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Information, documentation : nouvelles utopies ou fin des utopies?

Alain Chante et Coleta Vaisman

Résumé : Le XXIe siècle, par ses progrès techniques transformant la société semble réaliser de nombreuses utopies. Mais l’étaient-elles vraiment, et le restent-elles ? Une conceptualisation de l’utopie semble nécessaire. Ce projet idéaliste pour un futur s’oppose au mythe, récit fictionnel du passé, mais s’appuie sur lui (bibliothèque universelle sur le mythe de la tour de Babel). Ce projet vise à bouleverser la réalité sociale, s’opposant à l’idéologie, justification d’une situation présente par une classe au pouvoir. En cela, la plupart des utopies (libérale, techniciste) se sont transformées en idéologies. Otlet présentait une utopie, car elle était à contre courant des idées de l’époque, qui s’en est moqué. L’actualisation des utopies provoque un rejet, sensible quand le projet Google a reçu un accueil plus que réservé en 2005. De même alors que le web est censé pouvoir réaliser  les utopies de l’éducation, on dénonce leur strict aspect technique, sans nouveauté, leur méconnaissance des réalités humaines. On demande maintenant un humanisme numérique, qui rendrait sa prééminence à l’humain (les livres humains de l’université de Toronto). Il s’agit là des nouvelles vraies utopies, car en opposition aux tendances générales pour un certain temps.


Mots clés :
 bibliothèque universelle, Mundaneum, MOOC, université en ligne, utopie, mythe, idéologie.

Introduction
Au cœur des préoccupations des métiers du secteur de l’Information-Documentation se trouvent l’information et son support, le document, vecteurs principaux de la « société de l’information » évoluant vers la « société de la connaissance ». Depuis la création du web et de l’hypertexte, les pratiques info-documentaires changent, innovent, mutent. Déjà le cyberespace, utopie apparue dans la littérature de science-fiction de Gibson au début des années 80, est devenu conventionnel. Les métaphores spatiales sont remplacées par les numéros de versions, comme pour les logiciels. Aujourd’hui, à l’heure où l’on s’interroge pour savoir quand aura lieu la bascule entre l’espace du web 2.0 (celui des usages) et celui du web 3.0 (celui de la sémantique), nous assistons en direct à la modification de la structure même du web accompagnée de la multiplication de discours utopistes. De plus en plus d’informations enrichissent ou polluent les documents : micro formats, tag cloud, folksonomie, hashtags, annotations, commentaires... (Guillaud, 2008). Mais le système ne fait, pour l’instant, que les visualiser. Tim Berners-Lee nous fait rêver depuis quinze ans en annonçant que « le Web sémantique va utiliser la structure pour donner du sens au contenu des pages Web, en créant un environnement où les agents logiciels en parcourant les pages pourront réaliser rapidement des tâches compliquées pour les utilisateurs » [1]. On nous parle d’utopies, mais réalisables, voire réalisées et cette immersion dans l’écosystème informationnel (Liotard, 2008).ne correspond elle pas à la fin des utopies.
 
L’avènement de l’informatique ubiquitaire et symbiotique (De Rosnay, 2009) de par ses aspects d’unification par la technologie mondialisée, nous fait penser au célèbre (en son temps) article du politologue américain Fukuyama « La Fin de l'histoire ? », dont le propos (pourtant très contextualisé avec la chute du système communiste) semble avoir gagné en actualité : « Il se peut bien que ce à quoi nous assistons, ce ne soit pas seulement la fin de la guerre froide mais la fin de l’histoire en tant que telle : le point final de l’évolution idéologique de l’humanité et l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale de gouvernement humain […] il se produira des évènements, mais c’est cet idéal qui gouvernera le monde réel à longue échéance. […] La fin de l’histoire sera une période fort triste […] tout sera remplacé par le calcul économique, la quête indéfinie des solutions techniques, les préoccupations relatives à l’environnement et la satisfaction de consommateurs sophistiqués. Dans l’ère post-historique, il n’y aura plus que l’entretien du musée de l’histoire [2] de l’humanité » (Fukuyama, 1989). Cette idée de « fin » vient aussi de ce que nous sommes dans ce règne du « trop », de la profusion, qui concerne aussi le document, typique d’une société de la consommation dont on peu craindre le suicide boulimique ( comme le prédisait le film La Grande bouffe de Marco Ferreri). Et enfin, du fait qu’il nous semble que de nombreuses utopies actuelles ne correspondent plus aux « canons », aux définitions autrefois en vigueur.
 
