1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 Rating 0.00 (0 Votes)

Pratiques informationnelles durables : une revue de littérature

Aurélie Brunet

Résumé : Le développement durable est un enjeu contemporain que les organisations doivent prendre en compte dans la mise en œuvre de leur stratégie, dans leurs interactions avec les parties prenantes et bien entendu dans leurs activités d’information. Cet article se propose d’étudier le concept de « pratiques informationnelles durables » qui, d’après un premier tour exploratoire non-exhaustif de la littérature scientifique, ne semble pas avoir fait l’objet de travaux dédiés. En tant que revue de la littérature, cet écrit commence par présenter les différentes acceptations du concept de « durabilité » pour ensuite s’intéresser à l’application du développement durable dans les organisations pour enfin se pencher sur ce que sont les pratiques informationnelles et ce que pourraient recouvrir les pratiques informationnelles durables en proposant une définition. 

Mots clés :
 pratiques informationnelles, durabilité, développement durable, pratiques informationnelles durables, systémique.
Introduction

Depuis l’arrivée d’Internet et la révolution numérique, l’accès à l’information s’est fortement démocratisé entrainant de fait, une accélération des flux immatériels qui irriguent tous les pans de l’économie (Ullmann, Vidal, Bourcier, 2008). Ainsi, à l’ère de la société de l’information et de la mondialisation, le contexte informationnel est devenu turbulent, exacerbant l’environnement concurrentiel dans lequel les organisations tentent de survivre et se développer. La course à l’innovation et à la compétitivité n’en est que plus rude, ce qui a rendu les organisations très dépendantes à l’information devenue stratégique. L’information est stratégique dans la mesure où son acquisition, sa maîtrise et sa protection sont essentielles à l’organisation pour atteindre ses objectifs et pour obtenir des avantages concurrentiels. L’information stratégique est définie par Mallowan (2012) comme étant « toute information de valeur indispensable à la pérennité de l’organisation ». La performance organisationnelle dépend fortement de l’accès à l’information stratégique nécessaire à la prise de décision. L’accès à cette ressource immatérielle est devenue une compétence pour les individus et une activité complexe pour les organisations à cause des ressources (humaines, financières, technologiques, etc.) à mobiliser pour l’appréhender. De plus, la nécessité d'innover a fait prendre conscience de la nécessité de maîtriser l'information (El Haoud, 2011).

L’étude des dispositifs d’accès à l’information passe par l’étude des « pratiques informationnelles », définies par Chaudiron et Ihadjadene (2010), comme « la manière dont l'ensemble des dispositifs, des sources, des outils, des compétences cognitives sont effectivement mobilisées dans les différentes situations de production, de recherche, traitement de l'information ». Gardiès, Fabre et Couzinet (2010), se sont également penchées sur ce concept en proposant de le re-questionner. Pour ces auteures, « l’approche des pratiques informationnelles permet à la fois de comprendre les besoins et l’appropriation de l’information mais aussi l’usage de l’information ».

Problématique 

Face à un contexte informationnel turbulent et complexe et à une surabondance de l’information, les organisations se retrouvent confrontées à de nouvelles problématiques qui peuvent être de deux ordres : difficulté de l’accès à l’information nécessaire à la prise de décision (information stratégique) et perte ou « absence de repères et de moyens appropriés pour la compréhension des enjeux de l’environnement globalisé et pour l’action stratégique orientée sur la compétitivité à long terme » (Mallowan, op. cit.).

Ces problématiques s’inscrivent également dans le contexte et les défis que lance le développement durable à la société et donc aux organisations. Cela signifie que les entreprises doivent prendre en compte, intégrer et mettre en place une démarche de développement durable dans la recherche et la mise en œuvre de dispositifs, et de solutions pour tenter de répondre aux différentes problématiques relatives à l’information. S’intéresser aux dispositifs d’accès à l’information dans une perspective de durabilité (développement durable) revient à se pencher sur les « pratiques informationnelles durables ». Ce nouveau regard amène également à un changement de paradigme, qui est celui d’une vision écologique, systémique et durable du système informationnel dans son ensemble et sous toutes ses formes.

En effet, on constate un manque d’attention de la part des organisations sur la prise en compte des effets systémiques possibles générés par les stratégies mises en place ainsi que sur les multiples implications et conséquences des actes informationnels du webacteur sur l’environnement de l’organisation (Mallowan, du Castel, 2012).

