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La culture de l’information : un prérequis dans la gestion de l’entreprise

Teboura Benkaid-Kesba, Azzedine Bouderbane et Nadjia Gamouh

Résumé : Le progrès est le résultat de l’évolution des connaissances qui sont le produit de l’intelligence humaine. La maitrise de l’information devient un élément fondamental pour tous ; elles procurent à leur détendeur de la richesse et de la puissance. L’introduction des TIC dans cette société dynamique a donné une nouvelle dimension aux techniques de recherche de l’information électronique et à l’accès aux multiples sources du savoir.Les entreprises économiques connaissent, elles aussi, un développement croissant. Elles doivent être opérationnelles tout le temps pour pouvoir bien se positionner dans un environnement de plus en plus complexe et très concurrentiel. Les cadres gestionnaires des entreprises économiques sont censés disposer de la culture de l’information pour être efficients et assurer à l’entreprise le progrès nécessaire pour son bon positionnement sur l’échelle des valeurs de performance économique. Savoir gérer la connaissance, la rendre pérenne, la partager deviennent un processus clé dans le management des connaissances. Partant de l’hypothèse qu’il est difficile aux gestionnaires d’être performants en l’absence d’une maitrise de compétences informationnelles et d’une culture du partage et de l’échange de la connaissance, nous avons entrepris une étude qualitative pour évaluer la culture de l’information chez un échantillon de cadres gestionnaires de l’entreprise ‘SONELGAZ’. Un entretien semi-directif basé sur les cinq indicateurs de performance établis par l’ACRL (Association of College and Research Libraries) a été arrangé. Nous sommes arrivés à remarquer que les techniques de recherche de l’information les plus fondamentales ne sont pas toutes bien maitrisées par les gestionnaires touchés par notre enquête, que la notion de la formation tout au long de la vie ne constitue pas du tout un enjeu pour nos répondants, et que les règles de communication dont a besoin tout gestionnaire dans son entreprise sont mal assimilées.
 
Mots clés : nouvelle société, culture de l’information, cadre gestionnaire, gestion de l’entreprise, compétence, concurrence, étude qualitative
 
Introduction    

Les clés de succès des entreprises ne cessent d’évoluer, de la reconnaissance de la centralité de l’individu au cœur de leurs activités, individu à qui il faut savoir parler en prenant en considération la somme de ses affects, sa singularité marquée par son apprentissage social et ses valeurs culturelles fortes, qu’il faut repérer et  préserver et surtout solliciter avec beaucoup d’habilité, afin de le motiver pour l’entrainer à déployer toutes ses potentialités et mettre le meilleur de lui-même au service du développement de l’entreprise à laquelle il  sera fier d’appartenir.   Aujourd’hui, se  tournent vers  l’appropriation de l’information, assurément être informé, c’est bien, encore faut-il savoir l’exploiter et l’utiliser à bon escient, c’est-à-dire transformer cette information en une connaissance utile : c’est le passage du « savoir pour agir » au « connaître est agir » comme le dit(Benasayag, M.,  2006). 

