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Le document à l’ère des individus transmédiatiques

Julien Pierre

Résumé : En s’engageant dans de multiples activités numériques, les individus bénéficient principalement d’un support aux processus de construction de soi et de rencontre avec l’autre. L’identité du sujet est alors dispersée dans un écosystème médiatique que nous appelons transmédiatique, à la façon des récits fictionnels produits par les industries de contenu. Ces potentialités sont néanmoins limitées par les contraintes propres à l’architecture informationnelle et aux finalités économiques des dispositifs. Selon les représentations que les usagers s’en font, ils déploient des tactiques pour échapper à cette emprise, que les firmes tentent à nouveau de réduire en ajustant leurs stratégies. Au final, si la configuration individu-document-dispositif tend à se complexifier au détriment de l’usager, plusieurs perspectives logicielles, légales ou éducatives proposent de réenchanter l’expérience numérique.
 

Mots clés : téléphone mobile, pratiques sociales, pratiques professionnelles, vie privée, stratégie économique, transmédia, dispersion, document

Communication

Les discours, médiatiques ou politiques, font état de l’emprise du numérique dans l’ensemble des activités humaines. Ce constat est renforcé par des indicateurs statistiques soulignant le taux d’équipement des individus en appareils de télécommunication : 2,4 milliards d’internautes, 6,3 milliards de souscription à un forfait de téléphonie mobile. 55% des appareils sont des smartphones. À l’échelle nationale, le taux de pénétration du mobile dépasse les 100% (1,17 appareils par personne)[1]. Des chiffres similaires sont publiés à propos des inscriptions aux réseaux socionumériques (RSN) : Facebook revendique plus d’un milliard d’utilisateurs actifs chaque mois[2]. De nombreuses infographies présentent également la somme de données informatiques produites et échangées sur les médias sociaux : si les chiffres divergent d’une source à l’autre, ils sont tous situés dans la même échelle (des centaines de milliers de contenus et d’utilisateurs, des millions de minutes consacrées à la réception de ces contenus, des milliards d’octets transférés sur les réseaux).

Ces chiffres nous invitent cependant à considérer le régime dans lequel s’impliquent les individus : hyperconnectés par le mobile et le web, tracés par la géolocalisation et les comptes clients, contributeurs de profils identitaires sur de multiples réseaux socionumériques, utilisateurs d’une légion d’applications et d’appareils, engagés dans des finalités multiples – travail, commerce, culture, actualité, divertissement, socialisation – et impliqués simultanément dans les sphères privées, professionnelles et publiques. À l’aune de cet environnement fait de multiplicité – de l’agir, de ses traces et de ses supports, il nous faut envisager d’abord la figure de l’individu, puis la nature des documents qui le concernent et de l’environnement dans lequel ils évoluent conjointement. En contexte numérique, quels rapports s’articulent entre sujet, documents et dispositifs ? Nous invitons alors à considérer ici la nature « transmédiatique » de l’individu contemporain, et à travers lui à repenser les dispositifs sociotechniques d’information et de communication (DISTIC) numériques. Notre proposition articule ainsi plusieurs dimensions, sociale, technique et économique, et ce faisant plusieurs terrains : les indicateurs des stratégies des principales organisations dominant l’économie numérique, les usages d’une population cristallisant ce régime de la multi-activité (les 18-25 ans) et la documentation technique des dispositifs que les premiers conçoivent et les seconds utilisent[3].

Dans le cadre de cette analyse socio-économique, nous proposons de revenir dans un premier temps sur le potentiel social des DISTIC numériques, permettant aux individus de se construire et de construire une relation aux autres dans la limite de la configuration sociotechnique actuelle. Un second temps vise à saisir les stratégies économiques adossées aux pratiques sociales, l’intersubjectivation n’étant qu’un produit d’appel pour une plus grande et plus fine capture des données personnelles. Le troisième temps sera celui des perspectives, mises en tension entre convergence et divergence.

De l’identité narrative au récit transmédiatique de son intersubjectivation

La place qu’occupe un individu à l’ère du numérique s’inscrit dans le régime du multiple : multiplicité des appareillages, des inscriptions et des productions ; multiplicité des interactions sociales et des activités quotidiennes. Cette multiplicité génère selon un nouveau régime dans lequel prend place l’individu. Toutefois, il faudra conserver à l’esprit que ce régime est placé sous de multiples contraintes.

