Pratiques informationnelles dans une communauté professionnelle : les conditions d’émergence de la durabilité des écosystèmes informationnels

Anne Lehmans et Karel Soumagnac

-- Cas intitulé : Le secteur de l'éco-construction --

Méthodologie et corpus
Plusieurs approches méthodologiques ont été envisagées dès le démarrage de la recherche pour le repérage et la compréhension des besoins et des pratiques d’information ainsi que des connaissances circulant dans la communauté :

une approche sociologique sur la base d’enquêtes qui mettent en lien l’analyse des contextes professionnels, la compréhension des pratiques (recherche, traitement, communication) et des représentations (maturité), une approche sémio-pragmatique qui analyse les discours pour repérer les composants de la construction de la connaissance à travers l’instrumentation sociale et culturelle, l’instrumentation symbolique et sémantique, et enfin l’instrumentation objectale, une approche documentaire qui vise à analyser les systèmes d’information personnels en les mettant en lien avec la matière informationnelle produite par les communautés et à proposer des modèles de traçage de l’information.

La recherche a été conduite à partir d’entretiens semi-directifs. Elle repose sur la mise en place d’une méthode de captation des besoins informationnels et documentaires, ainsi que sur l’observation de la façon dont les acteurs recherchent l’information, la gèrent, la traitent et la diffusent. Deux volets permettent donc d’analyser tant les discours (déclaratif) que les pratiques. Le premier volet de la recherche a permis d’identifier assez précisément, avec les entreprises partenaires et les terrains d’observation, les thématiques informationnelles centrales voire vitales pour eux, l’idée étant d’élaborer une liste de priorités qui mériteraient le développement de ressources formatives. Le second volet a consisté à analyser avec les professionnels, par le biais d’entretiens d’explicitation, leur système d’information personnel et à sélectionner quelques extraits pour identifier l’organisation de leur travail notamment avec les outils numériques.
 
Le choix des entreprises s’est établi suivant plusieurs critères. L’un des premiers critères a concerné la taille de l’entreprise. Nous avons voulu sonder des micro-entreprises. Il était également important que l’entreprise ait une certaine durée d’existence, trois années minimum, pour trouver des salariés qui étaient assez stables dans leur activité de travail. Le type d’activité nous a aussi permis de sélectionner des entreprises dont l’offre de services et de produits était clairement identifiable. Enfin, le siège social, dans le cadre du projet régional devait être basé en Aquitaine. Le secteur de l’écoconstruction en France est présenté comme innovant dans le sens où il est relativement récent, et s’est développé assez rapidement à la faveur des politiques affichées de développement durable. Nous avons mené dix-sept entretiens dans le domaine de l’écoconstruction. L’idée générale, à travers l’élaboration de la grille d’entretien, était d’interroger les professionnels sur leurs modalités de travail et sur la façon dont ils mettaient en place (ou pas) des pratiques informationnelles au sein de leur activité de travail. Il a été nécessaire de bien identifier leurs principaux besoins de formation au sein de leur entreprise ou de l’entreprise à laquelle ils appartenaient. Les questions ont donc porté sur l’essentiel de l’activité de travail des salariés, des tâches prescrites, celles qui leur étaient prescrites ou qu’ils se prescrivaient eux-mêmes au quotidien. Nous leur avons posé également des questions sur leurs pratiques informationnelles, c’est-à-dire sur leurs recherches d’information, les ressources d’information consultées, leurs besoins d’information, ce qu’était une information centrale pour eux, celle qui est incontournable pour exercer leur activité de travail.
 
Le volet formation, avec la formation initiale et continue, a été également abordé pour conclure sur les souhaits ou les besoins de formation à l’avenir. La connaissance de leur environnement socio-économique et de formation a été un point important abordé dans les entretiens pour mieux appréhender les difficultés d’accès à l’information stratégique pour un secteur d’activité encore émergent en France. Il a été en effet capital de pouvoir identifier les besoins de formation liés à ce caractère innovant de l’activité de travail des salariés au sein de l’entreprise, et les obstacles rencontrés par les salariés ou par l’entreprise, que ce soit des obstacles au niveau financier ou un manque de moyens souvent humains permettant de répondre à un besoin de formation. Dans une perspective diachronique, les questions sur le parcours personnel et de formation des individus ont donc été un point d’achoppement qui a permis de prendre en compte, dans le discours des acteurs, la notion de durabilité dans la construction de leur activité de travail en général et des pratiques informationnelles en particulier.
 