Les études qui ont interrogé les pratiques informationnelles ne semblent pas s’être intéressées à ce concept dans une perspective de durabilité, ce qui nous amène à nous questionner sur ce que sont les pratiques informationnelles durables.

Méthodologie

Pour tenter d’apporter des éléments de réponse à cette problématique, nous avons constitué un corpus de textes principalement francophones qui traitent ou mentionnent le concept de « durabilité » et les « pratiques informationnelles » (et leurs équivalents en anglais : « sustainability », « information practices », « information skills »). Les requêtes à partir des expressions « pratiques informationnelles durables », « sustainableinformation practices », « sustainableinformation skills » n’ayant pas donné de résultats satisfaisants, la recherche a donc été élargie aux co-mentions des concepts de « durabilité » et de « pratiques informationnelles » ou « information » (les requêtes incluaient également les synonymes du mot « pratique »). Les recherches ont été réorientées ou approfondies sur certains sujets particuliers en fonction des besoins. Au regard des résultats obtenus, nous avons fait le choix d’organiser notre article en décomposant le concept de « pratiques informationnelles durables » afin d’en saisir l’essence et le sens. Ainsi, nous avons commencé par présenter les différentes acceptations du concept de « durabilité » (presque) toujours en lien avec l’information puis nous avons choisi de survoler la RSE pour terminer sur une interrogation des pratiques informationnelles au regard du principe de la durabilité. Cette revue de la littérature ne prétend pas être exhaustive, elle offre un premier aperçu des différentes pistes qu’un travail de recherche sur les pratiques informationnelles durables pourrait explorer. 

1. La durabilité au sein de la recherche en sciences de l’information et de la communication

Se poser la question de ce que sont les « pratiques informationnelles durables » engage tout d’abord une réflexion sur le concept même de la durabilité.

1.1. La durabilité appliquée au développement

La littérature consacrée à la durabilité appliquée au développement est très riche. Le concept de développement durable a été popularisé par le Rapport Brundtland, en 1987, qui le définit comme suit :

« Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de « besoins », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la  plus grande priorité, et l’idée[1] des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir ».

Pour Arizpe et Paz (1992), le concept de « durabilité » est proche de celui de « démocratie » car il s’agit d’idéaux de « comportements sociopolitiques ». Les auteures analysent le concept de « durabilité » sous l’angle du développement et plus précisément du « développement durable ». Elles reprennent la définition que donne Robert Ayres tout en soulevant le problème de définition que pose le terme « harmonie » :

« La durabilité est un processus de changement dans lequel l'exploitation des ressources, le choix des investissements, l'orientation du développement technologique et les changements institutionnels, est en harmonie avec les besoins et les aspirations de l'homme et favorise à la fois notre capacité actuelle et future à les satisfaire ».

Dans la mesure où la répartition des ressources est la priorité pour les systèmes politiques, « tout projet de durabilité entraîne, de fait, un changement politique ». Ainsi, l’arrivée du concept de durabilité entrainerait nécessairement un changement, un changement de paradigme ? 

Gueldry et Knuckles (2012) définissent, quant à eux, la durabilité comme étant « à l’intersection de ce qui est vivable, équitable et viable, et au carrefour des trois domaines fondamentaux de l’activité humaine : social, environnemental et économique ». En l’espace de quelques dizaines d’années, « le concept de durabilité a évolué dans le sens d’une plus grande intégration de ses trois composantes, pour promouvoir un capitalisme durable, s’éloignant de l’écologie profonde (qui étouffe le social et l’économique sous l’environnement) comme de l’anticapitalisme du mouvement écologiste des années 1970 (1er Sommet de la Terre à Stockholm en 1972) ».

1.2. L’information, moteur du développement durable

L'information est un facteur déterminant du développement durable (Habib, Baltz, 2008). Plusieurs types d'information (démographique, sociale, économique) sont nécessaires pour l'élaboration d'indicateurs qui vont permettre de tendre vers un monde plus durable. L'élaboration de ces indicateurs passe par des investissements informationnels durables (au sens de long terme) relatifs à la surveillance et la mise à jour des données et des connaissances. Pour ces auteurs, une nouvelle conception de l'information s'impose afin d'enrayer les problèmes de dégradation de l'environnement, de pauvreté et d'incertitudes qui pèsent sur le monde : l'information utilisée dans les prises de décision doit refléter les valeurs des acteurs clés. Du fait de l'émergence d'un système d'information mondial (explosion des volumes d'information, production d'information par de nombreux acteurs...), le développement durable appelle à une nouvelle culture informationnelle nécessaire à son pilotage, en permettant d'alimenter les décisions à prendre et d'évaluer leurs répercussions dans le temps et dans l'espace. 