Tous les auteurs qui ont approché la notion de l'information sont unanimes pour dire que nous entamons une nouvelle phase de l’évolution de l’économie où le savoir et l’information vont être les maîtres mots de toute organisation sociale, bien illustrés par les propos du président de Johnson et Johnson Ralph Larsen qui dit : « Nous ne sommes pas dans une activité de produit, mais de connaissances » cité par (Oubrich, M., 2005).En effet, les entreprises économiques doivent être opérationnelles tout le temps pour pouvoir bien se positionner dans un environnement de plus en plus complexe et très concurrentiel. Il faut apprendre à construire dans ce monde qui innove sans cesse. Leurs cadres gestionnaires sont censés disposer de compétences multiples, dont la gestion des connaissances, pour être efficients et capables d’assurer par là même le progrès nécessaire pour défendre leur place sur l’échelle des valeurs de performance économique. Savoir gérer la connaissance, la rendre pérenne, la partager deviennent les facteurs fondamentaux du processus du management des connaissances. Ce qui nous amène à nous poser les questions suivantes : pourquoi la connaissance des contextes environnementaux socio-économiques est devenue fondamentale pour les managers des entreprises ? Pourquoi  l’intelligence économique et sa mise en application, notamment la veille sont devenues des pratiques dites stratégiques? Quels sont les avantages et les limites de ces pratiques? Nous allons nous attacher dans une première étape de notre étude à traiter de ces différents points et dans une seconde étape, en prenant l’exemple de l’entreprise « SONELGAZ », spécialisée dans la production de l’électricité et du gaz en Algérie, qui à nos yeux peut être révélatrice de la situation de la plupart des entreprises du pays et où nous avons constaté avec étonnement que nombre de cadres gestionnaires en son sein exploitent très peu la connaissance, la partagent rarement et semblent même embarrassés face à tout projet qui nécessite le recours à la recherche de l’information. Cet état de fait constitue une vraie problématique et génère certaines interrogations : Pourquoi cet embarras face aux opérations de recherche de l’information ? Quelle analyse peut-on faire de la culture de l’information dans notre système de formation ? Quelle stratégie de formation peut-on adopter pour une meilleure maitrise de cette culture, capable d’amener les cadres gestionnaires à mieux gérer les connaissances ? Partant de l’hypothèse qu’il est difficile aux gestionnaires d’être performants en l’absence d’une maitrise de compétences informationnelles et d’une culture du partage et de l’échange de la connaissance, nous avons entrepris une étude qualitative pour évaluer la culture de l’information chez un échantillon de cadres gestionnaires de l’entreprise citée plus haut, qui dispose de tout un réseau de directions et d’antennes à travers toutes les villes algériennes. Un entretien semi-directif basé sur les cinq indicateurs de performance établis par l’ACRL (Association of College and Research Libraries) a été arrangé. Nous sommes arrivés à remarquer que les techniques de recherche de l’information les plus fondamentales ne sont pas toutes bien maitrisées par les gestionnaires touchés par notre enquête, que la notion de la formation tout au long de la vie ne constitue pas un enjeu pour nos répondants, et que les règles de communication dont a besoin tout gestionnaire dans son entreprise sont mal assimilées. Ces résultats démontrent une déficience majeure relevant des compétences du système de formation à qui incombe la lourde responsabilité d’assurer une bonne acquisition de la culture de l’information à tous les apprenants. Comment sera-t-il possible à ces gestionnaires d’intégrer cette nouvelle société où la formation continue et la mise à jour des connaissances sont un prérequis ? 

I- Dimensions stratégiques de l’information dans l’entreprise
1-1.L’information : un impératif de la stratégie des entreprises

Dans ce monde économique rendu hostile à l’activité organisationnelle et entrepreneuriale par la diversité sans cesse croissante des produits,  il devient nécessaire de savoir gérer. Pour savoir gérer, nous avons besoin de savoir maitriser les techniques de recherche de l’information et produire de la connaissance. Il est même souligné que l’homme cultivé est celui qui  « sait s’informer, se documenter, et qui a acquis une méthode de recherche et de travail pour pouvoir se faire une idée par lui-même » (Pochet, Thirion, 1999).  ›Consulter la page Chris Argyris d'Amazon

L’entreprise doit faire face au libéralisme, alors, modèle type dominant avec toute la latitude d’agir aussi bien aux plans national, régional qu’international, à la compétition comme moteur de l’économie mondiale et à la concurrence rayonnant tous azimuts. Dans cet effroyable contexte,  il ne reste aux managers, armés de la bonne information, que leur intelligence pour se défendre et être compétitifs. Ainsi, l’appropriation de l’information devient stratégique pour stimuler l’innovation et la création, afin d’anticiper la concurrence ou contracter de nouveaux marchés, elle doit être nécessairement accompagnée de la maitrise de l’usage des nouvelles technologies pour être plus performante. L'information est donc le levier à actionner pour la réussite, la performance et la prospérité des entreprises, lorsqu’elle est récente et traitée avec pertinence pour pouvoir agir avec efficacité au moment opportun. II s’agit là, de la transformation de cette information en une connaissance utile et exploitable pour suivre la cadence du développement des choses, ce qui implique la dimension humaine qui seule peut permettre ce passage devenu incontournable, comme nous l’avons déjà souligné il ne reste plus que la matière grise de l’homme pour affronter ce combat. De cette nouvelle conception de l’information est née la dénomination « d’intelligence économique », ou « business intelligence », dont nous allons tracer les contours.