Aux chiffres précédemment mentionnés de l’ITU, relatifs au nombre d’usagers du mobile à travers le monde, nous rajoutons les résultats de nos enquêtes de terrain. Qu’il s’agisse des 392 répondants de notre sondage en ligne (printemps 2011), des 12 apprentis observés entre 2010 et 2012, des 25 volontaires de l’observatoire des pratiques numériques de la Chaire « Digital natives », le constat est sans appel en ce qui concerne les utilisateurs situés dans la tranche d’âge des 18-25 ans : ils sont tous équipés d’au moins deux appareils connectés (ordinateur portable et téléphone mobile), appareils qu’ils mobilisent en continu dans la journée, pour consulter des messages de type SMS, courriels ou provenant des réseaux socionumériques, des sites d’actualité ou des applications de jeu.

Deux phases d’observation par binôme (Chaire Orange, printemps 2014) : J1, de 15h00 à 16h31 à domicile. J2, de 15h35 à 15h53 en cours. Lecture : J1, à 15h00, Léa envoie un SMS (zone rouge, durée 1 minute). À 15h05 elle envoie un SMS à une amie, tout en repérant un lieu de rendez-vous pour un entretien professionnel (zone bleue). Puis, pendant 4 minutes, elle passe un appel professionnel. J2, à 15h35, en cours, Léa passe 7 minutes à jouer à CandyCrushSaga. Quelques instants plus tard, elle passe trois minutes sur une autre application ludique. (légende : rouge – interaction amicale ; bleu – professionnel ; vert – ludique ; jaune – liens faibles sur RSN ; orange – actualités ; marron – pratique. En bas, la première ligne décrit le type de tâches réalisées, la seconde ligne décrit l’affect provoqué par l’interaction appareillé : gris = stress, jaune = attention, rouge = joie. La troisième ligne décrit le contexte général, l’humeur et l’appareillage).

 

Si Facebook reste à ce jour majoritaire dans la pratique, ses usages tendent à se diversifier : certains s’en servent comme portail d’informations ou plateforme de jeux, d’autres comme outil collaboratif dans la gestion de projet. Les étudiants que nous avons questionné sont également utilisateurs d’applications de messagerie instantanée comme Whatsapp ou SnapChat, ainsi que d’applications audiovisuelles comme Instagram ou Vine. Tous sont passés par différents supports de présentation de soi : blogs, réseaux socionumériques, sites de partage, sites communautaires[4]. Dans chacun de ces services en ligne, les individus ont créé des profils identitaires (plus ou moins renseignés), se sont connecté à d’autres profils, ont échangé des recommandations et des contenus. Parmi ces derniers, toutes les personnes rencontrées sont contributrices, à plus ou moins grande échelle, de données les concernant[5]. Surtout, les personnes interrogées déclarent que déjà la moitié de leur vie est en ligne (ils ont commencé à 12 ans, ils en ont 24 au moment de nos enquêtes).

Il est possible de lire cet engagement dans le numérique comme la reproduction du jeu social : la sociologie de Goffman (à travers les travaux de V. Beaudoin ou J. Velkovska) ou celle de Bourdieu (à travers les premiers travaux de D. Cardon par exemple), la philosophie de la reconnaissance d’Axel Honneth (sur laquelle F. Granjon base ses réflexions) montrent dans quelle mesure sont reconduits la présentation de soi et les finalités symboliques attendues par les usagers du web social. L’idée centrale ressortant de l’analyse des situations de communication médiatisée par ordinateur est que l’individu se construit en tant que sujet autonome. S’il est possible de présenter, expérimenter et consolider en ligne des « singularités subjectives » (Denouël & Granjon, 2010), la subjectivation implique une co-construction (comme la face de Goffman) : il est plus juste alors de parler d’un processus d’intersubjectivation (Voirol, 2013). Ainsi, la construction de soi se déroule aussi bien hors ligne qu’en ligne, dans une trame interactionnelle qui, en contexte numérique, prend la forme des multiples fragments documentaires que nous évoquions. Louise Merzeau parle à leur sujet d’un « présence numérique », dans l’idée que l’usager habite le web de la même manière qu’il occupe d’autres espaces sociaux dans lesquels il laisse également des traces (Merzeau, 2010).

