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Instrumentation et interprétation de l’archive : restaurer la mémoire via l’enrichissement sémantique

Lénaïck Leyoudec

Résumé : La gestion de l’intelligibilité de l’archive est une problématique à la fois sémiotique et documentaire qui fait émerger une question fondamentale : assister le parcours interprétatif en enrichissant les métadonnées de l’archive permet-il une pratique efficiente de la mémoire ?
 

Mots clés : archive, mémoire, document, annotation, interprétation, base de connaissances, web des données.

Introduction

Il existe deux grandes méthodes de transmission du souvenir : les pratiques de transmissions orales et l’inscription de la mémoire sur des supports tels que le texte ou l’image. Aux souvenirs internes, traces mnésiques, s’opposent les souvenirs externes : les objets constituant pour nous des traces du passé tels que les documents, que nous manipulons et instrumentons afin de préserver le souvenir. Participant d’une « mnémotechnique », ces inscriptions bénéficient de deux révolutions documentaires : l’imprimerie qui a permis la banalisation du support livre et le numérique rendant possible la reproductibilité quasi-instantanée du document.

En se positionnant entre l’homme et l’information, l'archive est un média, que l’on peut distinguer en deux catégories : le média technologique et le média perceptif. Si ce dernier ne nécessite aucun appareillage particulier pour consulter le contenu archivé – à l’image d’un livre –, au contraire le média technologique doit être mécaniquement et techniquement décodé pour permettre sa consultation. En conséquence, en plus de la traditionnelle médiation culturelle – entremise du sens véhiculée par l’œuvre par un tiers au profit d’un public –, il est nécessaire d’ajouter une médiation technologique pour l’accès au contenu. Ce clivage est identifié par Bruno Bachimont selon l’acception suivante : le fossé d’intelligibilité s’ajoutant au fossé technologique.

Laissons de côté les considérations relatives à l'obsolescence technologique - topos au sein des disciplines archivistiques et documentaires - pour circonscrire l'étude à la question de l'interprétation du sens culturel associé à l'archive. Cette perte de l'intelligibilité peut être envisagée par l'introduction d'un dispositif de recontextualisation du document considéré. En effet, redocumentariser l'archive - théorie défendue par le collectif Pédauque - c'est-à-dire réinjecter de l'information au sein même du document en valorisant ses métadonnées associées est un dispositif participant de l’intelligibilité globale de l'archive. Cette étude s’intéresse ainsi aux possibilités d’instrumentation de l’archive en tant que pratique de la mémoire.

Problématique

Considérant les conclusions de Jack Goody dans la raison graphique, le dispositif technique de l’écriture a fait émerger chez l’homme de nouveaux dispositifs cognitifs tels que la liste, la formule ou le tableau (Goody, 1979). Poursuivant ce constat fondateur, Bruno Bachimont met en avant une raison computationnelle, cristallisant les apports du numérique dans les pratiques cognitives humaines (Bachimont, 2000). Ayant à l’esprit cette ouverture théorique, en considérant l’outil numérique d’inscription qu’est l’annotation : si celle-ci est considérée comme une pratique de recontextualisation du document, peut- on approfondir son impact sémiotique à la reconstruction de la mémoire ? Le basculement phénoménologique envisagé ici est à considérer à la lumière des outils de documentation mis à disposition sur le Web tels que les bases de connaissances ouvertes (linked open data), qui constituent un dispositif encyclopédique interopérable et théoriquement instrumentable.

Un point de contexte étant nécessaire, on peut ajouter qu’aujourd’hui le web statique a laissé la place au web communautaire, dispositif cristallisant certaines attentes proches d’une utopie communicationnelle véhiculée par différents écrits science-fictionnels. Théorisé par Tim Berners-Lee – créateur du World Wide Web – le concept d’un web sémantique incarne une autre vision de l’interconnexion (Berners-Lee et al., 2001). L’intention fondatrice – permettre aux machines de comprendre la sémantique c’est-à-dire la signification de l’information sur le web – est aujourd’hui possible par le biais de différentes technologies constituées autour du modèle d’information RDF (Ressource Description Framework) et des différents formats d’échanges de données en RDF permettant de communiquer entre différentes applications (RDF-XML, N3, Turtle,…). Derrière ces technologies on trouve la volonté d’étendre le réseau des hyperliens entre des pages Web classiques par un réseau de liens entre données structurées permettant ainsi aux agents automatisés d’accéder plus intelligemment aux différentes sources de données contenues sur le Web et de fait d’effectuer des tâches de recherche ou d’apprentissage notamment, de manière plus précise pour les utilisateurs.