1-2.Contours de l’information stratégique ou de l’intelligence économique

Une information stratégique des entreprises ou l’intelligence économique est une information qui sert à dissiper toute incertitude dans la prise de décisions managériales, en revêtant les propriétés suivantes :

  • Information à valeur ajoutée : Pour certains auteurs dont(Gilles, F. ; Cleveland, H.), l’information est considérée comme une matière première stratégique,       drainée et sélectionnée par un bon système d'informations et surtout transformable, c’est à dire que l’on peut  traiter pour la rendre opérationnelle,en vue de son exploitation au profit de l’entreprise. Jack, Hirshleiffer l’évalue à partir de cinq critères : son applicabilité par opposition à 1'information générale, sa certitude, son contenu, et surtout sa pertinence pour la décision et l'importance de sa diffusion en sachant  que sa  nouveauté a un impact direct sur sa valeur et par voie de conséquence sur son adoption. Evaluation que Barry Epstein et William Kinget renchérissent en lui attribuant d’autres critères tels que la rentabilité, la possibilité de comparer ou la possibilité de quantifier. Ainsi, seules la sélectivité et la précision de l'information seraient d'importantes valeurs ajoutées utiles à la prise de décision. Elles peuvent être puisées dans des produits innovants, brevets, découvertes,les évolutions techniques ou technologiques, publications scientifiques et techniques  (abonnements choisis en fonction de leur crédibilité scientifique), appels d’offres, concurrence, structures de marchés avec les nouvelles pratiques d’achats et d’approvisionnement, comportements stratégiques, mouvements financiers, les bases commerciales traditionnelles, Internet, ses sites, ses blogs, ses listes, recherches géographiques et pour finir dans les lois, propositions de lois, décrets, nouvelles normes, labels, etc… Cependant, si internet et les différents outils en ligne restent une source d’informations de choix, il importe de prendre en considération les autres sources d’informations : les réseaux sociaux, les idées des collaborateurs après une session de formation, un séminaire, une conférence, une manifestation professionnelle, une réunion créative, etc…
  • Information mise à jour : pour rester compétitives, il faut d’abord que les entreprises commencent par définir  leurs besoins en information, car si ces derniers  ne sont pas clairement définis en amont, les recherches apporteront des informations inutilisables. Il faut savoir également identifier les forces et les faiblesses des concurrents, connaitre lesnouveaux concurrents, et les nouveaux produits. A cet effet,les entreprises doiventcontinuellement avoir une longueur d’avance sur les autres, en anticipant la représentation de l'état futur de leur entité. Ce qui impose de disposer d’une information à jour et immédiatement exploitable. Pour mettre leur entreprise au diapason de la modernité les décideurs sont contraints de recueillir les informations les plus récentes qui ont trait à leur activité, à leurs partenaires, clients et fournisseurs.
  • Information pertinente et disponible au bon moment : A repérer en apprenant à gérer judicieusement le fluxinformationnel par la lecture et la recherche à fréquence régulière dans les sources déjà énumérées. Disposer également des moyens techniques, notamment  un  poste connecté à Internet et équipé d’un navigateur standard pour un accès facile et rapide à l’information recherchée.
  • Information accessible par la bonne personne : L’information doit être orientée vers la mise en application de manière proactive, grâce à son interception par la personne qui a une bonne compréhension de l’environnement socio-économique de son entreprise, une formation interdisciplinaire pour croiser les informations afin de détecter les plus crédibles, les saisir et les communiquer  en temps réel, parfois quelques minutes suffisent pour décrocher de gros marchés, on dit bien que : « le temps c’est de l’argent ».
1-3.Veille informationnelle : un outil au service de l’usage de l’information

La création et l’originalité demeurent un facteur de croissance incontestable dont aucune entreprise ne peut plus se passer. Aussi, pour demeurer concurrentielle, l’entreprise doit forcément intégrer dans sa stratégie la veille étant, jusqu’à présent, le seul moyen capable de lui permettre de constituer un fonds informationnelnécessaire à son développement et à son avenir, carélaboré en fonction de son domaine d’activité, en y consacrant le moins de temps possible, puisqu’elle permet de guetter les « signaux d'alerte »  avec la mise en place d’un processus automatisé de surveillance régulière et personnalisée,dans la perspective de saisir des opportunités de marché et de développement. La veille  sert également à réduire les risques liés à l'incertitude et aux menaces liées au manque d’informations sur l’évolution des produits.

