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Le brevet, un instrument stratégique au service de l’intelligence informationnelle

Sylvain Mbongui-Kialo

Résumé : Cet article a pour but d’analyser de manière approfondie la façon dont l’information brevet, dans le cadre de l’intelligence information, peut faciliter la prise de décisions en matière d’innovation. Il vise à montrer que l’information brevet peut être transformée en connaissances opérationnelles susceptibles non seulement de favoriser l’innovation, mais aussi d’aider à la prise de décisions. Pour répondre à la problématique, notre recherche s'appuie sur une démarche qualitative fondée sur une étude de cas à dominante exploratoire. De façon générale, les résultats montrent que l’ « intelligence brevet » joue un rôle essentiel non seulement dans l’exploitation de l’information brevet, mais aussi pour aider à prendre les bonnes décisions.
 
Mots clés : brevet, intelligence informationnelle, information, innovation, information brevets.
 
Introduction

La nécessité de maitriser l’information et le besoin sans cesse d’innover occupent une place importante dans une économie basée désormais sur le savoir.De nombreux auteurs (Artus, 2001 ; Fayard, 2006) soulignent que l’on serait entré dans une nouvelle phase du développement capitaliste basée sur l’information succédant à une phase d’accumulation de capital matériel. «L’entreprise, ce n’est plus seulement l’usine, la fabrication et la vente de produits, c’est un ensemble d’hommes, gouverné par un stock d’information et un réseau de circulation de celle-ci » (Marquer, 1985, p.17). Dans ce contexte, la place de l’information brevet dans la dynamique actuelle de l’économie donne lieu à une intense réflexion au sein du champ de l’intelligence informationnelle. Et cela a pour conséquence une circulation rapide et une utilisation de plus en plus « stratégique » de l’information brevet. L’approche que nous présentons dans cet article vise à montrer que l’information brevet peut être transformée en connaissances opérationnelles susceptibles non seulement de favoriser l’innovation, mais aussi d’aider à la prise de bonnes décisions.

Plusieurs travaux ont permis d’apprécier la diversité des rôles du brevet (Marquer, 1985 ; Arundel, 2001 ; Breesé, 2002 ; Le Bas, 2002 ; Pénin, 2005 ; Corbel, et al., 2007), mais à notre connaissance, la mise en place d’une démarche d’intelligence informationnelle orientée vers l’utilisation de l’information brevet n’a pas fait l’objet d’études approfondies, ou tout au moins n’a pas été suffisamment relatée dans les publications académiques. Or du point de vue pratique, nombreux sont les acteurs qui souscrivent à cette démarche, tant elle concrétise leurs ambitions d’innovation et de compétitivité. Notre recherche de nature exploratoire, vise à répondre à la question suivante : Pourquoi et comment l’information brevet peut être utilisée comme instrument stratégique en vue d’alimenter le processus d’innovation ?

Souhaitant contribuer à enrichir la littérature dans le domaine de l’intelligence informationnelle, notre papier est structuré en trois parties. Dans la première partie, nous revenons sur le lien entre brevet, intelligence informationnelle et processus d’innovation. Dans la deuxième partie, nous présentons la méthodologie utilisée pour répondre à notre question de recherche. Enfin dans la troisième partie, nous présentons les résultats de notre étude et discutons des principales implications de ce travail.

1. Brevet, intelligence informationnelle et processus d’innovation

Si l’on envisage l’intelligence informationnelle comme une capacité individuelle et collective à comprendre et résoudre les problèmes d’acquisition et de transformation de l’information en une connaissance opérationnelle orientée vers la décision, on peut alors considérer le brevet comme un élément essentiel de ce dispositif. Le brevet, par définition vise à satisfaire l’intérêt collectif en matière de technologie et d’innovation. Son objet principal est avant tout d’informer. Les documents de brevet divulguent des renseignements techniques en décrivant les inventions dans les conditions prescrites par la loi et en indiquant la nouveauté et l’activité inventive revendiquées par rapport à l’état de la technique. Ils constituent donc des sources d’information juridique, économique et technique (voire scientifique), non seulement sur ce qui est nouveau (l’invention) mais aussi sur ce qui est déjà connu (l’état de la technique) et retracent clairement, sous une forme succincte, l’évolution des techniques dans le domaine auquel ils se rapportent.