C’est dans ce contexte particulier que s’inscrit l’enrichissement sémantique – dispositif documentaire –, qui se base sur des normes informationnelles (ontologies et bases de connaissances) permettant une uniformisation de l’information. Appliqué au document et en particulier aux métadonnées associées au document, l’enrichissement sémantique permet l’uniformisation de ces informations vers des entités sémantiques, pouvant être mises en relation avec d’autres bases de connaissances – relations permises grâce à l’interopérabilité mise en place par les normes sémantiques – afin de valoriser cette information et de déduire d’autres informations.

Issue de bases de connaissances ouvertes, l’information contextuelle injectée dans le document cohabite avec l’information de nature mémorielle propre à l’archive. En ajoutant des informations à un document patrimonial, on réinvente un document qui n’a jamais existé : la mémoire est compensée par l’encyclopédique. Le clivage introduit ici entre des informations contextuelles mises en relation avec des informations de nature mémorielle au sein d’un même dispositif documentaire de pratique de la mémoire incarne l’enjeu de cette étude. La conjonction de ces deux natures d’informations constitue-t-elle un dispositif documentaire et sémiotique utopique ?

Revue de littérature

Le problème considéré plus haut s’inscrit dans un nombre restreint de courants de pensées. L’ « école de Compiègne », formée autour de Bernard Stiegler (2010) et puisant chez Jacques Derrida et Gilbert Simondon son ancrage théorique, voit ses travaux cristallisés autour des relations entre l’homme et la technique.

L’archive – objet de cette étude – est envisagée en tant que « rétention tertiaire », concept développé par Bernard Stiegler, s’ajoutant aux rétentions premières et secondaires husserlienne. Si les premières relèvent de la perception directe, visuelle ou sonore et correspondent à des informations volatiles, les secondes incarnent des rétentions primaires intériorisées : des souvenirs. Poursuivant la théorie d’Edmund Husserl, Bernard Stiegler (1994) ajoute un troisième type de rétentions : elles « sont le souvenir d’éléments passés qui se sont déposés dans les objets : ce sont les contractions, les finitudes rétentionnelles engrammées dans les objets : ce sont toutes les rétentions secondaires des autres. » Réceptacle informationnel patrimonial, l’archive trouve sa place au sein de cet ensemble de souvenirs inscrits sur des supports.

De la même manière, l’archive est considérée comme le support d’un discours de la mémoire : s’intéressant aux conditions de possibilité de la mémoire, Bruno Bachimont positionne l’archive et en particulier le document numérique au centre du dispositif. La mémoire est selon lui un exercice permanent dans lequel le document est mobilisé dans la construction d’un discours. Par ailleurs, la dimension numérique de l’archive influe sur son mode d’existence : ce même auteur explique que « le numérique hérite des propriétés du formel, à savoir de manipuler formellement des signes discrets. Par conséquent, toute donnée, sous forme numérique, est potentiellement issue d’un calcul. C’est pourquoi l’essence du numérique, ce que l’on peut appeler le noème du numérique est " ça a été manipulé » (Bachimont, 2004). Dans le cadre d’une pratique de la mémoire, la manipulabilité de l’archive - caractéristique native - est ainsi confrontée à la nécessité intrinsèque d’une instrumentation du document en vue d’en préserver ou reconstruire le sens.