  • Typesde veille informationnelle 

     La veille technologique : opération active menée par l’entreprise pour    surveiller les évolutions relatives aux  découvertes scientifiques, aux innovations technologiques (produits et services),  aux procédés de fabrication et à l’apparition de nouveaux matériaux issus de la recherche fondamentale appliquée. Cette opération suit indéfiniment la boucle suivante :

-       Ciblage d’informations ;

-       Récolte et analyse de ces dernières ; 

-       Diffusion du produit obtenu et ainsi de suite.

     La veille concurrentielle : outil de benchmarking,  selon  Rouach : « Elle permet de pister les démarches actives,  déploiements  vers  d'autres  secteurs d'activités, fausses pistes et leurres destinés à égarer les curieux, intrusions diverses, dépôts de brevets, travaux de recherche et ce de la part de concurrents directs et indirects » (Rouach, D., 2004).

Au terme de cette  approche de  la notion  d’intelligence économique, brossée à grand trait nous  pouvons affirmer qu’il  s'agit  non  seulement  de collecter  l'information,  de  vérifier son authenticité, de  l'actualiser  en  lui  donnant de la valeur,  pour  anticiper le futur et  enfin l'exploiter sans aucune menace d’être dépassé par les évènements en cours, d’une part  d’autre part  impliquer  dans le processus  des  personnes compétentes pour passer de l’information à l’intelligence. Ne dit-on pas que : ‘L'information c'est du pouvoir’.  Ceci dit, nous avons abordé le premier aspect de notre travail, reste à savoir maintenant : quelle analyse peut-on faire de la culture de  l’information dans  notre système de formation ?  soit en Algérie, et  quelle  stratégie  de formation peut-on  adopter  pour  une  meilleure  maitrise  de  cette culture afin d’amener les cadres gestionnaires à mieux la saisir et l’exploiter.

2. Enquête auprès des cadres gestionnaires de la ‘SONELGAZ’

Pour essayer de répondre à nos interrogations, nous avons entrepris une étude qualitative pour évaluer la culture de l’information chez un échantillon de 25 cadres gestionnaires de l’entreprise ‘SONELGAZ’ dans la wilaya de Constantine. Un entretien semi-directif a donc été arrangé basé essentiellement sur les cinq indicateurs de performance établis par l’ACRL (Association of College and Research Libraries) et qui définissent une personne dotée de la culture de l’information. Ces indicateurs sont les suivants :

  • Premier indicateur : Etre capable de déterminer la nature et la dimension du besoin en information
  • Deuxième indicateur : Etre capable d’accéder d’une façon efficiente à l’information recherchée
  • Troisième indicateur : Etre capable de résumer les idées maitresses à extraire de l’information collectée
  • Quatrième indicateur : Etre capable d’utiliser efficacement l’information, individuellement ou en groupe, pour réaliser un projet
  • Cinquième critère : Etre capable de comprendre certains aspects économiques, sociaux et juridiques autour de l’accès à l’information et à son utilisation.
3.   Analyse et discussion