Dans notre démarche de recherche, nous nous interrogerons selon deux axes principaux. Nous proposons en premier une conceptualisation de l’utopie qui nous semble nécessaire. Il faut préciser le sens du terme, ses liens avec le mythe d’une part et l’idéologie de l’autre, et envisager les changements provoqués par l’évolution du concept temps. Le deuxième axe est lié à l’information-documentation. Nous utiliserons pour cela des exemples relevés par une revue de la littérature spécialisée touchant aux notions de bibliothèque universelle et d’université en ligne qui mettent toutes deux en avant la notion de transmission mise en avant par Régis Debray (Debray, 1991) en confrontant les cas aux définitions contenues dans des ouvrages plus anciens afin de permettre de dégager des évolutions.
 
1 Etymologie de l’utopie
1.1 Utopie et mythe
Le mythe est un récit (fictionnel) du passé, l’utopie un projet (idéaliste) pour un futur, mais ils ont des liens étroits. « L’utopie possède un vaste « arrière-pays » mythique que le lecteur tend à ignorer. Désireux de fonder sur l’esprit utopique une stratégie de changement social, ce dernier en retient ses aspects normatifs- le projet d’une société nouvelle- alors que l’écrivain utopique lui-même s’appuie ouvertement sur le pouvoir du mythe » (Reszler, 1980).
Le mythe, au sens d’ « une métaphore où un idéal se concrétise dans une histoire ou une représentation. » et d’une « construction de l’esprit, fruit de l’imagination, n’ayant aucun lien avec la réalité, mais qui donne confiance et incite à l’action » (par exemple, la paix…) ou « une aspiration fondamentale de l’homme », un « besoin métaphysique » (par exemple le progrès) a quelque parenté avec l’usage qui est fait de l’utopie comme rêve dynamisant, accompagné, d’ailleurs, des mêmes dangers d’erreur et d’illusion ». (Drouin Hans, 2011)
Depuis l’apparition des médias de masse, les mythes se multiplient (Bastide, 1960), d’autant plus dangereux qu’ils paraissent comme « la parole dépolitisée » de la classe bourgeoise (Barthes, 1957). Marx écrivait déjà en 1871 que « la presse quotidienne et le télégraphe fabriquent en un jour plus de mythes qu’autrefois en un siècle ». Du fait de l’accélération du temps qui caractérise notre époque, le web ne fait que prolonger et exagérer cette tendance. Quand la disparition de Facebook est déjà actée par les médias, il y a une modification « en direct » (Berners-Lee, Hendler, Ora, 2001) qui fait passer l’utopie actualisée au statut de « belle histoire » déjà mythique.
 
Si étymologiquement l’utopie est un « lieu qui n’existe pas » (Drouin Hans, 2011) l’évolution de la notion du temps (le temps est un espace nous disent les physiciens depuis 1905 et la découverte de la relativité) font que l’utopie est aussi un temps qui n’existe pas. Mais peut-il exister ? Dans ce cas il faut le confronter non plus au mythe mais à l’idéologie.
 