L’approche sémio-pragmatique a permis de dresser, à l’issue des entretiens et des transcriptions, une typologie d’informations ressortant du discours des acteurs a été proposée. Trois catégories sont apparues. La première concerne les informations en lien avec l’environnement social et culturel, c'est-à-dire tout ce qui touche à la documentation et aux informations sur les lois, les textes normatifs. Le deuxième grand type d’information relatif aux instrumentations symboliques ou sémantiques, donne à voir les courants de recherches, des écoles, les travaux de chercheurs scientifiques actuels ou plus anciens sur lesquels s’appuient les individus dans le cadre de leur activité. Le dernier grand type d’information représente ce qui est considéré par la personne comme une solution technique qu’elle va mobiliser pour résoudre un problème dans son activité de travail (logiciels utilisés, bulletins, nomenclatures, etc.). Cette première étape de la recherche a permis de déterminer des domaines de surveillance partagés : la maîtrise énergétique, le sourçage des matériaux de construction (comprenant la provenance, les modes de production et de distribution, l’impact sanitaire), le transport et les formes de concertation. Il restait à identifier les pratiques informationnelles sur et autour de ces domaines.
 
A l’issue des entretiens, l’organisation d’un workshop a été l’occasion de diffuser des éléments de captation, sous forme de cartographie des sources et des réseaux d’information disponibles, auprès des acteurs du terrain, des professionnels et des chercheurs du projet. Lors de cette rencontre, les retours d’expériences des acteurs et leurs prises de position par rapport à leurs besoins d’information et de connaissance ont clairement orienté la poursuite du projet vers une vision écologique, systémique, participative et durable du processus informationnel. Dans cette logique de durabilité de l’information, le workshop entier a été filmé et enregistré. Le travail a consisté ensuite à traduire les interventions et à sélectionner des extraits pour en faire des capsules vidéo pour chacun des intervenants principaux. Le but est de récupérer des informations (qu’il s’agisse d’exemples sur le terrain, de méthodologies de travail à mettre en œuvre) issues de chercheurs et de professionnels en les croisant avec le premier recueil d’entretiens, mais surtout de mettre en visibilité et en exergue les besoins de formation et d’information des acteurs du terrain en les inscrivant dans un premier temps sur le site web du projet.
 
La deuxième partie de la recherche a consisté, ensuite, suivant l’approche documentaire, à retourner sur le terrain chez certains acteurs volontaires pour comprendre l’organisation de leur système d’information personnel. Il s’agit d’observer de l’intérieur, dans une approche sociographique, l’écosystème informationnel des acteurs à partir de leur système d’information personnel en identifiant des objets, des pratiques et des contextes. On peut pour cela rappeler les apports de la théorie de l’activité d’Engeström qui permet de penser l’activité humaine comme un processus dynamique dans un écosystème qui replace le sujet individuel ou collectif dans son environnement et comme un phénomène médiatisé par la culture (Engeström, 1999).
 
Les chercheurs se sont rendus dans les espaces de travail de quelques acteurs, pour observer et capter, avec leur accord, l’organisation physique (localisation et organisation du bureau, des bibliothèques, organisation de la documentation) et technique (serveurs, réseaux) de ces espaces, les dispositifs de travail, l’organisation interne de l’information collectée dans les espaces virtuels (organisation du bureau, gestion des dossiers et sous-dossiers, gestion de la messagerie, des signets sur le navigateur). Les acteurs identifiés comme des relais d’information ont été ciblés : ceux dont une partie de l’activité est consacrée à la communication et/ou à la formation, la plupart du temps dans une perspective militante. La captation s’est faite à l’aide d’appareils de prises de vues, d’enregistrements sonores et d’un disque dur externe par extraction de parties des systèmes d’information. Outre la captation de l’existant, la « visite » de l’espace de travail, toujours faite en binômes de chercheurs, s’est accompagnée d’un entretien d’explicitation sur les éléments observés.
 