Benessahraoui (2001), directeur exécutif de l'Institut de l'énergie et de l'environnement de la Francophonie[2], rejoint cette même idée en disant que l'information joue un rôle fondamental dans la prise de décision en matière environnementale. La construction d'une société de l'information durable passe par le respect de la diversification des sources d'information, de la compréhension facilitée et de la disponibilité de l'information, autant de « préalables à l'édification d'une société de l'information où le développement durable occupe une place centrale ».

1.3. L’émergence (d’une société) de l’information durable

Bourret, Cacaly et Chambaud (2008), dans leur étude sur la place de l’information professionnelle dans la notion de capital immatériel, ont introduit le concept d’information durable. En développant chacun des quatre actifs immatériels participant du secteur de l’information professionnelle au sens large, et plus précisément celui relatif « aux activités d’information professionnelle » que sont l’intelligence économique ou la veille stratégique, les auteurs font émerger le concept d’information durable :

« (…) les contraintes environnementales font que des objets jugés inutiles il y a quelques années peuvent redevenir d’actualité, c’est-à-dire redevenir écologiquement et économiquement viables. Le réexamen de ce qui a été fait valorise les bases d’informations dans un esprit finalement semblable à celui du développement durable. En effet, l’information est la seule ressource qui puisse être réutilisée plusieurs fois sans perdre de sa valeur et dont la valeur ajoutée dépende étroitement de son contexte d’utilisation. Dans le cadre d’une exploitation intelligente de l’information, le passé c’est l’avenir. L’utilité du réexamen de ce qui a été fait confère aux gisements d’informations une valeur pérenne et génère ainsi le concept d’information durable. Mémoire et savoir sont consubstantiels. Sans mémoire, il n’y a pas d’avenir ». 

Face aux enjeux multiples, aux crises multifactorielles et aux défis du développement durable (Labelle, 2008 ; Mallowan, op. cit.« l’information apparaît donc clairement pour l’entreprise comme un bien qui doit être « durable », c’est- à-dire exploité de façon rationnelle et optimisée ». Les entreprises doivent changer leur comportement et « adopter une attitude plus responsable, plus innovante, plus exigeante » face aux flux incessants et toujours plus nombreux d’information. A l’ère de l’information durable, l’information doit donc être considérée comme un bien durable qui repose sur « une meilleure exploitation des gisements d’information accumulés par les générations qui nous ont précédés, exploitation créatrice de richesse pour les générations futures à condition que soient remplies trois conditions[3] ». Le concept d’information durable peut s’apparenter à une déclinaison de celui de développement durable mais appliqué à la société de l’information. 

Parallèlement à cette vision de l’information durable en tant qu’actif immatériel de valeur, d’autres auteurs se sont penchés sur la compatibilité entre développement durable et développement des TIC au sein d’une société de l’information durable.

Ullmann, Vidal et Bourcier (2008) s’intéressent aux externalités, aussi bien positives que négatives, de l’activité de la filière numérique : quels en sont les impacts environnementaux et sociétaux ? Leurs travaux ont porté sur le rapport entre développement durable et TIC sous l’angle des opportunités et des menaces. Une des conclusions consiste à dire que « les TIC présentent un caractère bénéfique pour le développement territorial durable » malgré l’existence de menaces. Si l’on considère vivre actuellement dans une société de l’information durable, la question des externalités négatives et positives et des impacts environnementaux et sociétaux du développement des TIC est parfaitement légitime et concerne à la fois leur fonctionnement (réseaux de télécommunication, réseau d’électricité) et la consommation d’énergie nécessaire à leur utilisation (ordinateurs, serveurs…). Les auteurs estiment que les TIC constituent de véritables opportunités pour permettre « un développement territorial durable et une société écologiquement responsable » en contribuant à la mise en œuvre opérationnelle et locale du concept de développement durable grâce à leur « insertion concrète dans un certain nombre de dispositifs ». A l’inverse, les TIC peuvent également représenter une menace à l’avènement d’une société durable en raison de la globalisation des échanges pouvant conduire à une « uniformisation du monde ». Il n’en reste pas moins que la notion de « proximité » peut être considérée comme l’une des composantes d’un nouvel idéal, celui d’une société de l’information plus solidaire et plus conviviale. Il s’agirait donc « d’une géographie où les TIC sont invitées à prendre une part active, où l’internet par exemple, serait le vecteur de nouvelles valeurs plus responsables, collectives, et partagées dans une quasi instantanéité. » 