1.1.         Information brevet et intelligence informationnelle

Les recherches actuelles autour de l’intelligence informationnelle se centrent notamment sur la collecte, le traitement et la diffusion de l’information qui, par la suite devient « centrale » dans la construction individuelle et collective des connaissances. Cela implique d’être compétent dans l’utilisation de l’information à des fins plus stratégiques. Selon Chevillotte (2005) : « être compétent dans l’usage de l’information signifie que l’on sait reconnaître quand émerge un besoin d’information et que l’on est capable de trouver l’information adéquate ainsi que de l’évaluer et de l’exploiter ». La définition de l’intelligence informationnelle que nous utiliserons ici est celle proposée par Bulinge et Agostinelli (2005) parce qu’elle nous semble complète et appropriée pour mieux comprendre les différentes facettes de l’information dans un dispositif processuel. Pour ces deux auteurs l’intelligence informationnelle est perçue comme :

« (…) une capacité individuelle et collective à comprendre et résoudre les problématiques d’acquisition de données et de transformation de l’information en connaissance opérationnelle, c’est-à-dire orientée vers la décision et l’action. Elle peut être envisagée comme un champ théorique et expérimental commun au renseignement, à l’intelligence économique, mais également à toutes les approches centrées sur l’information comme soutien à la décision » (Bulinge et Agostinelli, 2005).

Nous adoptons cette définition et nous considérons l’intelligence informationnelle comme un processus itératif qui met en exergue les actions de recherche, de traitement et de distribution de l’information et surtout d’identification des besoins d’information en matière d’innovation. Ce raisonnement se matérialise par un ensemble d'opérations, par lequel une information collectée devient exploitable. Toutefois, se pose la question de la disponibilité de l’information. Or par sa nature, un document brevet doit être publié et être accessible au public. Les bases de données de brevets fournissent des informations technologiques riches et normalisées au niveau des pays (Jakobiak 1994). Plus exactement un brevet contient une présentation du problème technique à résoudre, une présentation de l'état de l'art antérieur, une description détaillée de l'invention et de son exécution pratique et des revendications sur lesquelles on se réserve le monopole. S'y ajoute généralement un rapport de recherche d'antériorité rédigé par les examinateurs spécialisés des autorités administratives.

Même si plusieurs entreprises perçoivent encore le brevet uniquement sous son angle de protection des inventions (négligeant par là son aspect informatif), il constitue le premier support dans lequel les nouvelles informations technologiques et scientifiques sont publiées. Cette situation est encore appelée à évoluée avec l’arrivée du brevet unique européen[1] qui devrait constituer un levier de compétitivité pour les entreprises européennes face à la concurrence mondiale. Borel et Madore (2007), présentent le brevet comme une source de premier plan en matière d’information. Recourir à l’information brevet procure plusieurs avantages. De plus, avec l’avènement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), l’information brevet devient accessible à tous. Avec l’arrivée du Web 2.0 où les interfaces permettent aux internautes d’interagir à la fois avec le contenu des pages mais aussi entre eux, le brevet devient de plus en plus disponible et facile à utiliser. Les offices des brevets offrent généralement la possibilité de rechercher l’information brevet sur internet : ce qui permet de se procurer l’information en matière de brevet partout et à tout moment.

Se définissant comme « une solution technique à un problème technique », les brevets d’invention représentent un puissant stimulant de la recherche de solutions innovantes. Aussi, parce qu’ils enregistrent l’innovation technologique souvent avant tout autre support de communication, les brevets d’invention sont potentiellement un formidable outil de veille et d’innovation. Selon Kabla et Guellec (1994, p 86) le brevet est un facteur d’accélération des progrès techniques, celui-ci obéit à un processus interactif et cumulatif dans la mesure où il doit obligatoirement comporter les citations d’antériorités. Il est :

« (…) un moyen d’explorer le gisement technologique, d’en transmettre la connaissance, de formuler et de stocker l’information de manière telle qu’elle soit facile à retrouver (au sens du terme anglais « retrieval » et à évaluer sur tous les plans, d’en faciliter l’exploitation maximale » (Marquer, 1985, p 19).

Cette information revêt alors un caractère exceptionnel et utile pour toute démarche d’intelligence informationnelle.