En observant la quantité, les thématiques, les sources, les types de collecte, de validation, de classement, d’indexation, de mise en réseau et de communication de l’information des individus, en prélevant des parties de leur système d’information, nous avons cherché à comprendre les logiques à l’œuvre dans leurs pratiques informationnelles. Nous avons donc observé les espaces de travail en tant qu’organisateurs de l’information à travers des dispositifs de mise en situation d’usage ou de communication, et les espaces internes aux systèmes d’information documentaires dans les ordinateurs des acteurs et à travers les mises en réseaux. Comme on le voit, les pratiques informationnelles visées ne concernent pas seulement la phase de recherche d’information, comme c’est souvent le cas dans les recherches en sciences de l’information, mais plutôt l’organisation de l’information en vue de son usage professionnel et de sa communication.
Résultats
Les premiers résultats de ces recherches permettent de faire le lien entre les observations de terrain et la question de la durabilité à travers la proposition de plusieurs conditions.
Des pratiques informationnelles existantes relativement efficaces
Les observations des systèmes d’information personnels sur le terrain révèlent des pratiques informationnelles spontanées et intuitives efficaces. Malgré l’absence de formation initiale à la culture informationnelle et la faiblesse de l’offre de formation continue ou de l’offre institutionnelle d’information, les acteurs parviennent à constituer des environnements informationnels qui leur permettent de répondre à l’essentiel de leurs besoins.
 
On relève ainsi des techniques performantes de recherche, de sélection et d’évaluation de l’information dans un contexte complexe puisque les sources d’informations sont extrêmement hétérogènes, parfois difficilement indentifiables, souvent commerciales. Dans le même temps les contraintes normatives et financières sont importantes puisque les informations recueillies sont des supports à des prises de décisions aux conséquences économiques, physiques, techniques et environnementales très concrètes et immédiates. Les démarches de recherches sur internet sont variées et ciblées : on trouve par exemple souvent des recherches à partir des images, généralisées chez les architectes observés, dont la formation de base est centrée sur la représentation graphique. Ils privilégient donc la recherche dans Google par image ou plus largement par formats de fichiers, par exemple, et se constituent des bases d’images et de graphiques dont le volume est plus important que les bases de textes.
 
Tous les acteurs utilisent la technique du croisement des sources pour vérifier une information : croisement des sources sur internet mais aussi croisement des informations trouvées sur internet et de l’information recueillie auprès de professionnels (les artisans, parfois des scientifiques). Ils ont également une démarche pragmatique qui consiste à chercher ce qui est directement et rapidement compréhensible et utilisable quelle qu’en soit la source à partir du moment où la méthode du croisement a posé la fiabilité probable d’une information : un schéma constructif proposé par un site commercial est donc considéré comme une information valide et utile. Ce pragmatisme explique en partie le rejet de l’usage des réseaux socio-numériques comme source d’information, parce qu’il est considéré comme trop coûteux en temps de recherche et de vérification de l’information, sauf pour ce qui concerne l’information rare et très technique pour laquelle les professionnels peuvent faire appel aux forums. En dehors de ce rejet des réseaux socio-numériques, on observe des pratiques de veille thématique, de classement à travers la constitution de bases de données, d’indexation et de gestion de l’information qui répondent à des styles organisationnels et cognitifs individuels mais dont certains traits sont récurrents.
On note également la coexistence de l’usage du papier et de l’internet avec des systèmes de classement parallèles mettant en œuvre des systèmes de codification élaborés avec des groupements thématiques hiérarchisés, indexés : codes couleurs thématiques, codes alphanumériques thématiques (architecture, urbanisme, conseil/dessiner : couleurs, personnages, ambiances, textures…) pour les dossiers et sous-dossiers numériques, classements chronologiques. Chez tous les acteurs, le système de classement de l’information correspond à une typologie des activités.
 
in Cas

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