Toutefois, ces traces ne sont pas discontinues, à tout le moins dans la conscience du sujet. Pour éclairer ce point, nous mobilisons le concept d’« identité narrative » de Paul Ricœur (1990). Le philosophe explique ainsi que le soi se construit dans un double transfert avec le récit : il emprunte au héros une grammaire pour résoudre les aléas, et il saisit son destin à la fin du récit. L’écriture et la lecture de soi et des autres structurent ainsi la construction « d’une identité malgré le temps »[6]. Les principaux éditeurs de réseaux socionumériques mettent en avant les bénéfices d’une intersubjectivation médiatisée par ordinateur : Mark Zuckerberg rappelle régulièrement le crédo de Facebook, « faire un monde plus ouvert et plus connecté ». Pour satisfaire cette promesse, le site met en avant des formats d’écriture de soi et des autres, via le profil, les commentaires, les sceaux d’approbation (J’aime), le Journal (Timeline) et le fil d’actualités (Newsfeed). La mise en forme, ainsi que la promotion, de ces espaces de communication atteste de l’offre de relecture à posteriori de sa propre existence[7]. Puisque les réseaux socionumériques « supportent » l’identité narrative (Martuccelli, 2002 ; Stenger & Coutant, 2010), cette narrativité peut emprunter aujourd’hui le même cheminement que la construction des récits fictionnels ou journalistiques, dont l’univers narratif est réparti entre plusieurs médias, dans ce que H. Jenkins appelle le transmedia storytelling (Bourdaa, 2013)[8]. En privilégiant un type de présentation de soi et de rencontres en fonction de l’outil employé, le sujet articule la trame de son identité narrative dans de multiples documents. Ce faisant, il tente d’orchestrer la dispersion de ses traces à travers de multiples silos documentaires, en cherchant à rendre cohérent dans une surface (la page de profil) l’hétérogénéité de sa « singularité subjective ». Nous proposons alors de repenser l’identité comme un processus transmédiatique.

De plus, si la subjectivation est un travail à plusieurs, elle implique également que le sujet soit à la croisée de multiples espaces sociaux, engagés dans autant d’activités sociales. Ainsi, le caractère transmédiatique des individus à l’ère numérique se conjugue avec une autre pratique sociale, celle du régime de la dispersion et de la multi-activité. Nous rejoignons ici les analyses proposées par C. Datchary à la suite des travaux de C. Licoppe sur le régime de la dispersion pendant les situations de travail (Licoppe, 2009; Datchary, 2011). Leurs résultats correspondent à ceux d’autres sociologues (Berrebi-Hoffman, 2010), d’anthropologues (S. Broadbent, 2011) et de neuroscientifiques (Lachaux, 2014). Au-delà des situations de travail initialement observées par les différents chercheurs, chaque situation de communication est ancrée dans un contexte social, spatial et temporel, et nourri de l’histoire interactionnelle des participants. Il peut ainsi y avoir des relations amicales au travail, des appels professionnels au domicile, des discussions politiques avec les collègues ou les amis, des moments de jeu pendant la classe ou en réunion, etc. (voir l’illustration infra). La difficulté dont témoignent les usagers interrogés réside dans le respect du contexte de leur communication quand celle-ci se déroule dans un autre cadre (envoyer un SMS à un ami pendant un temps de cours, par exemple, mais également faire une recherche sur un site web et en retrouver longtemps après l’interprétation publicitaire sur un autre). La philosophe H. Nissenbaum appelle d’ailleurs les concepteurs à imaginer des dispositifs capables de respecter cette « intégrité contextuelle » (Nissenbaum, 2010).