1.2. Apports potentiels de l’information brevet dans le processus d’innovation

Le renforcement de la concurrence et la rapidité d’évolution de l’environnement technologique des entreprises obligent celles-ci à évoluer dans un contexte d’instabilité continuelle, dans lequel ce qui semble acquis est rapidement remis en question. Savoir maitriser l’information scientifique et technique contenue dans les brevets pour acquérir un avantage compétitif, apparaît dès lors comme une nécessité pour assurer de manière durable le développement de l’entreprise. L’intelligence informationnelle trouve une résonnance particulière dans le cadre des problématiques d’innovation et d’utilisation d’information brevet. Elle résulte de l’usage stratégique de l’information au niveau de sa production, de sa diffusion, de son traitement et même de sa préservation. A titre d’exemple, le groupe General Electric (GE), l’un des plus importants opérateurs industriels du globe, a annoncé un revirement dans sa politique en matière d’innovation et de propriété industrielle. En effet, le géant américain ambitionne de stimuler l’innovation en utilisant et en exploitant l’information brevet contenue dans près de 20 000 brevets. Pour cela, le groupe américain s’est lié avec Quirky[2], une plate-forme d’innovation ouverte qui met en relation des entrepreneurs et autres innovateurs. Cette pratique d’innovation ouverte suggère ainsi que les idées peuvent provenir à la foi des brevets internes et des brevets des tiers. C’est une approche qui place les idées et les accès externes au même niveau d'importance que les idées et les accès internes. Comme son nom l’indique, elle est dite « ouverte » parce qu'il existe différentes manières pour que les idées intègrent le processus et différentes manières pour que les idées sortent du processus (Chesbrough, 2003). Chesbrough (2003) montre à cet effet qu'il est plus efficace et rapide, dans un esprit de travail collaboratif , de ne plus se baser principalement sur sa seule et propre recherche pour innover. Cela conduit l’entreprise à se doter d’un portefeuille de connexions qu’elle aurait préalablement établi avec son environnement extérieur pour s’alimenter en idées nouvelles. Et cela peut permettre d’articuler stratégiquement l’utilisation de l’information brevet à l’engagement des personnes pourvue des compétences particulières. L’engagement des différents acteurs, par le truchement de confrontation des points de vue et des interprétations diverses, peut donner lieu à plusieurs « interactions constructives entre tous les maillons de la chaîne,… » (Crozier, 1995) pour aboutir finalement à une véritable innovation.

Le recours à l’intelligence informationnelle pour utiliser l’information brevet permet de maitriser parfaitement les informations techniques, technologiques et scientifiques dans le but de surveiller, se défendre, attaquer et surtout de prendre la bonne décision en matière d’innovation. Toutefois, il convient d’être prudent dans l’analyse de l’information brevet, car cette dernière renferme plusieurs difficultés. Selon Blanchard (2008), l’information brevet présente en effet plusieurs difficultés : elle est disparate, protéiforme et riche de métadonnées. Elle est disparate tout d’abord, car même si l’information en elle-même est internationalement organisée et formalisée au sein du document, le système des brevets quant à lui est spécifique à chaque pays. Un même brevet, délivré dans plusieurs états, sera publié dans différentes langues et sous différents formats (électronique ou non, plein texte ou non, etc.). Elle est aussi protéiforme, c’est-à-dire qu’elle allie dans un même document des informations techniques, juridiques et administratives. Ainsi, des figures détaillées côtoient un vocabulaire technico-juridique dont le but est souvent d’être le plus englobant et parfois moins explicite. Enfin, l’information est riche de métadonnées. Ce qui implique que le brevet est constitué de multiples informations : noms et adresses des inventeurs et demandeurs ; statut juridique ; numéros de publication, de priorité, de dépôt, etc. Il faut par conséquent connaître ces métadonnées pour pouvoir les comprendre et les utiliser de manière efficace tout au long du processus d’innovation.

Les travaux de Kislin (2005) proposent une méthodologie très intéressante d’analyse et d’exploitation de l’information qui se résume en huit étapes principales.