Cette notion de proximité et donc de dimension « locale » est également partagée par Rossi, Fauroux et Rey (2006). Dans leurs travaux, ils cherchent à savoir s’il est possible de concilier les concepts de « durabilité écologique » (renouvellement des ressources naturelles) et de « durabilité sociale » (amélioration des conditions de vie et réduction de la pauvreté). Leur postulat de départ consiste à dire que « le développement local permet, par une diminution de la pauvreté et de la vulnérabilité des populations, d’accroître la durabilité de leur gestion des ressources ».  

1.4. Pérennité et durabilité de l’information

A l’heure de la société de l’information et de l’immatériel, se pose la question de la pérennité et la durabilité de l’information au sens de ce qui dure dans le temps.

Le Web 2.0, ce « phénomène de socialisation avancée de l’Internet », conduit à deux changements majeurs (Sajus, 2009) : « la validation des contenus et la pérennisation de l’information ». Pour illustrer la validation des contenus, l’auteur choisit Wikipedia, qui avec ses onze millions de notices, ses deux cent vingt-neuf langues et la multiplicité des auteurs, constitue un projet encyclopédique majeur. Il souligne tout de même les « failles » du projet en terme de cohérence (du fait du grand nombre de contributeurs) et de son procédé (ce sont les contributeurs qui valident ou non les contenus et donc forment la dynamique éditoriale).

Pour ce qui est de la pérennisation de l’information, elle constitue pour cet auteur un questionnement essentiel et légitime des professionnels de l’information qui craignent de perdre « de la mémoire ». L’auteur s’appuie sur l’exemple des MP3 qui questionnent le rapport entre l’objet physique et sa mémoire au moment de la dématérialisation massive. Les plans de la mémoire seraient d’abord le plan matériel (conservation physique des données), le plan structurel de l’Internet (organisation, ressources, liens…) et enfin le plan de la connexion (de l’utilisateur à ses plateformes personnelles, réseaux sociaux et applications). Dans un même temps, la mémoire serait fragilisée à cause de l’usage massif des plateformes 2.0 (où les utilisateurs confient des données et les éparpillent) et renforcée du fait de la grande accessibilité de ces datas avec le multi-device.

Le Deuff (2009) explore également cette question de la mémoire en abordant celle des hypomnemata : « la culture de l‘information est principalement une culture des hypomnemata car elle requiert justement une maîtrise et une compréhension des outils et des technologies qui va bien au-delà du simple usage. »

Gardiès (2006) souligne l'importance des notions « d'utilité, de durabilité et de transfert comme éléments de reconnaissance de l'assimilation d'une information en connaissance » dans les situations d'apprentissage. L'auteur cite Meyriat (1981) qui définit le document comme étant un objet durable permettant de supporter et de diffuser l'information. En ce sens, la durabilité de l'information ne passe-t-elle pas par le document qui par nature est durable ? La documentation, en tant que domaine d'application de la science de l'information dispose, entre autres, d'une utilité « limitée et durable lorsqu'elle constitue un élément du savoir », le savoir étant défini par Gardiès comme « un ensemble organisé de connaissances cumulées et durables reconnues par la société ».

On notera également l’approche proposée par Fagerlund (1992) qui s’intéresse au passage du concept de « durabilité » des matériaux de construction à celui de « durée de vie ». Les informations délivrées par le fabricant de matériaux de construction, si elles sont partielles ou inexactes, peuvent induire en erreur et nuire à la « durabilité » de ces matériaux.

1.5. La durabilité appliquée à l’éducation

Dans ses travaux de recherche, Sterling s’est intéressé au concept d’éducation durable comme réponse à l’engagement de la société dans la transition vers le développement durable. Salomone (2006-2007) nous livre la définition de l’éducation durable proposée par Sterling : il s’agit d’« une éducation qui assure un développement total des personnes mais qui les prépare aussi à affronter les difficultés et à relever les défis de la vie, une éducation qui soutient des changements visant à une société meilleure et à un monde plus pacifique ». Choisir l’éducation durable impose un changement de paradigme, en passant « d’un paradigme éducationnel occidental mécaniste et réductionniste, de plus en plus managérial et orienté vers un savoir-marchandise » à un paradigme éducationnel qui « doit donc être revu dans le sens « humaniste, démocratique et écologique » ». D’ailleurs, Salomone pose les concepts « d’éducation durable » et « d’éducation écologique » comme étant synonymes. L’éducation durable doit se comprendre au sens de l’éducation écologique. Dans son « plaidoyer » pour une éducation relative à l’environnement (ERE), Salomone demande à ce que l’institution éducationnelle intègre l’éducation durable à travers l’introduction de « l’écologie dans l’éducation (c’est-à-dire dans le programme d’études) », la réalisation « d’une écologie de l’éducation (en considérant en quelque sorte toute école comme un écosystème) et une écologie du système ». L’éducation au développement durable passerait donc par un changement de paradigme qui invite à reconsidérer l’institution éducationnelle comme un écosystème qui interagit avec son environnement.