Pour ce qui est du premier indicateur, les cadres gestionnaires, éléments de notre échantillon, démontrent qu’ils savent, pour la plupart, exprimer leur besoin en information, et ont la capacité d’expliquer comment l’information est produite, organisée et disséminée. Tous, à l’unanimité, affirment qu’ils sont conscients quant à l’importance de l’information. Ils ajoutent également qu’ils ont la capacité de réévaluer leur besoin en information. Concernant le deuxième indicateur, nous constatons à ce niveau que les obstacles commencent vraiment à surgir face à nos répondants qui à 80% trouvent des difficultés à mener des enquêtes pour collecter et accéder à l’information. Ils ne connaissent pas assez les outils de repérage qui peuvent les aider à accéder aux documents tels que : les catalogues, les bibliographies, les bases de données, les outils de méta-recherche, le web invisible … Leur maitrise des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) pour accéder à l’information est très modeste. Ils expliquent qu’ils sont souvent embarrassés dès qu’ils sont forcés à faire une recherche documentaire. Ils ne semblent pas au courant des diverses approches d’analyse de données qu’il est utile de maitriser. L’importance quant à construire une stratégie de recherche est pour eux une formule très complexe qu’ils ne sont pas prêts à assimiler. Le troisième indicateur qui consiste à résumer les idées maitresses à extraire de l’information collectées est loin d’être maitrisé par plus de 80% de nos répondants. En effet, savoir exploiter les fonctionnalités de l’ordinateur pour étudier les interactions et recoupements entre les divers faits, phénomènes ou concepts relève pour ces gestionnaires de ‘tâches spécifiques aux spécialistes en informatique’, alors que « le savoir-chercher s’apprend dans toutes les disciplines »(Duspaire, 2004).Ils ne savent pas qu’une stratégie de recherche est toujours apte à être révisée. Comment évaluer les multiples sources d’information est un autre aspect qui n’est pas connu pas nos gestionnaires bien qu’il soit essentiel : ‘réputation de l’auteur’, ‘fiabilité des sources’ et ‘qualité du contenu des sources’.Quand nos répondants exploitent un fonds documentaires, ils ne semblent nullement orienter leur vision vers la détermination de la valeur ajoutée de la connaissance. 60% de nos répondants ont des difficultés à maitriser la communication électronique qui pourtant s’impose d’une façon substantielle dans tous les secteurs de la vie active.

Pour ce qui est du quatrième indicateur ayant trait à l’utilisation efficace de l’information pour réaliser un projet individuel ou en groupe, nous constatons que nos cadres gestionnaires, à l’unanimité, ne produisent pas de l’information. Ils n’en sont que consommateurs. Ils ne semblent pas préoccupés par la nécessité d’avoir un jugement critique lors de l’exploitation d’une information. Ils ont également des lacunes en matière d’exploitation de textes numériques et de documents audio-visuels pour communiquer les résultats de travaux via les TIC. Ils ne sont nullement motivés à travailler en groupe. Cela ne les incite pas à développer une culture de l’échange de l’information et de son partage. D’ailleurs Simondon Gilbert explique bien que l’individualisation  « ne se délaye pas dans le collectif », bien  au contraire, elle se renforce et s’amplifie pour mieux défendre les valeurs fortes de cette singularité (Simondon, G.  1989). La notion de formation tout au long de la vie est certes importante pour eux, mais ils affirment bien qu’’elle n’est pas un enjeu de taille’. Le cinquième et dernier indicateur nous démontre que nos gestionnaires sont, en grande majorité, conscients de la dimension économique de l’information et son importance dans les divers types de transactions. Par contre, peu de répondants donnent une importance à la dimension sociale de l’information. Le pire est que nos cadres gestionnaires, en grande majorité, refusent d’accepter le principe suivant : Lors d’une recherche documentaire, toute information dont on ignore la provenance doit être écartée. Pour eux, ‘l’essentiel est de pouvoir trouver et collecter de l’information dès qu’on en a besoin’. Le référencement ne semble pas les préoccuper. Lorsqu’on leur parle de ‘plagiat’, ils réagissent autrement affirmant que ‘cela n’est pas une bonne chose’. Néanmoins, ils ajoutent que ‘souvent les conditions de travail  poussent au plagiat’ ; ceci explique pourquoi l’acquisition d’un jugement critique n’est pas nécessaire aux yeux de nos répondants. Le concept de droit d’auteur est très mal assimilé chez nos cadres gestionnaires.