Tableau 1: Les principales phases du modèle de Kislin (2005)

1

Identification d’un problème décisionnel

2

Traduction du problème décisionnel en problème informationnel

3

Identification et validation des sources d’information

4

Collecte et validation des informations

5

Traitement des informations pour obtenir des informations à valeur ajoutée

6

Présentation des solutions informationnelles

7

Interprétation des informations

8

Décision

Kislin (2005) précise que tout au long des itérations des phases ci-dessus, l’information reste l’élément catalyseur central. Elle est, tant pour le décideur placé dans la situation décisionnelle, que pour le veilleur placé dans la situation de recherche d’information, ce qui aide à dénouer une incertitude, à combler un déficit cognitif ou à résoudre une alternative entre plusieurs occurrences possibles. La résolution du problème n’est pas linéaire, mais se caractérise par une remise en question perpétuelle pour aboutir à une solution innovante. Ce modèle constitué d’« actions coordonnées », implique nécessairement des rétroactions et des ajustements par rapport au contexte décisionnel et à la connaissance des besoins informationnels des acteurs économiques. Cette démarche vise également à harmoniser les processus de recherche, de traitement, de distribution et de protection, en adéquation avec les exigences du contexte et des acteurs impliqués. Toutefois, il faudra vérifier que les acteurs concernés soient en mesure d’identifier clairement l’information (1), de la rechercher (2) et de la traiter (3) efficacement, et d’en faire un usage économique et stratégique.

Suivant la démarche proposée par Kislin (2005), nous souhaitons placer le brevet au cœur des problématiques d’intelligence informationnelle et d’innovation, en vue de permettre à l’entreprise de quitter un mode d’organisation classique pour s’orienter vers un management « ouvert ». L’intérêt d’une telle démarche a pour vocation de prendre en compte le rôle crucial de l’information brevet et la nécessité de placer celle-ci au cœur du processus d’innovation. Cette utilisation inversée du brevet que nous appellerons ici  Intelligence Brevet  renvoie à une multitude de pratiques qui vont permettre d’extraire la connaissance contenue dans l’information brevet dans la finalité de prendre des décisions susceptibles d’impacter positivement le processus d’innovation. Elle nécessite d’être appréhendée de manière dynamique à travers toutes les étapes du processus d’innovation. La suite de ce papier s’intéresse, par conséquent, à la dimension empirique de l’utilisation de l’intelligence brevet.

Méthodologie

Dans le prolongement des travaux portant sur les rôles du brevet et ceux portant sur l’intelligence informationnelle, notre recherche traite de l’utilisation de l’information brevet comme outil stratégique de l’intelligence informationnelle. Plus précisément, l’objectif de cette étude consiste d’une part à identifier les raisons qui poussent les interviewés à recourir à l’information, et d’autre part à comprendre comment elle (l’information brevet) est utilisée tout au long du processus d’innovation. Notre recherche s'appuie sur une démarche qualitative fondée sur une étude de cas à dominante exploratoire. Dans le cadre de la présente recherche, l’approche interprétativiste a été privilégiée, car elle est apparue la plus à même de répondre au mieux aux objectifs de la recherche et elle a semblé la plus capable de tirer parti des théories et concepts présentés dans la première partie.

Tableau 2: Démarche méthodologique

 

 

L’échantillonnage

Nous avons privilégié une démarche visant à obtenir un échantillon représentant le mieux possible la diversité des positions au sein du processus de conception d’un véhicule automobile et de ses principaux organes (de la conception du système d’ensemble aux composants simples, mais aussi de la recherche amont au développement). Nous n’avons pas cherché à obtenir un échantillon représentatif du personnel des bureaux d’études au sens statistique du terme, mais nous voulions interroger des personnes au profil suffisamment diversifié pour obtenir un panorama global. Chaque entretien a duré entre 45 minutes et 1 heures 30 minutes, avec une moyenne d’une heure. Ils ont été intégralement retranscrits de manière à pouvoir travailler sur le verbatim original.

Le recueil des données

Le matériau empirique est constitué d’une étude de cas approfondie, menée dans plusieurs bureaux d’études de PSA Peugeot-Citroën.Le recueil des données a été possible grâce à une vingtaine d’entretiens, qui ont été menés sur un mode semi-directif, dans le cadre d’un guide d’entretien structuré autour de trois grands thèmes (activité du bureau d’étude, rôle du brevet et ses différentes utilisations dans le processus d’innovation et de conception).

 

La méthode d’analyse

Nous avons opté pour une analyse de contenu thématique qui a consisté à procéder systématiquement au repérage, au regroupement et subsidiairement, à l’examen discursif de la totalité des thèmes abordés dans les entretiens (Paillé et Mucchielli 2010, p. 162). Notre démarche a donc consisté à étudier les unités d’analyse dans leur contexte, ceci dans le but de comprendre pourquoi et comment l’information brevet constitue un « puissant » outil de l’intelligence informationnelle.