Mallowan (op. cit.) s’est également intéressée au concept d’éducation durable en s’appuyant sur les travaux de Sterling. Cette expression « semblerait plus apte à exprimer le changement de paradigme en matière de contenus, processus, compétences, donc de défis et d’enjeux d’un nouveau modèle éducatif, de type holistique et écologique - où écologique est vu comme permettant l’épanouissement de l’être humain dans son milieu de vie ». Au regard de cette définition, l’auteure fait le lien avec les pratiques informationnelles :

« C’est dans ce sens d’éducation durable que la littératie informationnelle – culture de l’information est associée avec les pratiques informationnelles et le développement de la pensée critique dans le contexte de l’environnement numérique où cette culture constitue le pivot de l’apprentissage pour la vie, de l’autonomie personnelle et de la réussite professionnelle ».

Cependant, il semblerait que la littérature n’ait pas encore « trouvé de réponse nouvelle au sujet des approches appropriées » pour parvenir à l’indispensable convergence entre « information et pensée critique » inhérente à l’éducation durable pour permettre « d’assurer l’apprentissage pour la vie, l’autonomie personnelle et la réussite professionnelle ». Ainsi pour l’auteure, seules les pratiques informationnelles (durables ?) pourraient apporter une solution nouvelle et ce, « par l’intermédiaire des formations de type résolution de problèmes ».

2. La RSE, le développement durable appliqué aux organisations

Cette approche de la durabilité au sein des organisations est empruntée aux sciences de la gestion car s’intéresser aux pratiques informationnelles des organisations dans une perspective de durabilité, c’est-à-dire au sens de développement durable, ne peut se faire sans aborder le concept de responsabilité sociétale des entreprises. En effet, la RSE est la déclinaison du développement durable appliqué à l’entreprise (Koleva, 2008) et est définie par la norme ISO 26000 comme :

« (…) la responsabilité d’une organisation vis-à-vis des impacts de ses décisions et activités sur la société et sur l’environnement se traduisant par un comportement éthique et transparent qui :

- contribue au développement durable, y compris à la santé et au bien-être de la société ;

- prend en compte les attentes des parties prenantes ;

- respecte les lois en vigueur tout en étant en cohérence avec les normes internationales de comportement ;

- est intégré dans l’ensemble de l’organisation et mis en œuvre dans ses relations ».

Pour Pigeyre (2012), la transition vers une économie plus durable ne concerne pas uniquement le domaine de la stratégie de l’entreprise  mais aussi le fonctionnement quotidien de l’entreprise, à savoir « les modes de management, le leadership et, plus largement, la manière de considérer le capital humain de l’entreprise ». L’auteure propose de considérer les salariés de l’entreprise comme les premières parties prenantes car cette approche constitue un effort à la portée des entreprises. Cette valorisation des salariés conduit à un mode de management qui se veut « plus respectueux de la personne humaine ». 

Dans ses recherches sur la RSE, Igalens (2012) s’appuie sur les travaux de Porter et Kramer et leur concept de création de valeur partagée. Pour Porter et Kramer (2011), la RSE doit être envisagée comme un programme ou un ensemble de programmes qui s’ajoutent aux autres programmes de l’organisation. Ils parlent alors de création de valeur partagée, concept qui peut être défini comme :

« L’ensemble des politiques et des programmes qui renforcent la compétitivité de l’entreprise tout en faisant progresser simultanément les conditions économiques et sociales de la société dans laquelle opère l’entreprise. La création de valeur partagée s’établit à la jonction du progrès économique et social. La valeur est définie comme les bénéfices obtenus rapportés aux coûts engagés et pas seulement aux bénéfices[4] ».