1.2 Idéologie et utopie
Si pour Ruyer (Ruyer, 1950), l’utopie est un « idéal absolu, détachée de l’histoire », donc du temps, et irréalisable (ou même qu’on n’envisage pas de réaliser) selon Manheim (Manheim, 1956) l’utopie « est l’attitude qui correspond au désir de préparer le futur sur la base du refus du présent », par opposition à ce qu’il désigne comme “idéologie”, ou justification théorique d’une situation présente par une classe au pouvoir. Dans cette perspective, l’utopie apparaît comme un projet, nécessaire au dynamisme d’une société. Les idéologies poursuivent un but de stabilisation de la réalité sociale et les utopies visent au contraire à la bouleverser. Il y a un écart entre l’imaginaire et le réel qui constitue une menace pour la stabilité et la permanence de ce réel .Ce qui est irréalisable, c’est ce qui est jugé ainsi par le pouvoir en place parce qu’il en à peur et le récuse .Du coup on peut s’interroger sur ce qu’on nomme utopies actuellement : la plupart ne vont pas contre, elles prolongent, renforcent, soutenues et poussées par le pouvoir en place et présentées comme la suite logique et imminente de notre réel. Il en est ainsi de l’utopie libérale, conçue au XVIIIe et transformée par les Etats Unis d’Amérique en idéologie, , transformées en idéologie triomphante d’un libéralisme économique (Fukuyama), et de l’ utopie techniciste devenue « le moteur de toute croissance, une inéluctabilité que l’on peut appeler idéologie technologique » dit Ellul qui y voit une simple « croyance en la Science orientée vers la grandeur de la Nation par simple nécessité de continuer à faire partie du peloton de tête » (Ellul). Finalement c’est la société de l’information telle qu’elle est conçue par l’Unesco qui mérite encore le titre d’utopie : en prônant le rôle des organismes internationaux, la diversité des langues et des cultures, la solidarité pour tous les rejetés, elle s’oppose à l’idéologie techniciste de Google et à l’idéologie économique des Etas Unis.
 
2. Cas de l’Information Documentation
2.1 L’utopie de la bibliothèque universelle
Si on prend universel au sens de totalisation des ouvrages, c’est une utopie irréalisable: même si on dispose des milliards de pages, il n’y aura jamais tout. C’est ce qu’expliquait J M. Jeanneney alors président de la BNF dans l’édition du 24 janvier 2005 du journal Le Monde, sous le titre « Quand Google défie l’Europe » « Il ne peut exister [...] de bibliothèque universelle, tout au plus des regards spécifiques sur l’universel. La quantité promise par Google, si impressionnante en termes absolus, ne correspond qu’à un petit pourcentage de cette immensité ».
Cabanis, en 1797, avançait le Projet d’une bibliothèque universelle, mais il ne proposait pas qu’elle contienne tous les livres, mais qu’elle permette la saisie de la totalité des savoirs pour permettre de choisir. (Car disait-il, y a trop d’ouvrages : « ...le nombre de livres menace de nous étouffer... ce qu’on gagne en étendue, on le perd en profondeur »). Cette idée reste d’actualité. Malgré des moyens techniques sans commune mesure avec la fin du XVIIIe, Jeanneney récuse ce rêve : « Dans mon esprit, il s’agit moins de rêver à une exhaustivité, toujours utopique, que d’aspirer à la plus riche, la plus intelligente, la mieux organisée la plus accessible des sélections possibles. » Mais n’est ce pas aussi une utopie ?
 
En partant de la bibliothèque d’Alexandrie, réalité qui a pris valeur de Paradis perdu, on la mise en liaison avec le mythe de la Tour de Babel (Borges, Alberto Manguel): on a alors le mythe dans sa forme classique de récit. Ce mythe a paru pouvoir se réaliser dans le projet Google exposé en 2001, les data centers de Google ou d’Amazon, ou les projets Europeana et de la BNM de l’UNESCO ne sont pas sans rappeler l’hyper livre unique et infini annoncé par Borges, contenant l’ensemble des bibliothèques. Mais ce qui aurait dû nous plonger dans l’euphorie (Mollier ,2003) a reçu alors un accueil très réservé (Jeanneney, 2005) : les mythes ne sont sans doute pas faits pour être « actualisés » selon le terme de Pierre Lévy.
 
Ce « saut » de Cabanis à Borges ne doit pas faire oublier que la bibliothèque universelle est aussi devenue une utopie avec Otlet (RBU, Mundaneum). En imaginant des appareils futuristes pour l’époque, il s’opposait bien aux idées de son temps, qui ne l’appréciait pas, correspondant à la définition de Manheim. « L’utopie est l’attitude qui correspond au désir de préparer le futur sur la base du refus du présent, ». « Elle est une parole dirigée vers le futur, une anticipation agissante (Bastide, ou Ravelet ?1960), que l’on pourrait rapprocher du virtuel de Lévy, « ce qui existe en puissance et non en acte ». Otlet la combinait avec une autre utopie, celle d’une paix universelle réalisée par la création de la Société des Nations, gage de paix pour arbitrer les conflits entre les Etats (Ghils, 2003).
 