Déjà Claude Baltz en 1997 déclarait : « Pas de société d'information sans culture informationnelle » (Baltz, C. 1998).Ceci va nous aider  à mieux  comprendre certains résultats de notre enquête et la situation de la culture de l’information en Algérie. Il importe d’abord de partir du poids d’un héritage, de certains enjeux réels reliés directement à des faits historiques vécus par les citoyens dans le pays, notamment, le rôle des premiers espaces où l’on pouvait apprendre à lire et à écrire : les Zaouïas, ce sont des structures religieuses pédagogiques apparues au Maghreb entre le XI et XIII siècle, initialement édifiées pour dispenser l’apprentissage de la lecture et de l’écriture à travers les versets du Coran, accueillir des étudiants étrangers ou venus de localités lointaines et d’auspices aux voyageurs. Face à l’occupation ottomane et française, elles ont pris une autre tournure, celle de lutter pour conserver l’identité arabo-musulmane, en formant des esprits afin de préparer des personnes lettrées capables de se soulever et de conduire la révolution  (A titre d’exemples, nous pouvons citer L’Emir Abdelkader, Cheikh Bouamama, Lala Fatima N’Soumer, Cheikh Ahedad qui ont été les précurseurs de la révolte anti colonialiste).  Les Zaouïas étaient réputées pour leur hostilité aux colons et à l’évangélisation du peuple algérien. Elles sont devenues des centres de rencontres et de préservation des trois principaux piliers de l’identité algérienne : la langue, l’histoire et la religion. Au regard de l’influence positive des Zaouïas, dans l’éducation des indigènes, en dispensant le savoir et provoquant ainsi l’éveil nationaliste, les français ont combattu ces dernières pour en faire des lieux de culte des saints. Ce phénomène va se répandre et atteindre toutes les couches sociales, accentué par la politique coloniale dont le maraboutisme est devenu un véritable allié pour jeter cette population dans l’obscurantisme le plus total  comme le soutient Dermenghem. (Dermenghem, E., 1954). 

Cette  histoire de la culture informationnelle va évoluer en passant de la parole du cheikh de la Zaouïa ou Médersa à celle du maître pour ceux qui avaient la chance de pouvoir être inscrits dans une école pour fatalement être stoppés au cours fin d’études, seuls quelques-uns échappés à ce triste sort, excellents, issus de familles plus ou moins nanties, ils ne pouvaient être recalés, ont eu recours à l’utilisation de documents en plus du cours magistral. Cette introduction de ce nouveau support de l’information dans l’enseignement va révolutionner la méthode pédagogique jusque-là employée en confrontant directement l’élève avec la source, ce qui de facto va amener ce dernier à développer des compétences  informationnelles, capables de le conduire à la recherche, sélection, traitement et maîtrise de l’information. Ce rapport apprenant, chercheur / document va à son tour connaître un profond  bouleversement engendré par l’arrivée et l’utilisation des nouvelles technologies où la fascination de l’écran, la rapidité, la richesse des sources documentaires vont confronter ces derniers à une nouvelle méthode dans la recherche bibliographique, soit autrement dit apprendre à articuler entre production, diffusion et appropriation des données distribuées sur le web. Situation à laquelle à aucune étape de leur socialisation ils n’ont été préparés, parents pour la plupart illettrés, environnement peu propice à la lecture en raison de l’absence de modèle à suivre et des lieux culturels et d’une politique nationale qui demeure au stade des déclarations d’intention. Les efforts consentis dans le domaine semblent être comme une sorte de course poursuite derrière l’édification de nouvelles structures nées du dernier ressort des techniques, en laissant pour compte la maîtrise de l’information qui reste non ou mal enseignée et des enseignants, documentalistes, bibliothécaires, gestionnaires avec des programmes peu compatibles avec la réalité, alors que les moyens existent, toutefois à eux seuls, ils ne peuvent doter les apprenants de compétences intellectuelles requises pour repérer, identifier, discerner, évaluer l’origine, la fiabilité, la qualité et la pertinence de l’information trouvée.  Ces compétences multiples  acquises permettent d’accroitre la « faculté d’adaptation à des stratégies plus compétitives »(Duouis, P., 2001). Les déficiences majeures quant à l’acquisition de cette culture incombent en grande partie au système éducatif national au niveau de tous les cycles.  Le ministre de l’enseignement supérieur Mebarki lui-même  clarifie bien dans un de ses ouvrages que: « la formation à l’enseignement  n’est pas soutenue par un programme  national de recherche en pédagogie» (Mebarki, M., 2003).La situation de la culture informationnelle est également ruinée par un  manque de pression de la part du lectorat pas habitué à la fréquentation de ces lieux et donc pas en mesure de déterminer et d'exprimer ses besoins devant un service médiocre de ces dernières qui ne ressentent pas la nécessité de s'améliorer face à des lecteurs passifs, résultat d'un apprentissage social qui n’a été à aucun moment de leur vie dans le sens de développer chez eux le gout de la lecture ; ce n'est qu'au stade de l'université que la lecture devient un impératif.