2. Présentation et discussion des résultats

A partir de l’analyse des contenus thématique que nous avons réalisée, nous avons constaté qu’il existait trois catégories d’utilisateurs d’information brevet : (1) personnes utilisant de façon  majoritaire les brevets dans les processus d’innovation ; (2) personnes dont l’utilisation des brevets est jugée insignifiantes et enfin (3) celles qui n’utilisent pas du tout les brevets. Compte tenu de l’objet de cette recherche, nous allons nous intéresser aux deux premières catégories, excluant ainsi l’infime partie des non utilisateurs des brevets dans le processus d’innovation.

2.1. Présentation des résultats

Les résultats de notre recherche présentent l’information brevet comme une information capitale. « Les brevets […] qu’ils soient en vigueur ou déchus, disons, tout document de propriété industrielle peut être une source intéressante d’information ».Les répondants indiquent à ce propos que cette information revêt un caractère essentiel dans la construction de nouveaux savoirs. Dans les bureaux d’études, l’information brevet est utilisée aussi bien au niveau individuel qu’à un niveau collectif. Toutefois, affirment les répondants, pour que cette utilisation ait une incidence positive dans le processus d’innovation, il convient de se poser les bonnes questions. Parmi les questions qui viennent, nous pouvons citer : « Comment se procurer l’information correspondante ? » ; « Comment interpréter cette information ? » ; « Quelles connaissances nous apporte-t-elle ? » et « Comment l’incorporer dans le processus d’innovation et de décision ? ». Ces interrogations ont un écho favorable dans la variété des profils mobilisés au sein bureaux d’études : « …, c’est vrai que la variété des spécialistes dans notre direction nous aide dans la conduite de plusieurs projets d’innovation ». La diversité des profils influencent positivement l’ambiance de travail et apparait comme un avantage dans le contexte du brevet : « Nous sommes une entité pluridisciplinaire, et ça je le reconnais, accélère parfois les travaux ici ». Elle peut donner lieu à une confrontation des points de vue et des interprétations différents pour aboutir à un véritable projet d'innovation. La confrontation des points de vue est possible grâce à un système de communication qui se réfère à deux emplois différents. Le premier emploi exprime l’idée de « transmission » et d’ « échange ». Le deuxième quant à lui renvoie à l’expression « être en relation », suggérant donc le partage et la relation entre deux ou plusieurs acteurs.

L’analyse des entretiens fait apparaitre trois situations (ou raisons) qui amènent les salariés à s’orienter vers l’information brevet. Selon la stratégie souhaitée et l’horizon sur lequel porte la recherche d’informations dans les bases de données brevet, l’entreprise peut décider d’effectuer soit une recherche spontanée, soit une recherche réactive ou encore une recherche anticipative.

Tableau 3: Types de recherche d'information brevet selon la stratégie souhaitée

Type de recherche

Description

 

 

Recherche spontanée

Elle porte sur un sujet très précis, très concret ; elle est spontanée parce que menée de façon naturelle pour répondre à une préoccupation immédiate, correspondant à un besoin clairement perçu, explicitement formulé : « Dans notre entité, la veille n’est pas régulière. Enfin, je veux dire que nous la faisons un peu de manière spontanée dès lors que nous sommes confrontés à un problème et que nous souhaitons regarder dans les brevets des autres pour trouver une solution, […..] ou tout simplement pour vérifier si l’idée a déjà été brevetée » 

 

 

 

Recherche réactive

Elle permet de comprendre, par une démarche nécessairement organisée, les évolutions et de détecter les opportunités et menaces en révélant les événements sensibles et tendances actuelles prévisibles : « Chez nous, la veille brevet permet de préparer et d’identifier les technologies susceptibles d’être utilisée dans le domaine automobile ». Par ailleurs, la veille dans les bases de données brevet aide à « interpréter les grandes tendances scientifiques au sens large, c’est-à-dire toutes les tendances scientifiques en rapport avec l’automobile dans le monde… ». Aussi, le « Le brevet permet d’orienter notre innovation »

 

 

Recherche anticipative

Elle permet de rechercher une certaine vision du futur sur un horizon de temps probabiliste et de lever l’indétermination sur le sens de l’évolution. Cette démarche permet « …d’anticiper les grandes découvertes scientifiques, […], voir détecter d’éventuelles opportunités dans les sciences de l’ingénieur ».