Le numérique dispose donc de potentialités dont l’individu peut se saisir pour développer son projet identitaire en toute situation. Toutefois cette agentivité est placée sous une double contrainte. En premier lieu, s’il y a un régime pour l’écriture de soi, les formats d’écriture restent l’apanage des concepteurs des DISTIC. Les fonctionnalités déployées sur les sites et les applications ne sont que le relief des architectures informationnelles sous-jacentes. Par les représentations que les ingénieurs se font de la réalité sociale, ceux-ci mettent en place des possibilités d’intervenir sur cette réalité (Hacking, 1983 ; Rieder, 2010 ; Pierre, 2013b) : en limitant le genre à deux choix par exemple, ou en réduisant l’empan émotionnel au seul verbe Aimer. En dernier lieu, la finalité des dispositifs est résolument économique : d’abord parce que les opérateurs sont des entreprises du secteur privée cherchant à valoriser leur investissement dans un appareil de production (le dispositif), et ensuite parce que les données collectées peuvent être mises au service de la publicité. L’intersubjectivation promise par les réseaux socionumériques n’est alors qu’un produit d’appel dans l’économie numérique. Toutefois, le caractère pléthorique de ces données ne sert souvent qu’à entretenir l’illusion de la fiabilité d’un modèle économique reposant sur la mise en adéquation de publicités ciblées avec des millions de prospects hautement qualifiés par les données qu’ils saisissent sur eux-mêmes. Mais non seulement les moteurs d’inférence ne sont pas encore capable de saisir les nuances affectives des usagers et le contexte de leurs interactions (toutefois les progrès sont conséquents : Boullier et Lohard, 2012), mais de plus ces derniers déploient des tactiques pour préserver leur vie privée de l’emprise technico-commerciale des dispositifs numériques (en saisissant délibérément des données erronées). Si la granularité de la capture des données personnelles s’est faite plus fine, l’efficacité de la publicité n’en est pas devenue pour autant plus probante. C’est donc dans la tension entre « stratégies » des firmes et « tactiques » des usagers (De Certeau, 1980) que se situe la suite de notre analyse.

Convergences économiques autour de l’identité

Sur la base de la grille d’analyse du document numérique fournie par le collectif Roger T. Pédauque, J.-M. Salaün propose dans Vu Lu Su (2012) un modèle de stratégie propre au paradigme de la convergence[9]. En effet, la forme anthropologique (le vu), le sens intellectuel (le lu) et la médiation sociale (le su) ont été, au commencement de l’ère numérique, l’apanage de trois entreprises (respectivement Apple, Google et Facebook). L’auteur estime que la phase suivante vise à regrouper ces trois dimensions dans ce qu’il appelle le « néo-document », matérialisé dans le téléphone mobile. Selon lui, chacune de ces entreprises se réorganise pour occuper une place stratégique dans le marché des néo-documents. D’autres acteurs économiques s’insèrent également dans cette tentative.

Dans la perspective d’une convergence entre le web et le mobile, les acteurs dominant ces filières industrielles opèrent deux types de stratégies : la première est centrée sur l’élargissement de leur base client, la seconde sur l’élargissement de leur catalogue de contenus et de fonctionnalités, les deux stratégies pouvant se compléter. La phase de démocratisation du web mobile semble franchir une nouvelle étape, avec des offres de matériel et de service à bas prix. En effet, à l’occasion de plusieurs salons professionnels[10], les éditeurs et constructeurs ont conjointement annoncé plusieurs livraisons à destination d’abord du marché des pays en voie de développement (principalement l’Inde et l’Afrique) : la fondation Mozilla est en train de commercialiser son système d’exploitation pour mobile FirefoxOS et de l’inclure dans des offres matérielles très bas prix (avec de nouveaux constructeurs comme partenaires industriels). Nokia et Samsung élargissent également leurs gammes avec des appareils à faible prix (au détriment de leurs fournisseurs logiciels attitrés : Microsoft et Google), tandis que d’autres constructeurs ne visent que ce segment (Wika). Une stratégie similaire se déploie dans les marchés déjà matures avec une offre en entrée de gamme. Si la baisse des forfaits a facilité l’adoption du mobile auprès de populations à revenu modeste mais avec un fort potentiel d’utilisation, comme les étudiants, le prix de l’appareil a souvent été rédhibitoire. Lors de nos rencontres, les individus ont présenté des appareils cassés, datant de plusieurs années, ou bien des modèles d’entrée de gamme (sans connexion internet par exemple), en attendant de bénéficier des remises fidélité de leur opérateur. Les discours qu’ils tiennent à l’égard de leur mobile tiennent à la fois du regret de ne pas avoir un appareil plus performant, et de la liberté « de ne pas avoir un fil à la patte » (cet aspect sera d’ailleurs renforcé dans la troisième partie). Il y a ainsi un contentement par dépit de ne pas avoir la meilleure qualité de service matériel et logiciel. Des offres de smartphone à bas prix répondent donc à une attente d’un segment spécifique, moteur en termes de prescription ultérieure. Dans un autre registre, Mark Zuckerberg projette avec sa fondation internet.org de fournir un accès au réseau et à un bouquet de services (dont Facebook) à l’ensemble de la population mondiale : Nokia et Samsung sont également des contributeurs de cette fondation. Google affiche les mêmes prétentions en intensifiant le maillage internet à travers le monde (via wifi, satellites, ballons atmosphériques, etc.). Les différentes facettes de cette stratégie visent ainsi à améliorer l’accès aux services web en facilitant la connexion et l’appareillage pour plusieurs milliards d’individus. Il faut donc s’attendre à ce qu’augmentent les chiffres de l’ITU dans les années à venir.