La réalisation de cette utopie en sonne le glas au plan technique. Reste son versant humaniste, ce qu’il espérait dans la SDN et qui se maintient dans l’Unesco quand, au sommet mondial de la société de l’information en 2003 cet organisme présente une véritable utopie de la communication :« Si nous prenons les mesures nécessaires, tous les habitants de la planète pourront bientôt édifier ensemble une nouvelle société de l'information fondée sur les savoirs partagés, sur une solidarité mondiale et sur une meilleure compréhension mutuelle entre les peuples et les nations. » et une utopie de l’information :« Nous reconnaissons que l'éducation, le savoir, l'information et la communication sont à la base du progrès, de l'esprit d'entreprise et du bien-être de l'être humain ».
 
Actuellement les utopies de la bibliothèque universelle vont en direction du web, des contenus numériques et d’appareils de lecture sophistiqués. Il y a même des bibliothèques sans livres physiques, peuplées des livres électroniques et des dispositifs pour la lecture numérique (à Stranford et San Antonio aux USA). Ouverte officiellement depuis le 14 septembre dernier, BiblioTech, la première bibliothèque 100% numérique américaine se trouve au Texas [3] avec des contenus sous forme d’ebooks, des audio livres, des cours de langue, des magazines, de formation en ligne…
 
Mais ce n’est pas une bibliosphère, c’est juste une évolution de l’étagère (le livre) vers les espaces de lecture (bâtiment) et du contenu (électronique et dispositifs de lecture). La « bibliosphère » , ce 3e âge des bibliothèques selon Lorenzo Soccavo [4] serait le prolongement de la théorie de la singularité technologique [5] qui est un concept, selon lequel, à partir d'un point hypothétique de son évolution technologique (un « point », un « pli » ou une « singularité »), la civilisation humaine connaîtra une croissance technologique d'un ordre supérieur. Au-delà de ce point de rupture où un superordinateur sera plus puissant qu'un cerveau humain, le progrès ne serait plus l’œuvre que d’intelligences artificielles.
 
Le 21e siècle serait l’ère des bibliothèques « hub » : un premier niveau de la bibliothèque physique, un second de l’interface de la bibliothèque numérique (fonds numériques ou numérisés), puis un 3e de la bibliothèque virtuelle (3D, réalité augmentée). Le 3e niveau est intégré sur les interfaces au 2e niveau pour apporter plus d’information, assister les personnels et orienter les usagers. A ces différents niveaux, divers avatars peuvent assister les bibliothécaires: robots apprenants (niveau 1) agents conversationnels (niveau 2) et robots virtuels (niveau 3). L’objectif serait de relier bibliothèque physique et bibliothèque virtuelle par des interfaces homme/machine « cognitives » visuelles et tactiles.
 
Au printemps 2013, la BNF a exposé justement des robots auxiliaires apprenants. En l’occurrence, il s’agit de robots humanoïdes Aria (développés par la société Cybedroid en partenariat avec le Labo BnF) pour évoluer et interagir avec des humains et répondre à leurs questions sur des connaissances spécifiques, propres à la BnF. « J’ai voulu offrir au public un espace d’expérience en plein coeur de la Bibliothèque pour montrer qu’il ne fallait pas appréhender l’avenir mais l’apprivoiser. Je souhaite que ce lieu soit un banc d’essai privilégié pour les nouvelles formes d’accès à la connaissance qui émergent sous nos yeux ». Bruno Racine, président de la BnF. Le labo BnF a proposé par exemple en 2010 un dispositif alliant mur tactile de sélection multimédias (qui permet de travailler à plusieurs, de façon interactive, collaborative et intuitive. Des robots auxiliaires apprenants ont été exposés au printemps 2013 à la BNF (robot humanoïde Aria développé par la société Cybedroid en partenariat avec le Labo BnF) pour évoluer et interagir avec des humains et répondre à leurs questions sur des connaissances spécifiques, propres à la BnF ), mur tactile qui permet de découvrir autrement les collections de la Bibliothèque : accès à une sélection de contenus (sites Internet, images, cartes, textes, vidéos, etc.), de les afficher, de zoomer, de les déplacer, de les copier ou encore de les annoter.
 
