scientifique est une « expression qui désigne à la fois la transmission entre chercheurs des connaissances produites et des informations produites au cours des activités de recherche… et l’activité que déploie chaque chercheur pour mettre en forme ses travaux, les faire connaître à ses pairs» (Lamizet et al., 1997).

6. L’ALTERITE DANS LA RECHERCHE BD

Le problème  rencontré par les chercheurs est qu’il est difficile de rester  confiné dans sa discipline dans un domaine comme la bande dessinée

La BD est  d’abord un sujet d’études pluridisciplinaires au sens de Charaudeau : «la pluridisciplinarité est…une addition de disciplines, sans véritable interaction entre elles»,ce qui fait que chaque discipline garde son autonomie ne réinterroge pas ses présupposés au regard de l’autre discipline, et ne fait qu’apporter son propre éclairage sur un objet d’étude lui-même analysé par d’autres disciplines » .C’est ainsi que l’on retrouve des numéros de revues ou des colloques regroupant des chercheurs de plusieurs disciplines traitant du même thème ( la femme, le sport, les immigrants…) chacun gardant ses méthodes .C’est déjà un moyen pour sortir de l’atomisation et de la dispersion des articles dans des revues spécialisées.

A un deuxième niveau, le chercheur ressent le besoin de faire progresser ses travaux «par des analyses réalisées dans une autre discipline à propos d’un même objet d’étude, soit de prolonger les analyses fournies dans le cadre d’une discipline par le recours à une autre.» (Charaudeau, 2010). Chaque discipline apporte ses outils d’analyse, et ses résultats  mais dans une collaboration étroite, cherchant à aboutir à une vue d’ensemble Cette pluridisciplinarité, qui n’est plus une simple addition de disciplines est appelée par Charaudeau «interdisciplinarité». On peut penser qu’elle est à la base de la recherche sur la bande dessinée qui est née dans les années 60, à l’époque justement d’une tendance marquée de la science à une interdisciplinarité «brouillonne» avec Claude Lévi-Strauss qui, selon Charaudeau (2010), «invitait au nom de la méthode du bricolage, à établir des connexions entre l’anthropologie, la linguistique, la littérature, l’art, la psychologie, le droit, la religion, etc». Mais elle est difficile à maintenir

Le problème essentiel  de la BD est que son étude se mène dans de nombreuses disciplines qui s’ignorent le plus souvent. Certes les chercheurs peuvent se rencontrer au hasard des colloques, ou dans des numéros spéciaux de revues consacrés à la BD[5] mais une systématisation est difficile: encore en 2009 on avançait qu’«il n’existe pas à ce jour, contrairement à une idée répandue mais fausse, de communauté de théoriciens ayant statut d’enseignants-chercheurs et dont le domaine de recherche principal est la bande dessinée» (Morgan cité par Dacheux2009). Depuis les efforts de la revue en ligne Comicalités. Études de culture graphique qui «entend interroger la spécificité ainsi que l'évolution des modes d’expression, de production et de réception de la bande dessinée, de l'illustration, de la caricature, du dessin animé» ou en Belgique d’ ACME, groupe de recherche en bande dessinée basé à l’Université de Liège, qui a «pour but de participer au développement du discours scientifique sur la bande dessinée sans parti pris» cherchent à pallier à cette faiblesse[6].

Notre démarche se place au niveau de l’interdisciplinarité: permettre à des chercheurs désireux de faire carrière dans leur discipline de trouver  des informations répondant aux demandes universitaires garantes de scientificité et qualifiantes pour les chercheurs. (donc en privilégiant cette identité chercheur universitaire à celle de chercheur sur la BD), et comment communiquer ses découvertes sur le même registre. Elle se situe dans le domaine  la recherche d’Information scientifique appliquée au champ BD étudiant les systèmes d’interaction entre des utilisateurs humains et des corpus de documents   (Chiaramella, Muhlem, 2007).

7. VERS UN DISPOSITIF

Il s’agit de construire un dispositif censé permettre à l'utilisateur de trouver de manière pertinente et efficace les données dont il a besoin (Staii,2002) et permettre les échanges entre les acteurs. Ce travail d’étude dont l'objectif est de «pouvoir offrir sur tout ordre de fait et de connaissance des informations universelles quant à leur objet, sûres et vraies, complètes, rapides, à jour, faciles à obtenir, réunies d’avance et prêtes à être communiquées, mises à la disposition du plus grand nombre (Pirolli,2010).

Ce faisant nous nous plaçons aussi dans le champ des recherches en médiation en mettant en place des interfaces qui accompagnent l'usager et facilitent les usages (Liquète,…2010). Ce dispositif de médiation est un porteur d'informations 'dormantes' d'une valeur universitaire transformables en connaissances (Couzinet,2011), c'est a dire qui sera alimenté par une information scientifique universitaire. Qui permettre avec une méthodologie de recherche, de faciliter l’accès à cette information scientifique pour les chercheurs issus de disciplines diverses, pour trouver rapidement une information pertinente et répondant aux normes pour un travail de recherche dans un champ pluridisciplinaire .