Une analyse générale des résultats montre qu’il peut y avoir quatre phases génériques dans le processus d’intelligence brevet. En effet, plus de la moitié des interviewés (15/20) s’accordent pour dire que la première phase de l’intelligence brevet consiste à identifier et à définir le besoin initial et le problème décisionnel dans la finalité de réfléchir sur le type d’information brevet qui alimentera le processus d’innovation.

Dans ce contexte, la première phase a pour mission d’aider à extraire l’information brevet la plus adaptée. C’est une démarche véritable d’ « intelligence brevet » qui consiste à aider à prendre des décisions en toute connaissance de cause lors de l’élaboration des stratégies d’innovation et de développement de nouveaux produits. Une bonne définition du problème informationnel accroit les possibilités de trouver les bonnes idées et les solutions les mieux adaptées.Les interviewés affirment que l’étude approfondie des brevets permet d’identifier les failles technologiques des concurrents : « Quand on utilise le brevet comme input, on n’a pas de choix si ce n’est chercher les failles dans les brevets des tiers. L’identification et l’exploitation de ces failles peut effectivement générer des nouvelles idées, qui seront à l’origine d’une invention brevetable. Car il est essentiel de voir ce qui se fait dans la concurrence ». Cela permet de se positionner par rapport à ce que font les autres » et ainsi prendre les décisions appropriées. Il aide à repérer les « points chauds », c’est-à-dire les domaines où il y a une « accumulation de demandes de brevets ». Plus encore « le brevet permet de voir où est le concurrent ou le fournisseur en termes de développement technique. Une lecture approfondie des brevets des concurrents peut aussi permettre d’identifier les futures voies de développement technologique des concurrents. Le brevet permet d’orienter notre innovation ».

La deuxième phase conduit à la recherche et à la validation des informations contenues dans les brevets. Après l’identification du besoin et la formulation du problème, la recherche puis la validation des informations peuvent commencer. L’étude montre à ce titre qu’il faut identifier un ensemble de mots-clés pour chaque thème retenu. Cela permet de circonscrire le périmètre de la recherche afin de collecter les brevets les plus pertinents ou ceux ayant un lien avéré avec le problème à résoudre. Cette phase sera conclue par la validation, puis la rédaction d’une synthèse des informations capitales contenues dans les brevets.

La troisième phase mise en évidence par notre étude est celle relative à l’analyse et à l’interprétation des informationsprécédemment validées. Les répondants estiment que cette opération permet de passer de l’information brute à une « information intelligente » afin de la rendre plus exploitable et diffusable auprès des utilisateurs des brevets. Plus précisément il va s’agir d’une part d’identifier l'intérêt de contenu informationnel du brevet, et d’autre part d’analyser et d’interpréter les technologies usitées par les tiers ou par l’entreprise elle-même. C’est un exercice qui permet également de retrouver la trace d’idées existantes pour éviter de perdre du temps : « Déjà, pour ne pas perdre son temps,non plus, sur une solution. Passer 3, 4 mois à développer une solution et s’apercevoir que leconcurrent l’a développée. Donc, moi ce que j’essaye au plus tôt, c’est de regarder ce qui aété déposé ailleurs. Soit le contourner si vraiment on a une idée bien précise et qu’on veut yaller quand même, aller dans ce domaine et essayer de ne pas aller dans le domaine ducopain et de contourner… ».

En corollaire, la phase d’interprétation oriente et affine le raisonnement des ingénieurs tout au long du processus d’innovation. Enfin, la dernière phase identifiée dans cette démarche d’intelligence brevet est relative à la prise de décision. Les préoccupations décisionnelles en matière d’innovation et d’acquisition d’informations technologiques, confèrent au brevet une place centrale.

En effet, nous avons vu que l’analyse des bases de données brevet est majoritairement perçue comme un moyen adéquat permettant de prendre des décisions en adéquation avec l’évolution de l’environnement externe, et voire interne. Pour cela, et en tenant compte des mutations technologiques et économiques, un grand nombre de brevets (interne et externe) doit être analysé et « converti » en actions concrètes. Dans le cadre de l’intelligence informationnelle, le brevet apparait à la fois comme outil de création de valeur, comme « stimulateur » de créativité et d’innovation, et surtout comme moyen permettant de prendre les bonnes décisions.