D’ici cinquante ans, on prétend [6] réaliser la bibliothèque inside (« l’homme bibliothèque » c’est la « bibliothèque dans le bibliothécaire », c’est-à-dire dans le lecteur, c’est chaque lecteur qui « s'auto-encyclopédise », « s'autobibliothéquise »)…Perspective générale dont Joël de Rosnay parlait dans l'une de ses conférences (De Rosnay, 2009) en disant que le Web communiquera avec tous les objets dont notre corps, nos vêtements, nos véhicules, seront porteurs, ainsi qu’avec nous-même.
 
2.2 L’utopie de l’université en ligne
On ne s’étonnera pas du lien éducation-utopie, présent dès l’Utopia de l’inventeur du mot, Thomas More, en 1515, puis dans la Cité du Soleil de Campanella (1623) ou le Voyage en Icarie d’Étienne Cabet (1840). Dans Utopia, l’auteur imagine des Utopiens qui vont suivre des conférences tous les matins pour le seul plaisir de s’instruire ; les Solariens de Campanella combinent l’idéal encyclopédique (tout le savoir possible [7] est exposé sur les six premières murailles qui entourent la Cité) à l’idéal éducatif : les enfants n’ont besoin d’aucun effort pour assimiler toutes les connaissances et le rythme d’apprentissage est progressif et rapide : « Quand ils ont atteint trois ans, les enfants apprennent la langue et les lettres sur les murs », tout en continuant à s’amuser. Lorsqu’à sept ans ils abordent l’histoire naturelle, ils « en ont fini » en quatre heures. « Pour les Icariens de Cabet le Voyage en Icarie d’Étienne Cabet (1840) tout est prétexte à apprendre, y compris les soirées familiales ou les jeux » (Drouin-Hans 2011)
 
L’ouvrage plus récent (1975) l’Écotopie d’Ernest Callenbach reprend le propos: « les écoles d’Écotopie sont situées à la périphérie des villes, on parle de périodes d’enseignement très variables et non d’heures de cours. On consacre peu de temps au travail de classe tel qu’on l’entend habituellement et les élèves ont beaucoup d’autonomie pour réaliser des “projets”, ce qui fait dire au journaliste venu faire un reportage sur ce pays étonnant : ils sont heureux d’appliquer l’enseignement qu’on leur donne à des réalisations personnelles. Quelle différence avec l’attitude de nos enfants absorbant passivement une nourriture intellectuelle bien emballée, mais qui reste pour eux désespérément théorique ».
C’est que « L’éducation est une des composantes essentielles des utopies : créer un homme nouveau, décrire un monde heureux, cela suppose une éducation de qualité, radicalement différente de ce que l’on critique dans le monde réel. En effet, symétriquement, l’éducation, comme l’utopie, suppose une démarche prospective, qui demande que l’on croie à un projet dont on ne tient pas tous les éléments, un travail sur du virtuel (l’adulte que sera l’enfant que l’on éduque), et qui conduit à rêver de choses meilleures, tant dans les méthodes que dans les résultats (Drouin-Hans, 2004, Drouin-Hans 2001).
 