Cette apparition tardive de la lecture chez l'algérien est donc suscitée par un besoin, car ils n'ont acquis auparavant aucune tradition dans ce domaine et ne manifestent par conséquent aucune exigence quant aux services rendus par ces institutions. Ce réel a forcément des conséquences fâcheuses sur les pratiques pédagogiques et didactiques, sur la qualité de l’enseignement et le rôle des apprenants dans l’action d’apprentissage. Vient s’ajouter l'inefficacité des bibliothèques qui n'entreprennent aucune action pour faire accéder leurs usagers au document, leur offrir ce qui vient d'être édité, leur fournir l'information qu'il souhaite recevoir, en un mot les éveiller à la culture. La responsabilité de cette quasi-absence de la lecture chez l'algérien est donc partagée entre ce lecteur occasionnel, docile et ces bibliothèques qui n'essayent pas de se mettre au diapason de la nouvelle politique de la communication de l’information, alors que maintenant, il faut qu'elles parviennent à allier entre les deux fonctions : enrichissement des fonds documentaires, conservation et communication des documents d'une façon plus élaborée, c'est à dire dans le cadre d'un réseau structuré et efficace.  Nous ne saurions mettre un terme à cette ethnographie, brossée à grand trait, de la notion de culture de l’information dans le contexte algérien, sans soulever la question des difficultés des bibliothèques à améliorer leurs prestations de services dues en grande partie à un manque de savoir, de savoir-faire et de savoir-être des agents, à une absence de sens des stratégies communicationnelles du manager pour motiver les acteurs de cette entreprise dont en dépend le succès et à une inadéquation de la gestion mise en œuvre,  alors que le changement attendu s’inscrit dans une conjoncture favorable. Nous comprenons par-là que la prolifération des ressources électroniques a « fait émerger de nouveaux paradigmes de services et de nouveaux rôles pour le personnel » (Curran, M., 2006). À présent,les hiérarchies concernées conscientes du rôle primordial de la documentation répondent favorablement aux demandes en matière d’équipements, plus particulièrement en équipement informatique, et de formation des agents entre autres.