Par ailleurs, Igalens et Joras (2002) définissent le terme « durable » comme « la capacité d’être poursuivi selon un futur à long terme » et relèvent que le Guide des organismes d’analyse sociétale définit le concept de développement durable comme suit : « Transposé à l’entreprise, le développement durable se traduit notamment par l’idée de « Triple Bottom Line » (triple résultat) qui conduit à évaluer la performance de l’entreprise sous trois angles : environnemental, social et économique ».

Les auteurs mettent également en avant le rôle des TIC dans la diffusion des principes du développement durable grâce à la démocratisation de l’accès à Internet et donc l’ouverture des échanges d’information à l’échelle mondiale. 

« Grâce à ces TIC, la responsabilité sociale de l’entreprise a pu s’introduire de façon prégnante dans la mouvance de la transformation du capitalisme classique en capitalisme des parties prenantes qui se transforme dans ses pratiques pour « la création de valeurs » sous la forme « d’économie de l’accès » ; les marchés s’effaçant devant les (…) ».

De son côté, Labelle (2008) suggère l’existence d’un lien théorique entre la mise en application d’une approche de développement durable au sein des PME et l’innovation. La gestion axée sur la durabilité qui « consiste à prendre en compte avec attention, de façon transparente et continue, ses relations avec ses parties prenantes économiques, sociales et environnementales » favoriserait l’innovation. Pour établir ce lien, l’auteur s’appuie sur l’exemple d’une entreprise qui s’est engagée sur la voie du développement durable dont les relations qu’elle impose « sont porteuses de créativité et d’innovation ». 

Se pencher sur les pratiques informationnelles durables s’inscrit au cœur de la démarche de RSE de l’organisation et s’intéresse spécifiquement à ses activités d’information et leurs impacts sur l’environnement (naturel mais aussi économique, social, sociétal).

3. Repenser les pratiques informationnelles dans une perspective de durabilité

Repenser les pratiques informationnelles dans une perspective de durabilité suppose d’une part, de s’appuyer sur notre réflexion autour du concept de la durabilité et d’autre part de s’intéresser davantage à celui de « pratiques informationnelles ».

3.1. Les pratiques informationnelles

La littérature anglophone et francophone s’est beaucoup intéressée et continue de s’intéresser au concept des pratiques informationnelles. L’intérêt des chercheurs pour cet objet de recherche se présente de diverses manières, en fonction des angles choisis. Si certains chercheurs se posent des questions sur leur nature méthodologique, épistémologique et théorique, d’autres en revanche portent leurs travaux sur des terrains bien identifiés comme le monde scolaire, le milieu des professionnels de l’information et parfois sur le monde de l’entreprise (Chaudiron, Ihadjadene, 2010).

Dans un numéro spécial de la revue Etudes de Communication, plusieurs auteurs ont participé à une réflexion sur les questions de modèles et de méthodes que posent les pratiques informationnelles.

C’est ainsi que Chaudiron et Ihadjadene (op. cit.) ont proposé leur définition des pratiques informationnelles : « désigne la manière dont l’ensemble des dispositifs, des sources, des outils, des compétences cognitives sont effectivement mobilisés dans les différentes situations de production, de recherche, traitement de l’information ».

De leur côté, Gardiès, Favre et Couzinet (2010) définissent les pratiques informationnelles comme étant « une manière concrète d’exercer une activité d’information visant des résultats sans intention d’expliquer comment le résultat a été atteint ». En s’appuyant sur plusieurs travaux de recherche antérieurs, les auteures sont parvenues à formuler plusieurs conclusions sur ce que sont les pratiques informationnelles : elles se composent de quatre phases récurrentes que sont la veille, la recherche, le traitement et la diffusion de l’information et participent « à la socialisation de l’information entre pairs ainsi qu’au partage des savoirs ». Les pratiques informationnelles sont culturelles dans la mesure où elles s’acquièrent et ce, de deux manières : 

« Les pratiques informationnelles semblent correspondre à un ensemble de procédures apprises dans le cadre d’une formation spécialisée – initiation à la recherche documentaire – ou acquise par tâtonnements susceptibles de s’enrichir par l’échange et avec le temps ».

3.2. Choisir la durabilité c’est vouloir changer de paradigme

Choisir la durabilité impose aux organisations un changement de paradigme puisqu’elles doivent prendre en compte, dans la mise en place de leur stratégie et dans leurs pratiques informationnelles, les impacts environnementaux, sociaux et économiques de leur activité. Cela induit un changement de vision pour une approche systémique et écologique qui permet d’appréhender l’organisation comme un système ouvert qui interagit avec son environnement. Cette interaction doit être vue également comme un système plus général qui à son tour entre en interaction avec d’autres systèmes.