D’après la plupart des répondants, l’analyse et l’interprétation de l’information brevet donnent la possibilité de prendre une diversité de décisions tout au long du processus d’innovation, soit pour créer des améliorations des inventions existantes, soit pour saisir des opportunités technologiques nouvelles. En se penchant un peu plus sur ces quatre phases, on remarque que cette vision de l’intelligence brevet peut comporter un peu plus de quatre étapes. Ainsi, une analyse plus fine des résultats permet de mettre en évidence une démarche d’intelligence brevet qui se décline en sept étapes (figure 1). Composé de quatre (7) étapes, ce modèle concilie créativité et rigueur. Les acteurs ont la capacité de matérialiser les idées nouvelles en un résultat nouveau et utile qui résoudra un problème préalablement défini.

Figure 2: Le modèle d'intelligence brevet

 

Les résultats indiquent que le modèle ci-dessus (figure 1) convient généralement à tous les processus d’innovation, à la condition que ces derniers soient ouverts pour intégrer des solutions et connaissances en provenance des brevets analysés.

2.2. Discussion

L’utilisation de l’information brevet dans le processus d’innovation semble intéressante en ce qu’elle participe à la prise de bonnes décisions. Notre recherche permet de comprendre un peu mieux comment l’information brevet est utilisée dans les bureaux d’études et incorporée dans le processus d’innovation. Ce travail confirme l’importance de l’information brevet comme outil d’aide à la décision dans le cadre non seulement de l’intelligence informationnelle mais aussi de l’innovation : « le brevet permet de voir où est le concurrent ou le fournisseur en termes de développement technique. Une lecture approfondie des brevets des concurrents peut aussi permettre d’identifier les futures voix de développement technologique des concurrents. Le brevet permet d’orienter notre innovation », rejoignant en cela la littérature sur les travaux de Marquer (1985) et ceux de Jakobiak (1994). Les résultats montrent aussi que l’origine variée des profils des salariés en termes de formation, de niveau d’étude et de spécialité joue un rôle bénéfique sur plusieurs points : «… il ya des spécialistes qui sont là pour contourner des brevets ou pour trouver des accordsfinanciers avec les gens qui ont posé ces brevets. Donc, on ne va pas se limiter dans uneinnovation parce qu’un brevet existe déjà. Par contre, c’est vrai que ça nous permetéventuellement de travailler l’innovation en plusieurs déclinaisons ». Ce qui est corroboré dans une moindre mesure par les travaux de Crozier (1995), qui indiquent clairement que la dimension technique à elle seule ne suffit pas. Il faut aussi tenir compte des interactions constructives entre tous les maillons de la chaîne des rapports humains. Néanmoins, certains répondants indiquent, tout de même, qu’il n’est pas toujours aisé de rechercher et utiliser l’information brevet : « Ce n’est pas toujours facile car le vocabulaire utilisé n’est pas facile à comprendre. Lorsqu’on lit un brevet, il faut bien comprendre ce qui est protégé, or ce n’est pas toujours évident ».

Les travaux de Bulinge et Agostinelli (2005) sur l’intelligence informationnelle montrent que cette dernière a pour mission la compréhension et la résolution des problématiques d’acquisition de données et de transformation de l’information en connaissance opérationnelle, c’est-à-dire orientée vers la décision et l’action. Les résultats de notre étude vont dans le même sens en ce qu’ils considèrent l’intelligence brevet comme un processus qui met en exergue les actions de recherche, d’analyse et d’interprétation de l’information brevet dans la finalité de favoriser la prise de décisions appropriées. Ce processus d’ « intelligence brevet » aide à prendre des décisions en toute connaissance de cause lors de l’élaboration des stratégies d’innovation et de développement de nouveaux produits.

Ces résultats sont aussi à mettre en perspective par rapport au modèle de Kislin (2005). En effet, selon l’auteur la démarche qui dicte le comportement du veilleur peut se résumer en huit étapes principales, allant de l’identification du problème décisionnel à la prise de décision. En intégrant le brevet comme input dans le modèle de Kislin (2005), notre étude explore donc un modèle ouvert au sein duquel le brevet est la principale source d’informations, et qu’en plus il joue un rôle non moins indéniable tout au long des phases qui jalonnent le processus d’innovation : « nous utilisons les brevets comme source d’information pour alimenter le processus d’innovation ».