Ce constat est renforcé par les conclusions du collectif Pédauque (2009) relatives au document numérique, celui-ci évoque la nécessité d’une redocumentarisation du document : « Redocumentariser, c’est documentariser à nouveau un document ou une collection en permettant à un bénéficiaire de réarticuler les contenus sémiotiques selon son interprétation et ses usages à la fois selon la dimension interne (extraction de morceaux musicaux - ou ici identitaires - pour les ré-agencer avec d’autres, ou annotations en marge d’un livre - d’un profil - suggérant des parcours de lecture différents…) ou externe (organisation d’une collection, d’une archive, d’un catalogue privé croisant les ressources de différents éditeurs selon une nouvelle logique d’association)». Dans le champ restreint de la recontextualisation de l’archive, la problématique de la redocumentarisation est mobilisée sous la forme d’un enrichissement des métadonnées associées au document : une présentation de l’archive valorisée fournissant un cadre favorable à l’interprétation de celle-ci.

Parallèlement aux considérations informationnelles et techniques sur le document numérique et son mode d’existence, la problématique de l’interprétation du document nous amène à considérer et à embrasser l’approche interprétative de François Rastier (2002) – développée au sein de la sémantique différentielle – qui assume une filiation auprès du paradigme sémiotique constitué autour de Roland Barthes.

Enfin, la redocumentarisation de l’archive étant envisagée à l’aune des technologies propres au web sémantique, cette étude puise ses fondements techniques et conceptuels au sein des différents ouvrages de formalisation du concept clé de web sémantique et de la discipline – l’ingénierie des connaissances – portée en France notamment par Fabien Gandon (2008) ou Bruno Bachimont (2007). Ce dernier oppose au concept de web sémantique la notion de web syntaxique, permettant la transmission des documents sur le réseau en assurant leur reproduction sur le terminal de l’utilisateur final au terme d’une série de transformations éditoriales sur le contenu. En conséquence, le web sémantique consiste à « exploiter les documents publiés sur le réseau en s’appuyant sur des représentations formelles modélisant ce que signifient les documents et l’information qu’ils contiennent. Les outils du web sémantique peuvent alors proposer des services aux utilisateurs grâce à l’exploitation des informations contenues dans ces documents. » (Bachimont, op. cit.) Issues des problématiques de recherche s’intéressant à l’intelligence artificielle, les questions relatives au web sémantique cristallisent aujourd’hui des questionnements spécifiques aux disciplines informatiques, documentaires et plus récemment philosophiques (Monnin, 2013). L’approche info-communicationnelle présente s’inscrit de fait dans ce paysage disciplinaire spécifique. 

Méthodologie

En cherchant à appréhender la signifiance de l’archive et les moyens documentaires de l’infléchir dans le cadre d’un dispositif documentaire d’annotation, la méthodologie envisagée est bipartite : l’instrumentation sémiotique d’un corpus expérimental puis la conception et l’étude critique d’un artefact technologique : dispositif technique répondant à la problématique de la reconstruction de la mémoire.

Rappelons que l’étude vient répondre au constat premier d’un hiatus placé sur l’archive entre la décontextualisation culturelle du document et la dégénérescence du support. La perte du sens associé à l’archive est envisagée sous l’égide des disciplines documentaires et sémiotiques. Le choix méthodologique du traitement du fossé d’intelligibilité de l’archive est l’instrumentation documentaire réalisée par le biais d’un enrichissement sémantique des métadonnées associées à l’archive.

La définition de la nature des instrumentations pertinentes dans le cadre d’une recontextualisation de l’archive est définie dans une première phase d’étude. Un corpus de documents audiovisuels de nature amateur – archives issues d’un ensemble d’institutions patrimoniales telles que l’Établissement de production et de communication audiovisuelle de la Défense, l’Institut national de l’audiovisuel, la Cinémathèque de Bretagne ainsi que le Forum des Images – est considéré comme matière première initiale de cette étude réalisée selon le respect de la méthodologie sémiologique d’analyse de contenus médiatiques. Les différents documents formant l’échantillon – destiné à couvrir l’ensemble de seconde moitié du XXème siècle – sont examinés selon une méthodologie expérimentale.

L’objectif de cette expérimentation est d’extraire des documents les traits sémiotiques afférents au document : en d’autres termes il s’agit par le biais de l’analyse sémiotique de faire émerger les effets de sens associés à chacun des films.

Cet ensemble d’informations – l’effet de sens – désigne les éléments, présents dans le document, qui sont identifiés intuitivement par un utilisateur et participant du procédé cognitif d’interprétation du sens associé au document. Plus largement, il s’agit ici de « manufacturer » un procédé cognitif intériorisé par l’homme en allant relever des informations clés pour la compréhension globale du document.