L’acquisition de nouveaux utilisateurs se fait également par le rachat de services populaires ou l’association avec des bases de consommateurs. En s’emparant d’Instagram (1 milliard de dollars en avril 2012, 100 millions d’utilisateurs actifs mensuels) puis de WhatsApp (19 milliards en février 2014, 450 millions d’utilisateurs actifs mensuels), Facebook étoffe non seulement sa propre base d’utilisateurs (même si la plupart sont déjà membres du réseau), mais se dote aussi de nouvelles fonctionnalités plébiscitées. Or ces fonctionnalités répondent à des pratiques sociales émergentes : la modification et le partage de photos prises par mobile pour Instagram, de nouvelles modalités de conversations en privée avec WhatsApp. Si le deuxième rachat se justifie par la volonté d’enrayer la fuite d’usagers soucieux de préserver une certaine confidentialité à leurs interactions, l’acquisition de l’application de photographie s’inscrit dans une stratégie plus large visant à enrichir l’offre de contenus sur le réseau. En effet, agissant au départ comme un service de mise en relation interindividuelle dont les seuls contenus étaient les propres contributions des inscrits, le site s’est depuis transformé en plateforme de contenus multimédias, en partenariat avec des éditeurs de différents types de contenu (de jeu, de musique, d’actualité, d’expériences)[11]. L’usager se retrouve sur un espace où s’entremêlent le récit de ses expériences et celles de ses pairs, des offres publicitaires, des contenus audiovidéos, des actualités, des jeux, etc. Les projets de télé connectée (Apple, Google, Samsung) visent également à fournir un terminal sur lequel l’individu agence lui-même les expériences multimédiatiques qu’il souhaite vivre, et partager. En effet, la notion de partage des expériences est également au cœur de l’économie de la recommandation : il s’agit alors d’associer le contenu – et l’évaluation e son expérience – à un carnet d’adresse. Dans cette perspective, nous reprenons l’exemple de Facebook en signalant deux partenariats qu’il a récemment noués : le premier avec les bases de données comportementales de la régie publicitaire WPP, le second avec Mozilla dans le projet de SocialAPI[12].

Tandis que Facebook – entre autres – propose à l’individu d’agir comme le programmateur des contenus qu’il met à sa disposition, Google propose d’agréger tous les documents dans lesquels l’usager a contribué, comme auteur ou comme commentateur, mais également comme spectateur  ou comme consommateur. Deux systèmes permettent de suivre l’usager dans ses interactions : d’une part avec l’étendue des services logiciels (courriel, bureautique, agenda, plateforme vidéo, téléphonie mobile, porte-monnaie électronique, etc.) ; d’autre part avec l’addition de métadonnées identifiantes dans les transactions (numéro de l’appareil, du profil Google+, coordonnées bancaires, géolocalisation). A ces documents, Google rajoute d’autres sources d’informations en s’emparant des objets connectés et des espaces connectés. En plus du mobile, du navigateur web et de la télévision participant déjà de son écosystème, la maison, les vêtements, le mobilier, y compris urbain, le véhicule et des drones font désormais parti de l’arsenal néodocumentaire de la firme. D’un écosystème documentaire initialement proposé aux utilisateurs via son moteur de recherche puis augmenté par les objets connectés, Google s’est très rapidement doublé d’un écosystème identitaire (dès les premiers rachats en 2001 a été pensée la personnalisation de l’expérience utilisateur, avec le renforcement de la chaine de valeur des publicités et l’enrichissement sémantique des différents agents[13]). Dans un cas comme dans l’autre, les acteurs économiques visent à améliorer la qualité de leur expérience utilisateur en combinant des profils enrichis, des traceurs publicitaires, une offre de services et de contenus personnalisés.