L’adoption d’une nouvelle vision de l’organisation en tant que système entraîne une réflexion sur ce que sont les pratiques informationnelles réelles et sur ce qu’elles devraient être pour s’inscrire dans le principe de la durabilité.

Cependant, même si les entreprises considèrent l’adoption de la pensée systémique comme étant nécessaire, celle-ci n’est pas mise en pratique dans les organisations. Pour Ackoff (2006), cette résistance au changement peut s’expliquer de plusieurs manières mais seules deux sont vraiment importantes, une générale et une spécifique : la raison d’ordre général incombe aux managers qui se cachent sous la responsabilité de leur chef en appliquant le principe du « Cover your ass », ce qui entraine une paralysie de l’organisation car elle n’ose pas[5] ; la raison d’ordre spécifique revient aux chercheurs puisque très peu de leurs écrits s’adressent aux potentiels intéressés que sont les managers au sein des organisations. En effet, la littérature scientifique sur la pensée systémique reste cloisonnée au monde des chercheurs, ce à quoi il faut mettre fin pour Ackoff (op. cit.) : « Let’s start to think outside the box into which we have painted ourselves! ».

Par conséquent, le changement de paradigme doit se faire en accompagnant les organisations.

3.3. Qu’en est-il des pratiques informationnelles durables ?

A l’heure actuelle, d’après une première exploration non exhaustive de la littérature anglophone et francophone, il semblerait qu’aucun chercheur, à l’exception de Nathan (2012), ne se soit penché sur le concept de « pratiques informationnelles durables » et de ses équivalents en anglais, « sustainable information practices »,« sustainable information skills ». La date de publication de l’article de Nathan, en novembre 2012, démontre qu’il existe un intérêt récent et nouveau pour le sujet des pratiques informationnelles durables.

Après avoir défini dans un premier temps le concept de la durabilité, puis dans un second temps, les pratiques informationnelles, il est possible d’avancer une première ébauche de ce que pourraient être les pratiques informationnelles.

Les pratiques informationnelles durables pourraient donc désigner la prise en compte à long terme des impacts économiques, sociaux et environnementaux d’une activité d’information dans ses phases de production, recherche, et analyse.

Conclusion

Ce premier tour exploratoire de la littérature principalement francophone sur la durabilité et les pratiques informationnelles a permis de mettre en évidence la quasi-absence de travaux de recherche sur les pratiques informationnelles durables.

Au regard des différentes définitions, approches, réflexions, travaux que nous avons mis en exergue tout au long de cet écrit, il nous semble que le concept de « pratiques informationnelles durables » doit faire l’objet de travaux de recherche dédiés. En effet, ce sujet intéresse directement les entreprises car dans un contexte où les ressources naturelles sont limitées, les organisations doivent dès à présent se préparer à leur raréfaction et ce, en anticipant l’avenir par la prospective. Les pratiques informationnelles durables doivent leur permettre d’adopter cette attitude prospective dans la mesure où le principe de la durabilité est résolument tourné vers l’avenir et respectueux de cet « à-venir ».

Bibliographie

Ackoff, R. L. (2006). Why Few Organizations Adopt Systems Thinking. Systems Research and Behavioral Science. 23.

Arizpe, L., et Paz, F. (1992). Culture et durabilité. Tiers-Monde.130.339-354.

Benessahraoui, H. (2001). Mot du directeur exécutif. Liaison Energie-Francophonie. 51.3.

Bourret, C., Cacaly, S., et Chambaud, S. (2008). Capital immatériel et information professionnelle. L’émergence d’un concept nouveau : l’information durable. Documentaliste-Sciences de l'Information.45.4-12.

Chaudiron, S., et Ihadjadene, M. (2010). De la recherche de l’information aux pratiques informationnelles. Études de communication. 35.

Fagerlund, G. (1992). Evaluation de la durabilité et de la durée de vie des matériaux de construction : principes et méthodes. Lund: Lund Institute of Technology.

Gardiès, C. (2006). De la mouvance identitaire à l’ancrage scientifique des professionnels de l’information-documentation dans l’Enseignement Agricole. Toulouse: Université de Toulouse. Thèse de doctorat.

Gardiès, C., Fabre, I., et Couzinet, V. (2010). Re-questionner les pratiques informationnelles. Etudes de communication. 35.