Afin d’illustrer le cadre spécifique de cette fraction de l’étude, on peut prendre l’exemple d’un film de famille générique, illustrant les vacances d’une famille française sur les bords de la mer Méditerranée. Les effets de sens que l’on pourrait identifier seraient dans un premier temps les différentes présences à l’écran des différents membres de la famille : elles incarnent la preuve de l’appartenance de l’archive à cette famille, ses silhouettes font sens pour les membres de cette famille et plus largement pour tout spectateur averti de la teneur familiale du support. Dans un second temps, l’effet de sens s’incarne dans les éléments monumentaux mis à l’image : ces symboles naturels ou architecturaux sont autant de points de référence pour toute personne issue d’une même culture. Ces éléments permettent de resituer géographiquement et éventuellement temporellement le récit audiovisuel et contribue ainsi à la compréhension globale de l’archive.

Le second volet de l’étude expérimentale consiste en la conception d’un artefact technologique répondant à la problématique mémorielle formulée : un dispositif d’annotation propice à la reconstruction mémorielle. L’ensemble des traits sémiotiques obtenus lors de la première phase expérimentale est mis à contribution dans la conception technologique et ergonomique d’un dispositif d’annotation. La nature des instrumentations à effectuer sur le document est intégrée dans les différentes fonctionnalités développées - l’étude sémiotique ayant répondu à la question : quel type d’annotation est propice à un discours sémiotique de nature mémorielle ?

Derrière les considérations sur la nature des instrumentations, il convient de définir la présentation de l’information : boutons, disposition des métadonnées, ergonomie et expérience utilisateur.

La dernière problématique qui reste à intégrer est le choix de l’information à mettre en relation avec le document. En effet, le principe d’enrichissement sémantique mobilisé dans cette étude est incarné par la conjonction des métadonnées existantes du document avec des données supplémentaires de natures différentes : dans un premier temps les informations provenant d’annotations manuelles de la part des utilisateurs et dans un second temps les informations issues des linked open data mobilisés dans le cadre du dispositif. Les mondes possibles en terme d’annotation sont nombreux : autorise-t-on une aire de commentaires autour du document, mobilise-t-on l’outil d’annotation au plus proche du document (aire spécifique tagguée) ou de manière générale (tags faisant office de mots clés illustrant le document) ? Les linked open data étant pour certains généralistes (DBpedia, Freebase,…) et pour d’autres spécialisés (Geonames, IMDB,…), une catégorisation des silos à mobiliser est nécessaire afin d’en déduire des instrumentations vertueuses. Il y a en effet un hiatus entre la possibilité d’obtenir de manière automatique une information et la pertinence de cette information dans le contexte restreint de ce dispositif.

 

Figure 1 : Représentation partielle des différents Linked Open Data existants en 2009[1]

La méthodologie documentaro-sémiotique choisie cumule les avantages d’une théorisation – nécessaire - du phénomène mémoriel considéré, couplée à une instrumentation des concepts mobilisés dans le cadre d’un outil technologique dont la destination est l’expérimentation des pratiques mémorielles à travers l’instrumentation des documents patrimoniaux. La scientificité de l’approche est défendue par l’ancrage disciplinaire sémiotique : le signe pouvant être considéré comme un paradigme commun aux disciplines phénoménologique, sémiotique, documentaire et de l’ingénierie des connaissances.

Analyse

L’étude puisant son fondement dans l’instrumentation d’archives audiovisuelles, un échantillon de films de famille a été soumis à l’instrument méthodologique décrit précédemment : les premiers résultats de l’étude sémiotique permettent d’ores et déjà d’esquisser les mondes possibles de l’outil d’annotation en devenir. Dans le cadre de cette communication, l’extrait d’un film de famille issu du fonds INA Mémoires partagées a été choisi – pour sa qualité explicative – afin d’introduire un premier ensemble de données extraites à interpréter dans le cadre de cette étude.