De ce fait, les résultats ont permis de « mettre en lumière » une démarche dite d’intelligence brevet qui se décline en sept étapes, qui part de l’identification du besoin informationnel à la prise de décision. Alors que le modèle de Kislin (2005) propose une démarche générique dans le cadre de l’intelligence informationnelle, l’analyse des résultats montre que l’intelligence brevet a pour objectifs de permettre de résoudre des problèmes informationnels et de prendre des décisions éclairées en matière d’innovation en se basant sur de l’information brevet. Bien que cela semble restrictif en termes de sources d’information (seule l’information brevet y est prise en compte), l’intelligence brevet permet d’une part d’identifier rapidement les brevets et les acteurs industriels les plus pertinents, et d’autre part d’identifier clairement l’information scientifique et technique, de la rechercher, de la traiter (c’est-à-dire l’analyser et l’interpréter) de manière efficace, et d’en faire un usage économique. 

Conclusion

L’examen de la littérature a révélé qu’il existe encore, dans le champ des sciences de l’information, certains domaines à approfondir, concernant notamment la compréhension de la dimension informationnelle du brevet dans les organisations. Les études sur le sujet sont rares, sans doute parce que le brevet est avant tout considéré comme l’un des résultats du processus d’innovation, c’est-à-dire comme un output. Pourtant, l’analyse approfondie de la littérature montrent que ce sujet est loin d’être négligeable. C’est à ce titre que l’objectif de notre papier consistait à comprendre un peu mieux l’utilisation du brevet comme outil stratégique de l’intelligence informationnelle. Dans le contexte d’intelligence informationnelle où toute est fondé sur la maîtrise de l’information et sur la nécessité de prendre les bonnes décisions pour assurer la survie des organisations, nous avons placé l’information brevet au cœur même du processus d’innovation. Plus exactement, nous avons voulu présenter les apports potentiels et réels de l’utilisation de l’information brevet dans une logique d’intelligence informationnelle, en s’appuyant sur les travaux de Kislin (2005). Notre approche a donc tenté de proposer une démarche d’intelligence informationnelle appliquée au brevet d’invention, ce qui nous a conduit à utiliser l’expression d’intelligence brevet pour mieux illustrer notre démarche.

Si cette recherche est porteuse, elle n’est bien sûr pas exempte de limites, dont il convient de préciser la nature. Même s’il faut indiquer que notre recherche visait à clarifier un problème qui a été très peu étudié, il convient de rappeler que ce travail a été conduit suivant une logique essentiellement exploratoire. Or cette approche appelle à des précautions concernant la nature des contributions théoriques. Les éléments empiriques mobilisés dans cette recherche et le rapport aux terrains ne doivent pas être considérés comme une épreuve de validation d’hypothèses suivant une logique hypothético-déductive. En sus, le matériau empirique est constitué d’un cas unique, ce qui limite tout de même les voies de généralisation possible. Il convient donc, au sortir de cette première réflexion, de suggérer des prolongations en termes de recherche pour confronter les résultats de cette recherche à d’autres travaux sur des secteurs d’activités différents.  

Bibliographie

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[1] Le 19 février 2013, les ministres de 25 Etats de l’Union ont signé lors du Conseil Compétitivité un accord instaurant un « brevet européen unique », dans le cadre d’une procédure de coopération renforcée. Destiné à simplifier la délivrance de brevets et donc à améliorer la protection de l’innovation dans l’Union Européenne, ce projet a été sujet à des négociations depuis des décennies, mais verra finalement le jour, malgré la non-participation de l’Espagne et de l’Italie.

[2] La plate-forme Quirky est une entreprise basée à New-York. Il s'agit en effet d'un laboratoire d'innovations qui est animé par une communauté d'utilisateurs qui jugent la pertinence ou non des idées et ou brevets proposés. La communauté des utilisateurs de la plate-forme peut même vous aider à parfaire votre invention et à la rendre plus performante.


Auteur

Sylvain MBONGUI-KIALO
Institut Supérieur de Management 
Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines

Citer cet article

Mbongui-Kialo, S. (2013). Le brevet, un instrument stratégique au service de l'intelligence informationnelle. Actes de la 5ème édition du COSSI "La culture de l'information et les pratiques informationnelles durables", 19-21 juin 2013 - Université de Moncton, campus de Shippagan, Canada.


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