Cette convergence bénéficie de surcroit de politiques publiques visant à faire de ces firmes les futurs fournisseurs d’identité civile, par délégation du pouvoir régalien traditionnellement attribué à l’État[14]. Toutefois, de nombreux facteurs sociaux semblent freiner ces politiques économiques et publiques.

Divergences

D. Boullier entrevoit dans le téléphone mobile la figure de « l’habitèle », c’est-à-dire un objet supportant les marqueurs identitaires de la même manière que l’habit, l’habitat et l’habitacle avant lui (Boullier, 2010). Toutefois, si l’habitèle semble emprunter une nouvelle fois les traits de la convergence, le cadre philosophique dans lequel le sociologue situe cet objet nous oriente plutôt vers une tension entre immunité et attention. En référence au concept de « bulle » du danois P. Sloterdjik, D. Boullier explique qu’à l’heure de la surcharge informationnelle, les individus cherchent à s’immuniser contre les nombreuses sollicitations en construisant une bulle attentionnelle (Boullier, 2014). Le mobile est présenté alors comme étant tout à la fois le vecteur des sollicitations et le garant d’une immunité. Dans la quête d’un cadre privatif pour les interactions médiatisées par ordinateur (Pierre, 2013a), les individus comme les concepteurs, ainsi que nombre de médiateurs (managers, éducateurs) appellent à une divergence des dispositifs. Ici s’entrecroisent des représentations et des tactiques, plus ou moins stabilisées.

Au cours de nos entretiens, les usagers ont justifié la multiplicité de leurs abonnements d’une part en raison d’une curiosité à l’égard du service proposé, par goût de la nouveauté ; et d’autre part, en raison d’une volonté de minimiser les risques d’un défaut de service. Plusieurs défaillances sont ainsi mentalement ancrées chez les utilisateurs : panne technique, surveillance commerciale ou politique, coût cognitif. Dans certains couples par exemple, chaque membre  est abonné à un fournisseur de téléphonie différent de celui du partenaire. En cas de panne d’un opérateur, il est toujours possible de se fier à l’autre. Chez les personnes interrogées, Google, Apple et Facebook sont sujets à un exil en raison de l’image que leurs utilisateurs en ont : « trop gourmand », nous dit un étudiant à propos des données personnelles et du modèle économique. L’observation de terrain que nous avions conduite pendant la thèse pointait déjà des craintes fortes à l’encontre de la surveillance, bien avant les révélations d’E. Snowden. De même, les mises à jour de Facebook, Windows, Mac OS, iOS ou Gmail lassent les utilisateurs, habitués à une interface et peu enclin à un nouvel effort cognitif d’appropriation des nouveaux designs ou des nouvelles règles.

De même, si des raisons économiques poussent les consommateurs à multiplier les usages d’un même dispositif, notamment le téléphone mobile (jouer, travailler, discuter, regarder des films), ils préfèrent dédier un appareil à un type de pratique (ludique, réception de contenus audiovisuels, commerce en ligne, information). Ces attentes sont d’ailleurs clairement identifiées chez les éditeurs qui, loin d’une convergence structurelle, segmentent leurs équipes en fonction des appareils et des pratiques adossées[15]. Le choix d’un appareil ou d’un service dédié à un type de pratique se retrouve également dans les sphères professionnelles et domestiques. Dans la première, les usages prescrits par l’organisation imposent l’emploi d’une machine formatée par la direction informatique. Or, de plus en plus de salariés préfèrent venir avec leur propre appareil (Bring your own device : BYOD), actant de ce fait d’une porosité entre vie privée et professionnelle, et ce faisant d’un risque de sécurité dans la gestion du système d’information (Lecocq et al., 2012), en plus des risques de « dispersion ». Avec des risques moindres, une pratique similaire se retrouve dans les établissements scolaires et universitaires, où les apprenants privilégient leur matériel au détriment de celui proposé et financé par l’institution.