L’exemple explicatif choisi est une image extraite de Le Mont Saint-Michel (1970), un film amateur que l’on attribue au genre cinématographique du film de famille, réalisé par une personne non mentionnée probablement inconnue, dans tous les cas non mentionnée dans les métadonnées du document[2]. La vidéo, d’une durée de 1’43’’, regroupe un ensemble d’une vingtaine de prises de vues, dont le montage préserve très probablement l’ordre chronologique de captation, sur la thématique du mont Saint-Michel. Le photogramme étudié appartient à un plan large de quelques secondes illustrant au premier plan des passants – vraisemblablement des touristes – et en particulier un homme et une femme regardant la caméra, tandis qu’on observe à l’arrière-plan la célèbre colline du mont Saint-Michel.

De cette vidéo on peut extraire un certain nombre d’effets de sens : on observe un monument (le mont Saint-Michel), une foule de personnes, un nombre important de voitures garées en ordre, plusieurs bâtiments (les rues de la commune) et le bord de mer (correspondant à la baie du mont Saint- Michel). Derrière ces observations, on peut en déduire plusieurs types de traits sémiotiques : un champ « Personne » qui accueille les différents individus apparaissant à l’image, un champ « Lieu » au sein duquel le mont Saint-Michel trouve sa place, un champ « Objet » dans lequel s’inscrivent les voitures à l’image et enfin un champ « Thème » auquel on peut associer l’annotation « Tourisme ». À cet ensemble de catégories sémiotiques, on peut y ajouter une dernière catégorie : « Sujet », thématique générale permettant d’y inclure le tag « Vacances » qui illustre parfaitement le sujet de ce film.

L’étude sémiotique du film a permis d’extraire plusieurs traits généraux participant à la compréhension globale du film. Ces traits correspondent à autant d’axes d’annotations : la liste – personne, sujet, lieu, thème, objet – n’est pas exhaustive et constitue une base théorique de résultats que l’on va implémenter dans l’outil d’annotation.

L’instrumentation des traits sémiotiques extraits constitue la seconde partie de l’expérimentation : il s’agit de la troisième phase décrite dans la figure n˚2. En effet, trois des traits relevés font l’objet d’une élévation sémantique – le basculement d’une chaîne de caractères à une entité sémantique avec des propriétés et sont confrontés à des bases de connaissances ouvertes. Par commodité – n’ayant à l’heure actuelle aucun moyen de connaître l’identité précise des deux personnes apparaissant à l’écran - nous avons choisi de nommer de manière arbitraire les deux personnages pour les besoins de l’exemple. L’interrogation du linken open data Freebase n’amène aucun résultat quant à la requête des noms « Marie- Thérèse Bertrand » ou « Pierre Bertrand » au sein de la base de données d’entités sémantiques ayant la propriété « Personne ». Effectivement, il est tout à fait naturel que ces deux toponymes fictifs soient absents des bases de connaissances ouvertes, par contre il est évident que si nous avions identifié Jacques Chirac ou tout autre personnalité politique suffisamment célèbre pour posséder sa fiche dans la base de connaissances de Freebase, un résultat sous la forme d’une biographie nous serait parvenu[3]. Le constat que l’on peut dès à présent prononcer est la nécessaire possibilité d’édition de sujets en cas d’absence de réponses lors d’une requête et en particulier dans le cadre d’identification de personnes.

La seconde partie de l’expérimentation était l’élévation sémantique de l’entité géographique « Mont Saint-Michel », identifiée dans l’extrait du film. L’interrogation de la base de connaissance ouverte Freebase permet la récupération d’une notice dont le contenu est intégré dans la figure n˚2, à savoir une synthèse d’informations en français présentant la commune du Mont-Saint- Michel. La requête a consisté en la recherche d’une entité sémantique ayant pour libellé « Mont Saint-Michel » au sein des notices topographiques (possédant la propriété « Lieu »). Le texte récupéré peut être ainsi associé au média et consultable au sein des métadonnées du film que l’on disposera idéalement dans une interface dissociée de la fenêtre de visionnage du média mais géographiquement proche de celle-ci afin de maximiser l’impact mémoriel de cette nouvelle information proposée à l’utilisateur.