 Notre travail vise donc

  • à évaluer la pertinence de la démarche, donc les besoins, ce qui suppose une consultation des chercheurs, pour analyser leurs pratiques, leurs perceptions, leurs besoins, les limites éventuelles de leur perception de ces besoins.
  • à définir les chercheurs, leur niveau de spécialisation ( recherche orientée «discipline»ou «champ BD», leur niveau de « professionnalisation ( en tant que chercheurs universitaires) 
  • à définir les supports dont la combinaison donne des situations très variées, ce qui met parfois en cause une mesure quantitative simpliste: un chercheur répondant à tous les critères de l’universitaire peut publier dans des supports non universitaires, un non-universitaire être présent dans des supports universitaires, un universitaire peut publier dans des supports universitaires un texte dont la rédaction est volontairement hors norme ( un billet d’humeur par exemple).
  • à comparer la valeur des accès existants  et les écarts entre les bases de données (cairn, OpenEdition, HAL, Google Scholar, la revue Persée, Sudoc,Thèses.fr...), en utilisant  toutes les méthodes de recherche ( simple, avancée ). et en analysant les interrogations possibles. Ce travail suppose une approche critique de l'existant qui nous semble licite puisque Dobrowlski disait déjà en 1964 «la CDU (Classification décimale universelle)...présente bien des déficiences du point de vue de la logique des divisions » (1964 )
  • à envisager les moyens susceptibles de pallier au manque d'accès aux sources peu repérables, comme les communications dans les colloques disciplinaires anciens.
  • à proposer aux futurs auteurs des démarches d’élaboration des titres explicites et univoques dans le domaine de de la bande dessinée qui permettent «l’attribution d’un document à un type sans difficulté de réflexion majeure» (Zeller,2004) et soient «rentables» en terme de repérage.
CONCLUSION

Notre démarche pose le problème des attitudes à avoir face à l'altérité:

D'une part elle  reconnaît les besoins d'identité, donc de se distinguer de l'autre  à certains niveaux: nous avons choisi de n'envisager que les références de type universitaire entrant en compte dans les processus d'évaluation. Cela ne signifie pas pas que les autres références soient dépourvues d'intérêt, et même d'intérêt scientifique,mais  simplement qu'elles ne sont pas des éléments quantifiables entrant dans les normes.

D'autre part, nous avons la volonté d'offrir un accès permettant la pratique de l'interdisciplinarité par une prise de conscience de l'existence de l'Autre, de l'autre regard,de l'autre méthode, de l'autre discipline, permettant cette fois  de progresser par l'échange avec l'autre.

BIBLIOGRAPHIE

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[1]
« l faut attendre 1971 pour qu’un cours sur la bande dessinée s’ouvre à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne, donné par Francis Lacassin, et 1978 pour que Pierre Couperie ouvre le sien à l’EHESS». Baudry J.  Jeune recherche  en bande dessinée: introduction, Comicalités, 18 Janvier 2015

[2]
 Nécessaire si l’on en croit les propos d’E. Sullerot « Si les tenants de la culture cultivée nous méprisent nous ne les méprisons pas puisque nous sommes aussi des leurs » (Sullerot, 1965)

[3]
Sujet évoqué lors du colloque international La culture en projets : service et/ou industrie, d’Adorno au Web 3 ,14 et 15 novembre 2013, U P Valéry Montpellier 3

[4]
Comme l’indique l’appel d’offres du prochain colloque la bd in extenso : bande dessinée et intermédialités au prisme de la culture visuelle » Université Paul-Valéry, Montpellier 3, colloque international, 7-9 novembre 2016

[5]
 Par exemple Sociétés & représentations, n°29 2010 ,«Tardi», Sociétés n°106, 2009, «L’univers des bandes dessinée» Hermès n° 54,  «La bande dessinée: art reconnu, média méconnu»

[6]
 En visant finalement le 3e niveau de la transdisciplinarité, qui correspond à un mouvement de traversée des disciplines aboutissant à une «co-construction des savoirs qui traversent littéralement les disciplines constituées» (Charaudeau)


Auteur

Djebrine YAHIAOUI
Doctorant en Sciences de l'information et de la communication
LERASS-Céric
Université Paul-Valéry Montpellier


Citer cet article

Yahiaoui D. (2016). Les recherches sur la BD: un défi aux altérités multiples?  Comment connaître l’autre pour une démarche durable. Actes de la 8ème édition du COSSI "L’information, la communication et les organisations, au défi de l’altérité", 15-17 juin 2016 - LERASS-Céric, Université Paul-Valéry, Montpellier, France.

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