Mais aux utopies conçues à partir des démarches pédagogiques (ex : l’école nouvelle) ont succédé les réalisations conçues à partir du matériel, comme les MOOC (des cours en ligne ouverts et massifs), qui actualiserait l’utopie de l’université à distance en promettant l’accès gratuit au savoir à tous, n’importe où, grâce à une simple connexion internet. Encensés par les techno-enthousiastes (Glance, Forsey, Riley, 2013), basés sur l’idéologie libérale et le « connectivisme » (Kop & Hill, 2008) ils sont discutés au nom du manque de nouveauté (Gillani, 2013). Il s’agit en fait d’une double utopie, celle d’un université sans étudiants et sans professeurs (l’idéal lichtenbergien), ou sans interaction enseignants professeurs (Khalil et Ebner ,2013, Harder, 2013,Kop et al., 2011) et celle d’un accès de tous aux universités d’élite et qui n’envisage pas ses échecs (10% de réussite sur la célèbre plateforme edX, développée par le consortium dirigé par le MIT et l'université de Harvard et qui a réuni l'impressionnante chiffre de 155 000 étudiants entre Mars et Juin 2012) (Breslow, Pritchard , DeBoer , Stump , Ho et Seaton , 2013) ou considère tous les étudiants comme identiques, toutes les conditions comme identiques : l’éducation « calibre Harvard » sur un écran a-t-elle encore quelque chose à voir avec l’éducation à Harvard ? Les connaissances devenues numériques sont visiblement à compléter par un humanisme numérique qui reste à construire.
 
Il s’agit d’un problème de fond : « Les utopies imaginent qu’il n’y a aucun problème de motivation dans l’éducation ni de difficulté dans les apprentissages .Or c’est justement la question de l’échec et de la motivation qui taraude les enseignants du monde réel, et cette question se trouve radicalement supprimée dans les utopies. C’est pourquoi les utopies sont loin d’offrir des modèles à imiter, car si on voulait mettre en application ce qui y est préconisé, on serait la plupart du temps plus proche d’un lieu étouffant, uniformisé, sans imprévu… (ou même parfois cruel) que d’un lieu désirable. » (Drouin Hans, 2011).
 
Conclusion
Nous sommes dans un monde post utopique, qui prétend réaliser toutes les utopies. Mais on se rend vite compte qu’il se place sur un axe technique et non humaniste. Or « Les technologies sont l’occasion, nullement le déterminant : la numérisation rend possible l’utopie encyclopédiste... mais le numérique ne rend en rien la réalisation de cette utopie nécessaire» (Maignien et Virbel, 1996). Et les Sciences de l’information et de la communication (SIC), sont des sciences sociales et humaines. Elles doivent se servir de leur interdisciplinarité pour rendre aux utopies leur dimension humaniste (et les étudier en tant que telles), sans s’arrêter à leur réalisation technique.
 
En particulier, la suppression des intermédiaires humains dans notre société de l’information serait, comme nous le rappelle Jeanneret « un mirage technicien, illusoire » (Jeanneret, 2005) ? Que sont en effet les documentalistes, bibliothécaires, veilleurs, curators, journalistes, les experts et même les non-experts qui vulgarisent à tour de bras ? Ils sont bien des médiateurs humains. Les outils du web 2.0 ont beau donner l’apparence d’une automatisation des tâches avec les agrégateurs, les wikis et les sites de partages de médias numériques (photos, musique, vidéos), les Wikipédia, Youtube, Flickr et les « réseaux sociaux », ils nécessitent de plus en plus de médiateurs humains. Où est l’automatisation quand un modérateur de Wikipédia vient arbitrer un conflit rédactionnel entre deux auteurs à propos d’une page ? Que devient un forum en ligne qui s’assemble et se disperse en fonction des circonstances et que personne ne le gère ou modère ? Et que dire des MOOCs qui dans leur forme actuelle ne favorisent pas les apprentissages profonds, transférables, ancrés dans le vécu, soit la construction des compétences ?
 