En guise de récapitulatif, l’étude sémiotique d’un échantillon de films de famille a permis d’extraire un certain nombre d’effets de sens constituant l’intelligibilité de l’archive. On observe qu’une fois extrait, ces traits peuvent être instrumentés, d’une part manuellement (tagging manuel) et d’autre part de manière informatisée (tagging venant interroger une base de connaissance). La conjonction dans le même environnement d’informations de nature privée ou a minima mémorielle avec des informations contextuelles de nature publique est ergonomiquement et techniquement compatibles, néanmoins cette redocumentarisation du document nécessite d’être examinée sémiotiquement et cognitivement parlant.

Figure 2 : Étude de cas

Discussion

Il s’agit dans les prochains paragraphes de dresser un premier bilan de l’étude réalisée, de composer les mondes possibles du dispositif en termes de reconstruction de la mémoire tout en le mettant en perspective avec un dispositif éthiquement proche : Ligne de temps, logiciel développé par l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) co-créé par Vincent Puig et Bernard Stiegler.

En guise de premier volet du bilan de l’expérimentation, on peut considérer le dispositif d’annotation du point de vue technique. L’implémentation de ce type de dispositif n’oppose pas de réelle contrainte technique, il convient de construire les différents volets de l’interface en étant conscient de l’expérience utilisateur voulue, tandis que l’interfaçage avec les différentes bases de connaissances ouvertes peut être réalisé par le biais d’un connecteur qui viendrait interroger ces bases à chaque requête de l’utilisateur. Un dispositif d’annotation en tant qu’outil de recontextualisation de l’archive est de fait un dispositif documentaire réalisable d’un point de vue technique.

Dans un second temps, le bilan sémiotique de l’expérimentation est une étape nécessaire à l’élaboration d’un dispositif vertueux. L’expérience d’instrumentation d’un document prouve que l’enrichissement sémantique de l’archive est non seulement possible en terme documentaire mais que celui- ci reconfigure l’environnement sémiotique. On peut en réalité considérer plusieurs hypothèses prospectives : la conjonction de contenus de nature mémorielle avec des contenus à nature contextuelle crée un nouvel espace de signes, sensiblement différent de l’espace original, qui de fait dépend de nouvelles pratiques interprétatives. Dans un autre sens, on peut considérer le nouvel espace de signes comme un environnement enrichi où les nouvelles informations viennent enrichir sémiotiquement les premières et donc assister les parcours interprétatifs. La réponse à cette interrogation émergera d’un bilan de l’impact sémiotique de ce dispositif d’annotation sur les pratiques mémorielles familiales, nativement intégré au calendrier de recherche.

Cette première expérimentation permet de dresser des conclusions sommaires sur les différentes fonctionnalités et remettre en question les choix d’éditorialisation. En effet, l’exemple construit auparavant privilégiait des annotations écrites, néanmoins il convient également d’envisager d’autres formes d’ancrages sémiotiques théoriquement propices au travail mémoriel tels que l’annotation vocale. De la même façon, l’annotation temporelle est d’ores et déjà envisagée pour gérer les médias temporels tels que les films : ce dispositif compose d’ailleurs l’architecture centrale du logiciel d’annotation Ligne de temps, présentant ce choix par l’idée de la substitution d’une expérience de défilement contraint du spectateur de cinéma par la cession à l’utilisateur d’un pouvoir sur le film (découpage, annotation, remixage,…) participant d’un accès inédit à celui-ci.[4]

Conclusion

En guise de bilan vis-à-vis de cette étude, on peut circonscrire plusieurs axes correspondant aux différents volets disciplinaires du projet. Le dispositif de reconstruction de la mémoire tel qu’il est théorisé ici est incarné d’un point de vue technique par un outil d’annotation spécifique au sein duquel l’information est encadrée par des normes d’échanges particulières propres aux technologies sémantiques. L’interrogation et l’ancrage d’informations contextuelles issues du linked open data au sein d’une interface de consultation et d’annotation de l’archive est un dispositif documentaire réalisable, il ne constitue pas une utopie documentaire. D’un point de vue « usages », la pratique mémorielle théorisée prend place aussi bien dans l’exercice d’annotation que dans la réappropriation (visionnage, relecture, écoute) du document par l’utilisateur, qui voit son parcours interprétatif enrichi par différentes métadonnées contextuelles supplémentaires. La conjonction d’informations de nature générale avec les informations de nature privée incarne un dispositif sémiotique original qui répond à un cadre interprétatif spécifique qu’il convient de produire. La volonté d’instrumentation mémorielle produite dans cette étude est en réalité incarnée par le hiatus émergeant entre ces deux champs informationnels. Jusqu’où réside l’équilibre entre une histoire à forte teneur mémorielle mais relativement hermétique pour l’individu lambda et une histoire documentée mais anonyme et sans émotion ? L’enjeu véritable de cette étude est bel et bien de positionner et d’instrumenter ce clivage entre la mémoire empathique et la mémoire encyclopédique.