Gueldry, M., et Knuckles, J. (2012). Promouvoir la durabilité par l’analyse du cycle de vie des produits. VertigO - la revue électronique en sciences de l'environnement. 12.

Habib, A., et Baltz, C. (2008). Quelle information pour piloter le développement durable ? Documentaliste-Sciences de l'Information. 45.4-13.

Igalens, J. (2012). La responsabilité sociale des entreprises. Paris: Eyrolles.

Igalens, J., et Joras, M. (2002). La responsabilité sociale de l'entreprise. Paris: Editions d'Organisation.

Koleva, P. (2008). La responsabilité sociale de l’entreprise dans le contexte du développement durable : affaire d’entreprise ou affaire de société? Économies etsociétés. Cahiers de l’ISMÉA. Série « Dynamique technologique et organisation » :Responsabilité sociale des organisations et régulations. 25-53.

Labelle, F. (2008). La PME et la durabilité : une gestion qui améliore les capacités d’innovation des entrepreneurs. In9ème colloque du CIFEPME. Louvain la Neuve. 29 et 30 octobre 2008.

Le Deuff, O. (2009). La culture de l’information en reformation. Rennes: Université de Rennes 2. Thèse de doctorat.

Mallowan, M. (2012). Intelligence de l’information : culture et pratiques émergentes dans un environnement informationnel complexe. Poitiers: Université de Poitiers. Thèse de doctorat.

Mallowan, M. et du Castel, V. (2012). Planifier l’imprévisible : intelligence et innovation, écologie et systèmes. InColloque La nouvelle alliance industrielle : entrepreneurs, innovation et création de valeur dans la mondialisation. Paris.

Meyriat, J. (1981). Document, documentation, documentologie. Schéma et Schématisation2ème trimestre. 14.51-63.

Nathan, L. P. (2012). Sustainable information practice: An ethnographic investigation. Journal of the American Society for Information Science and Technology. 63.11.2254-2268.

Porter, M., et Kramer, M. (2011). Creating shared value. Harvard Business Review.

Rossi, G., Fauroux, E., et Rey, P. (2006). Concilier durabilité écologique et durabilité sociale : l'observatoire de Guinée Maritime. InColloque Interactions Nature-Société : analyses et modèles.La Baule : mai 2006.

Sajus, B. (2009). Web 2.0, et après ? Critique et prospective. Documentaliste-Sciences de l'Information. 46.54-66.

Salomone, M. (2006-2007). Écologie de l’institution scolaire : La cohérence entre contenus, méthodes et milieu scolaire. Education relative à l'environnement. 6.29-41.

Ullmann, C., Vidal, P., et Bourcier, A. (2008). L'avènement d'une société de l'information durable. Networks and Communication Studies.22.321-336.



[1] Cette « idée » correspond au 2ème concept.

[2] http://www.francophonie.org/

[3] Les trois conditions proposées par les auteurs sont : « une prise de conscience de la valeur de l’information accumulée, véritable gisement de richesse à condition de savoir identifier les bonnes informations, les évaluer, les trier et les sélectionner ; une organisation capable d’exploiter rationnellement et intelligemment ces gisements, en utilisant toutes les possibilités offertes par la veille stratégique et concurrentielle ainsi que le knowledge management ; une gestion consciente de ces gisements qui doivent être alimentés en permanence, actualisés et validés, afin d’éviter qu’ils ne perdent leur pertinence et leur valeur ajoutée. »

[4] Traduction de Jacques Igalens p 27.

[5] Ackoff propose quatre étapes à suivre pour remédier à cette situation : 1) enregistrer les décisions d’importance en précisant les effets attendus de ces décisions, les hypothèses sur lesquelles se basent les effets attendus… ; 2) surveiller les décisions afin d’en déceler toute déviation et tenter de comprendre les raisons de ces éventuelles déviations ; 3) traiter une action corrective comme une décision initiale en  s’appuyant sur la même méthode que celle des décisions d’importance ; 4) la décision de ne pas adopter la pensée systémique devrait s’analyser de la même manière. 


Auteur

Aurélie BRUNET
Consultante junior veille stratégique 


Citer cet article

Brunet, A. (2013). Pratiques informationnelles durables : une revue de littérature. Actes de la 5ème édition du COSSI "La culture de l'information et les pratiques informationnelles durables", 19-21 juin 2013 - Université de Moncton, campus de Shippagan, Canada.

Articles en relation

 
  • Aucun commentaire trouvé

Ajouter vos commentaires

Poster un commentaire en tant qu'invité

0

Articles les plus consultés