S’il y a ambigüité puisque convergence dans un même dispositif, il faut se souvenir de la volonté de préserver une bulle « attentionnelle » : il s’agit bien de distinguer dans un régime de multi-activités quelles attentions le sujet veut porter à ses activités en cours (apprendre, travailler, se divertir, se socialiser). Comme le signalait C. Datchary, dans la mesure où la dispersion est un risque pour le salarié, elle doit également être pensée comme une compétence à acquérir. Cette compétence est également requise dans d’autres situations qu’au travail. Elle reste cependant très précaire. Quelques usagers témoignent d’un possible enchantement par le numérique quand ils arrivent à démêler les nombreuses notifications par lesquelles surgissent ces nouveaux contenus (Dumas, Martin-Juchat & Pierre, 2014). Toutefois, la grande majorité des membres de la « génération numérique » interrogés au cours de nos enquêtes attendent de la part de l’École une réelle formation à l’attention en contexte numérique. Dans une autre communication, nous avons présenté le projet d’une littératie de la vie privée, reposant sur un curriculum de compétences informationnelles et communicationnelles permettant aux individus d’user sereinement des DISTIC dans le régime de la dispersion (Pierre, 2014). D’autres projets visent à penser un dispositif non plus dans sa centration sur l’utilisateur (modèle user-centric) mais sur le contexte, selon les vœux d’H. Nissenbaum. Il s’agit par exemple de langages formels permettant de réguler la saillance des sollicitations, d’ensembles iconographiques signalant les processus de traitement des données personnelles, de modèles d’élaboration intégrant un plus grand respect de la vie privée dès les premières phases de la conception, de services permettant aux individus de se réapproprier leur identité narrative en sortant de l’enclosure des acteurs économiques, à travers de nouvelles architectures informationnelles et de nouveaux objets transmédiatiques[16].

Conclusion

Nous avons montré dans quelles mesures la figure de l’individu se recompose : le sujet se construit dans sa relation aux autres à travers un panel de plateforme et de documents, dans lesquels il déploie l’univers narratif de son identité et de son monde vécu. Il devient alors un individu transmédiatique. Toutefois, si les dispositifs mettent l’individu en capacité de maintenir le processus d’intersubjectivation, ils imposent un certain nombre de contraintes. Deux cas de figure se présentent.

Premièrement, en s’engageant dans de multiples activités, le sujet peut maintenir son attention à destination de différents contextes d’interaction. Toutefois, la saillance des notifications perturbe encore plus le régime de la multi-activité : le sujet se retrouve alors dans la nécessité de devoir bricoler une bulle attentionnelle. Il témoigne à cet égard le regret que l’École n’accompagne pas les jeunes usagers dans l’apprentissage de la vie transmédiatique.

Deuxièmement, les enjeux sont d’autant plus grands que les contraintes ne sont pas explicites : le régime d’écriture et la finalité économique ne se caractérisent notamment pas par leur défaut de transparence. Les acteurs dominants multiplient les stratégies pour agrandir et qualifier leur base de clients. La plupart de ces stratégies reposent sur le paradigme de la convergence entre contenus et fonctionnalités, entre graphes sociaux, entre appareils. Les usagers par contre ne semblent pas adhérer à ces stratégies et déploient des tactiques pour échapper à cette emprise. Nous avons cependant signalé que des concepteurs se sont emparés de cette problématique et que de nouveaux dispositifs documentaires et attentionnels sont à l’étude.

Bibliographie

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[1] Rapport ITU’12 « Mesurer la société de l’information ». Source : http://www.itu.int/en/ITU-D/Statistics/Documents/statistics/2013/Mobile_cellular_2000-2012.xls. Rapport ARCEP’12 « Observatoire du mobile ». Source : http://www.arcep.fr/fileadmin/reprise/observatoire/obs-mobile/2013/t4-2013/SIM-T4-2013.pdf 

[2] Et 800 millions chaque jour. Source : http://newsroom.fb.com/company-info. Page consultée le 21/05/2014

[3] Nous prenons pour terrains celui de notre recherche doctorale et celui que nous avons constitué dans le cadre de la Chaire « Digital natives » commandée par Orange et pilotée par Grenoble École de Management. Le premier comprend 5 groupes-classes d’apprentis en BTS, au sein desquels nous avons suivi 12 individus, sur Facebook et en entretiens individuels (2010-2012 ; voir Pierre, 2013a) ainsi qu’un ensemble de 392 répondants d’un sondage en ligne (printemps 2011). La Chaire d’Orange, consacrée à l’étude des pratiques numériques au sein de la génération Y, repose sur le suivi de 25 étudiants en école de commerce, DUT et Master. Nous avons conduit des entretiens collectifs et individuels, reposant sur des carnets de bord d’observation par binôme (2013-2014 ; voir Martin-Juchat & Pierre, 2013 ; Dumas, Martin-Juchat & Pierre, 2014). Nous avons également colligé plusieurs corpus reposant sur la documentation technique des sites et logiciels, sur des listes de diffusion d’ingénieurs (au sein du W3C), sur les discours d’escorte présents dans dispositifs ou relayés/étayés dans des entretiens avec la presse, ainsi que sur des indicateurs financiers et organisationnels des principales firmes (notamment Google et Facebook).