Bibliographie

Aumont, J. et al. Esthétique du film, Paris, Nathan, 1983

Bachimont, B. Ingénierie des connaissances et des contenus : le numérique entre ontologies et documents. Paris, Lavoisier, 2007

Bachimont, B. « La présence de l’archive : réinventer et justifier ». Intellectica, 53-54, 2010

Eco, U. Les Limites de l’interprétation. Paris, Grasset, 1992

Joly, M. L'image et son interprétation. Paris, Nathan, 2002

Merzeau, L. Pour une médiologie de la mémoire, habilitation à diriger des recherches. Paris, Université Paris X, 2011

Odin, R. Le film de famille : usage privé, usage public. Paris, Méridiens- Klincksieck, 1995

Pédauque, R.T. Le document à la lumière du numérique. Caen, C&F Éditions, 2006

Pédauque, R.T. La redocumentarisation du monde. Paris, Cépaduès, 2009

Rastier, F. Sémantique interprétative. Paris, PUF, 1987

Ricoeur, P. La mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris, Le Seuil, 2000

Stiegler, B. La technique et le temps, tome 1 : La faute d'Epiméthée. Paris, Galilée, 1994

Stiegler, B. La technique et le temps, tome 3 : Le Temps du cinéma et la Question du mal-être. Paris, Galilée, 2001

Stockinger, P. Les archives audiovisuelles : description, indexation et publication, Hermès science publications. Paris, Lavoisier, 2011

Treleani, M. « Dispositifs numériques : régimes d’interaction et de croyances ». Actes sémiotiques, 117, 2014


[1] Crédits linkeddata.org (consulté le 29/05/14)

[2] Source : http://www.ina.fr/video/I13137976/le-mont-saint-michel-video.html (consulté le 29/05/14) 

[3] Notice Freebase à propos de M. Chirac : « Jacques Chirac, né le 29 novembre 1932 dans le 5? arrondissement de Paris, est un homme d'État français. Il est le 22? président de la République française du 17 mai 1995 au 16 mai 2007. Fondateur de deux partis politiques classés à droite de l'échiquier politique, le Rassemblement pour la République en 1976 puis l'Union pour un mouvement populaire en 2002, il occupe à plusieurs reprises la fonction de député de la troisième circonscription de la Corrèze et est le maire de Paris entre 1977 et 1995. Premier ministre sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing de 1974 à 1976, il est nommé chef du gouvernement pour la seconde fois de sa carrière par le président socialiste François Mitterrand, en 1986, à la suite de la victoire de la droite aux élections législatives, étant ainsi le premier chef du gouvernement d'une cohabitation sous la V? République et, par la même occasion, la seule personnalité politique sous ce même régime ayant assumé, par deux fois, la charge de Premier ministre. Jacques Chirac devient le 22? président de la République française le 17 mai 1995, à la suite de son élection face au candidat socialiste, Lionel Jospin. » Crédits Freebase

[4] Source : http://www.iri.centrepompidou.fr/outils/lignes-de-temps/ (consulté le 29/05/14) 


Auteur

Lénaïck LEYOUDEC
Doctorant CIFRE
Laboratoire Connaissances, Organisations et Systèmes TECHniques (COSTECH - EA 2223)
Partenaire industriel Perfect Memory SA
Université de technologie de Compiègne


Citer cet article  

Leyoudec, L. (2014). Instrumentation et interprétation de l’archive : restaurer la mémoire via l’enrichissement sémantique. Actes de la 6ème édition du COSSI "L'utopie de la communication", 17-19 juin 2014 - IAE de Poitiers, France.


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