Conclusion

Cet aperçu de l’environnement algérien de la culture informationnelle, nous laisse comprendre, combien l’impact du contexte socioculturel est important dans la construction d’une éducation liée à la recherche de l’information, car il exerce une autorité sur l’individu dans tous ses comportements. Si nous nous sommes attachés à mettre en évidence l’hostilité du contexte socioculturel de l’Algérie quant à la culture de l’information, c’est en raison de l’importance de la connaissance de ses causes qui peuvent nous servir d’indicateurs pour formuler des projets appropriés à notre société et capables de développer une politique nationale globale de l'information pour servir d'assise au système et réseau envisagés, afin de réduire le fossé qui sépare grandement les connaissances théoriques et pratiques des pays industrialisés de celles des pays émergeants, système qui fait appel à l’intelligence humaine tout en maintenant la cohésion sociale. Est-il possible d’accepter à ce que nos entreprises, quelle que soit leur envergure, soient gérées par des personnes qui ne disposent même pas de bases fondamentales de la culture de l’information ? Il faut commencer par suivre la tendance actuelle en concevant un enseignement digne de cette discipline dont l’objectif est de développer des compétences informationnelles.Alexandre Serres dit à ce propos : « que la culture informationnelle devrait englober, du moins mieux articuler les trois cultures et les trois formations, info-documentaire, informatique et d’éducation aux médias» (Serres, A., 2008). Aménager des espaces didactiques où il est possible d’acquérir une culture de l’information, ce qui relève d’une démarche anthropologique centrée sur le comportement des bénéficiaires. Ce travail  est possible à travers une perspective socio-éducative en portant un double regard qui reconstituerait l’objet étudié et qui mettrait en relief aussi bien les déterminations matérielles de cet environnement de plus en plus structuré par les nouvelles technologies, la création de nouveaux produits et services, de nouveaux rôles, de nouvelles tâches et modes d'organisation, un système élaboré en fonction des spécificités de notre société qui va de pair  aujourd’hui avec la performance technologique : elle concerne la mise en valeur ou le développement des équipements propageant l’information avec leur appropriation en sachant faire le tri et retenir que celles qui nous intéresse, en créant à cet effet des centres culturels de proximité, c’est-à-dire dans les différents quartiers des agglomérations urbaines. Ces lieux doivent devenir dans leur intégralité tout accueil : accueil humain, accueil technique et accueil esthétique, des laboratoires d’apprentissage de la culture de l’information.C’est avec toute cette infrastructure et des compétences de gestion efficiente que les personnes peuvent « participer à la construction d’une info-culture »(Morizio, C., 1997). Il est grand temps de comprendre que le levier d'action de cette société d'information que nous commençons à peine à percevoir se situe dans un développement technologique que s'il est assorti d'une politique d’appropriation par le public des usages qu'il entraine et d’une communication inhérente à la notion de culture qui lui permet de penser de fabriquer l’unité des individus, car la compréhension des valeurs fortes que véhiculent ces derniers lui permet non seulement de s’adapter à son milieu, mais aussi d’adapter celui-ci à lui-même, à ses besoins, à ses projets. Autrement dit le respect des croyances culturelles rend possible la transformation, l’adaptation, la modélisation des comportements humains.

Bibliographie

Baltz, C., « Une culture pour la société de l'information ? Position théorique, définition, enjeux », Documentaliste – Sciences de l'information, 35, 1,1998.

Benasayag, M. Connaître est agir, paysages et situations. Paris : La découverte, 2006. 

Curran, M. « The 8’R’s and training needs », ARGOS, 35, 2, 2006.

Dermenghem, E. Le Culte des saints dans l'islam maghrébin. Gallimard, Paris, 1954.

Duouis, P.  « La gestion des connaissances: des humanités aux pratiques organisationnelles », ARGUS, 30, 1, 2001

Duspaire, J.L. « La documentation : une fonction essentielle du système éducatif ». ARGOS, 36, 2004.

Fischer, G.; Harlan, C. Information stratégique à valeur ajoutée – Enssib, 2008. www.enssib.fr/.../61310-l-information-strategique-a-valeur-ajoutee-l-inf.

Mebarki, M.  Sauver l’université. Oran : Dar-El-Gharb, 2003.

Morizio, C.  « Les technologies de l’information au CDI : une mutation documentaire et professionnelle ». Les Dossiers de l’Ingénierie Educative, Déc 1997.

Pocher, B. et Thirion, P.  « Formation documentaire et projets pédagogiques », Bulletin des Bibliothèques de France, 44, 1, 1999.

Oubrich, M. L’intelligence économique : la nécessité d’un fonds d’investissement pour soutenir les PME, 2005. http://www.lematin.ma/journal/article.asp?id.

Rouach, D. La Veille technologique et l'intelligence économique. Paris : Presses Universitaires de France, 2004.

Serres, A.  « Educations aux médias, à l’information et aux TIC : ce qui nous unit est ce qui nous sépare ». Colloque international de l’ERTé : L’éducation à la culture informationnelle, Lille,16-18 octobre, 2008.

Simondon,  G.  L’individuation psychique et collective. Paris : Auber, 1989. 


Auteurs

Teboura BENKAID-KESBA
Maitre de conférences 
Université d’Oum-El-Bouaghi

Azzedine BOUDERBANE
Professeur 
Université Constantine 2

Nadjia GAMOUH
Professeur 
Université Constantine 2


Citer cet article   

Benkaid-Kesba, T., Bouderbane, A. et Gamouh, N. (2014).La culture de l’information : un prérequis dans la gestion de l’entreprise. Actes de la 6ème édition du COSSI "L'utopie de la communication", 17-19 juin 2014 - IAE de Poitiers, France.


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on 17 juin 2014
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