[4] Respectivement Skyblogs, facebook, Twitter, Tumblr, Deezer, Spotify, Scoop.it, Pinterest, et de nombreux forums d’amateurs éclairés à l’audience confidentielle.

[5] Profils, statuts, tweets, checks, photos, snap, vidéo, articles et autres contributions sur les médias sociaux. Nous ne signalons ici que les contenus générés volontairement par les utilisateurs, ou ceux dont ils peuvent avoir la trace (comme les commentaires de leurs amis, le fait que leur portrait soit identifié sur les réseaux). Nous ne prenons pas en compte les traces dont ils ignorent les processus et l’existence (traceurs publicitaires, logs de connexion, etc.).

[6] Paul Ricœur oppose l’identité narrative, capable de saisir l’ipséité de l’individu, la conscience d’une permanence de soi « malgré le temps », à l’identité numérique, la conscience d’une permanence d’un soi inchangé « à travers le temps », ce qu’il appelle le noyau de mêmeté.

[7] Voir par exemple la publicité de Google pour son navigateur Chrome, intitulée Dear Sophie : https://www.youtube.com/watch?v=R4vkVHijdQk

[8] Le transmedia est présenté par ses partisans comme une stratégie grâce à laquelle les industries de contenu, notamment celles en charge de la programmation audiovisuelle, pourront suivre le tournant de la convergence – entre internet, télécom et culture, mais également entre mobile, web et télé.

[9] Pour une critique de ce modèle, voir Vinck D., Miège B., Les masques de la convergence. Enquêtes sur sciences, industries et aménagements, Éditions des archives contemporaines, 2012.

[10] Notamment le World Mobile COngress de Barcelone, février 2014

[11] Respectivement, Zynga, Spotify, CNN et Oculus VR.

[12] SocialAPI vise à héberger dans le navigateur Firefox un espace de conversation avec des amis inscrits sur divers réseaux sociaux (Facebook, LinkedIn, Twitter par exemple). Une fenêtre de chat s’ouvre alors permettant aux participants de discuter du contenu de la page web (notamment le streaming de contenus audiovisuels : rencontres sportives, émissions de télévision). Si SocialAPI a été développé au départ pour le navigateur Firefox, c’est dans le système d’exploitation mobile FirefoxOS qu’une seconde vie lui est accordée. D’autres (petites) entreprises développent des projets similaires d’hébergement d’espaces conversationnels multi-silos. Cette logique se retrouve également à l’œuvre dans les applications dites de second écran  proposées par les producteurs d’émissions de télévision.

[13] Voir par exemple le langage de métadonnées microdata, construit par Google et Yahoo, et standardisé par le W3C. http://schema.org/

[14] Aux États-Unis, où les premiers projets pilotes sont en cours d’évaluation, en Angleterre, où les appels ont été attribués, en Europe et en France, où ce type de projet est à l’étude, ainsi que dans de nombreux pays en voie de développement (comme l’Inde), les États autorisent des entreprises privées, parfois étrangères, à fournir un titre d’identité reconnu par les administrations publiques (respectivement : NSTIC, IdA, STORK, IdéNum, Aadhar).

[15] Comme chez Microsoft, avec la Xbox d’un côté et Windows de l’autre ; ou chez Google, avec le logiciel d’un côté (Androïd, Chrome, Apps), les contenus de l’autre (Search, Youtube).

[16] Entre autres exemples : SAML, Privacy-by-notice, Privacy-by-design, Personal Cloud.


Auteur

Julien PIERRE
GRESEC
Université de Grenoble-Alpes


Citer cet article   

Pierre, J. (2014). Le document à l’ère des individus transmédiatiques. Actes de la 6ème édition du COSSI "L'utopie de la communication", 17-19 juin 2014 - IAE de Poitiers, France.


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