À la Bibliothèque publique de Toronto, l'une des plus grandes au monde, on a pensé à intégrer des « livres humains » au sein de la collection permanente. L’objectif est de mettre à la disposition des usagers de la bibliothèque non plus des livres, des CD ou des DVD, mais de vraies personnes au parcours atypique représentant la diversité de Toronto. Ce concept né dans les années 2000 au Danemark et soutenu par l'O.N.G. Human Library et désormais répandu dans une trentaine de pays, notamment en Europe centrale. Il suffit d'avoir sa carte de bibliothèque pour "retirer" la personne de votre choix. Celle-ci doit-être rendue une demi-heure plus tard. Chaque être dispose d'un code barre similaire à un code ISBN. « Ce genre de récit, de personne à personne, nous ramène un peu des siècles en arrière, quand raconter une histoire était la seule manière d’apprendre », explique Anne Marie Aikins, responsable de la communication du réseau de bibliothèques publiques de Toronto. C'est ce que rapporte le journaliste du magazine local Yonge Street, Paul Gallant, dans un article du 8 décembre 2010. Mais il faut noter qu’il ne fait pas que raconter une histoire, il n’est pas réduit à un simple support qu’il ne peut que réciter sans rien y toucher comme dans Farenheit 451 (dystopie de Ray Bradbury de 1953). Il s’adapte au « lecteur », il sélectionne, il crée des liens dans ses savoirs. L’utopie du 21e siècle ne serait elle pas, en opposition à l’idéologie techniciste en cours de retrouver la place de l’humain dans le numérique.
 
Bibliographie

Barthes, Roland, Mythologies, éd du Seuil, 1957.

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Borges, J. L., la bibliothèque de Babel, in Fictions, Editorial Sur, 1944.

Breslow, L., Pritchard, D. E., DeBoer, J., Stump, G. S., Ho, A. D. et Seaton, T. D. “Studying Learning in the Worldwide Classroom” Research into edX’s First MOOC, Research & Practices in Assessment, vol. 8, 13-25.2013 Récupéré du site http://www.rpajournal.com/dev/wp-content /uploads /2013/05/SF2.pdf 

Damien R. « Les idéologues, la bibliothèque et l’encyclopédie : une révolution de la Révolution » in Roland Schaer (sous dir.) Tous les savoirs du monde ; encyclopédies et bibliothèques, de Sumer au XXIe siècle BNF/ Flammarion, 1996

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De Rosnay, J. L'environnement cliquable : une virtualité bien réelle AgoraVox le média citoyen, 10 février 2009

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Soccavo, L. De la bibliothèque à la bibliosphère, Morey édition, 2011.


[1] Berners-Lee Tim, Hendler James, Ora, Lassila, 2001, « The Semantic Web », [en ligne] http://www.urfist.cict.fr/archive/lettres/lettre28/lettre28-22.html

[2] Selon « Pierre Nora, l’historien français qui organisa les trois volumes  intitulés Les lieux de mémoire…nous nous exerçons à d’innombrables pratiques de conservation, nous créons des collections, des musées, des bibliothèques, nous organisons des enregistrements, des archives, des archives “mortes”; tout cela a le mérite sans doute de donner des emplois à des historiens et des conservateurs, mais, en raison peut-être de la profusion de ces documents, ne garantit aucunement une mémoire sociale vive, permettant seulement (ce qui est certainement digne de mention) l’accès de chercheurs actuels et futurs aux données d’un passé considéré comme mort » Gagnebin, 2008).

[3] Voir http://bexarbibliotech.org/

[4] Après la bibliothèque lieu+ livres et la bibliothèque hybride (bibliothèque traditionnelle+ offre numérique) (Soccavo, 2011)

[5] Théorie envisagée par John von Neumann dans les années 1950 et développée ensuite notamment par  Ray Kurzweil (2005, p.10).

[6] Ray Kurzweil ingénieur en informatique et célèbre avocat de la singularité,  a annoncé récemment avoir été embauché pour développer cette stratégie du Google inside.

[7] Et non « existant » : Dans la perspective humaniste, l’encyclopédie n’est  pas une ambition de totalisation de connaissances en prolifération, mais le désir d’acquérir un savoir suffisamment complet.


Auteurs

Alain CHANTE
Professeur en Sciences de l'Information et de la Communication
LERASS-Céric (EA-827)
Université Paul-Valéry Montpellier 3

Coleta VAISMAN
Maître de conférences associée en Sciences de l'Information et de la Communication
LERASS-Céric (EA-827)
Université Paul-Valéry Montpellier 3


Citer cet article

Chante, A. et Vaisman, C. (2014). Information, documentation : nouvelles utopies ou fin des utopies?. Actes de la 6ème édition du COSSI "L'utopie de la communication", 17-19 juin 2014 - IAE de Poitiers, France.

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